Discours d’adieu à la violence inerte

« Le lieu privilégié de la violence inerte, c’est l’école. »

paru dans lundimatin#527, le 16 juillet 2026

Après dix années à enseigner en Seine-Saint-Denis, dont six dans le même établissement, classe REP, monsieur Ubac quitte l’académie. Voici ce qu’il a tenu à dire à ses collègues, lors de son discours d’au revoir.

« Violence inerte ». C’est une expression de Bourdieu (qui l’emprunte à Sartre) [1]. C’est la violence qui se fait oublier, parce qu’elle est inscrite dans l’ordre des choses. 

Le lieu privilégié de la violence inerte, c’est l’école.

Voilà ce que j’ai appris durant ces six années passées dans mon établissement. 

Ce que j’y ai vu, ce que j’y ai appris, c’est que le rôle de l’école est de demander à nos élèves d’accepter comme légitime un ordre social qui les maltraite. 

Inculquer la culture légitime, inculquer la discipline des corps, inculquer la norme dans les esprits, inculquer, intérioriser puis exclure, exclure et exclure encore. Exclure des filières, exclure de l’établissement, exclure de soi-même. 

Pour faire croire aux élèves que s’ils sont exclus, c’est de leur faute. Parce qu’ils n’ont pas assez écouté, pas assez travaillé, pas assez cru dans la fable qu’on leur raconte. Mais certainement pas parce que depuis le début, tout est organisé pour qu’ils ne puissent pas aller où ils rêvent d’aller.

Je pense beaucoup, au jour de mon départ, à toutes et tous ces exclues de cette violence indirecte, omniprésente, diffuse, exercée par tout le monde et personne. Les élèves que j’ai suivies, et qui pensent peut-être que c’est de leur faute. Mais aussi les grandes personnes, les adultes, les profs, qui pensent aussi, peut-être, qui sait, que c’est de leur faute.

Cela pourrait être un constat un peu amer, et pourtant c’est un constat qui rend plus libre. 

Une fois dépouillées de nos attentes de profs installées, de bonnes élèves, d’enseignantes bien sages, peut-être qu’on devient plus disponible pour écouter, enfin, ceux et celles qui méritent vraiment de l’être : nos élèves.

A partir du moment où j’ai accepté de faire ça, dans ma classe, j’ai appris énormément. Je remercie mes élèves d’ici. Qui m’ont appris à être plus libre, en n’acceptant pas eux-mêmes l’ordre des choses, en l’interrogeant comme n’allant jamais de soi, jusqu’à la limite, avec ironie, impertinence, brio, humour, mais aussi indiscipline, colère, révolte. Je les remercie de m’avoir appris à me méfier de ma position, à me méfier de mes privilèges, à me méfier de moi-même.

En retour, j’espère leur avoir appris comment organiser intellectuellement ce qui les traverse. Car « Une loi ignorée est une nature, un destin,... une loi connue apparaît comme la possibilité d’une liberté » [2].

Je remercie aussi ceux et celles qui, indéfectiblement, au cours de ces années, m’ont aidé à accepter cette voie nouvelle de la liberté, à l’organiser, à la penser.

Mes collègues, écoutez ceux qui vous proposent cette voie. Plus le temps va passer, plus nous aurons besoin à l’école de lutter contre la violence inerte, parce que de plus en plus, elle va devenir vivante. La seule voie, c’est celle de la solidarité, de l’auto-organisation, de la lutte, pas seulement pour, avec nos élèves.

Un enseignant en REP du 93

[1Bourdieu, Méditations pascaliennes, 1997

[2Bourdieu, Questions de sociologie, 2002

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