Des imposteurs et de Frankenstein : Rhétorique et Démocratie en 2016

« Maintenant que la campagne présidentielle en cours s’est transformée en une vaste Trumperie, beaucoup d’entre nous, écœurés , se demandent d’où sont venus ces barbares qui ont assiégé le bastion de la Raison. Alors »

paru dans lundimatin#67, le 27 juin 2016

Maintenant que la campagne présidentielle en cours s’est transformée en une vaste Trumperie [1], beaucoup d’entre nous, écœurés , se demandent d’où sont venus ces barbares qui ont assiégé le bastion de la Raison. Alors que nous nous tordons les bras dans l’angoisse, les vivres commencent à manquer et il se peut qu’il nous faille attendre encore longtemps avant d’entendre sonner le clairon de la cavalerie, si d’aventure elle arrive. Ce faisant, chaque matin nous ne pouvons nous empêcher de nous pencher au-dessus des remparts avec une fascination lubrique pour jeter un œil au semblant de nouveauté émanant de la horde qui fait monter la sauce du spectacle indécent qu’elle appelle "la campagne présidentielle".

Et quel spectacle ! On imagine le tohu-bohu au quartier général des Républicains, qui n’avait plus connu un tel ramdam depuis l’époque de Barry Goldwater en 1964. D’où était venue cette folie ? Comment cela avait-il pu se produire ? Une ère de doigts accusateurs et de cheveux dressés allait s’ouvrir pour les thuriféraires auto-proclamés de la majorité morale, assénant leur dégoût, feint ou non, sur le nouveau venu à la coiffure ridicule. Alors que le king auto-looké du Queens fait son chemin jusqu’au bureau ovale à force de traits d’esprit et de sourires hautains, certains Républicains s’efforcent de ne pas lâcher leur posture dédaigneuse. Aucun comédien n’apprécie tellement qu’on lui détourne son spectacle, ni de se faire voler la vedette par les vieilleries adolescentes d’un acteur improvisé. Finalement, ils allaient trouver une riposte, et des marges est alors venu ce qu’ils avaient de meilleur et de plus brillant pour reprendre le centre de la scène. Mais malgré ses allusions rhétoriques et sa prose pleine de dignité, la performance austère et policée de Mitt Romney a tourné court. Romney a eu beau qualifier le répugnant favori d’"usurpateur" et de "bidon", le public ne s’en est pas moins jeté sur lui et son cirque sous chapiteau, là où on est bien plus sûr de s’amuser. Hélas, on n’apprécie plus autant les classiques. Les goûts du public ont changé et ils ont poursuivi leur route vers des spectacles meilleurs et plus stéroïdiens.

Les critiques de la gauche, de la droite et du centre n’ont de cesse de nous marteler combien tout ceci est nouveau et sans précédent. En dépit de la fascination bigote qui est la nôtre face aux toutes dernières tendances, on continue de s’étonner de ce que nous, en tant que peuple, sommes à ce point prévisibles. Même l’obsession pour la nouveauté se fait vieille ; nous autres, Américains, nous n’avons pas encore tout compris, bien qu’il me semble avoir lu quelque part dans un livre souvent cité qu’« il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». Les récentes Trumperies électoralistes ne sont rien d’autre que la suite logique d’une tactique élaborée par le parti qui, précisément, proteste aujourd’hui trop énergiquement. Le choc et l’indignation sont tristement déplacés : si l’hôpital se moque dorénavant de la charité, les deux n’en ont pas moins été entachés par les mêmes maux. A ce sujet, n’oublions pas le bon vieux temps où le parti, aujourd’hui sens dessus dessous face à la popularité du monstre qu’il a lui-même engendré, nous a apporté ce terrible flot de réclames télévisées (les Revolving door), dont l’épisode tristement célèbre portant sur William Horton, qu’ils surnommèrent « Willie ».

Bien que le Frankenstein contemporain doive beaucoup à la contre-révolution républicaine, le cabinet des horreurs duquel il a émergé n’est pas hanté exclusivement par les Républicains. C’est un démocrate, Al Gore, qui porta le premier M. Horton à l’attention du public durant les primaires démocrates de 1988 ; ce fut ensuite le Gouverneur républicain Francis Sargent qui promulgua en 1972 le programme de permissions de sortie, pour lequel la Cour suprême du Massachussetts statua plus tard une extension aux auteurs de meurtre au premier degré. Mais en trente-trois secondes, la réclame affichant le sombre visage d’Horton éclipsa la difficile réalité du terrain au profit de l’épouvante. Il n’y eut aucun débat sur les nombreuses interrogations soulevées par l’incarcération et ses conséquences, mais plutôt un recours à une peur sordide. George Wallace en savait quelque chose : ce sont ces mêmes peurs qui ont permis au parti Républicain d’arracher leur unique bastion du Sud au Démocrates. Cette même peur pose aujourd’hui encore problème à tout homme noir qui veut attraper un taxi après la tombée de la nuit dans de nombreuses villes américaines.

Construisons un mur entre le Mexique et les États-Unis et finançons-le avec l’argent des Mexicains ! Foutons tous les musulmans dehors ! Tabassons nos opposants ! Mieux vaut déféquer comme un lion ne serait-ce qu’une journée plutôt que passer sa vie à ronger le même os ! Ces perles, piochées dans le sac spécial « attrape-nigauds » du P.T. Barnum de notre génération, nous les avons placées sous la bannière du « populisme ». C’est du moins le terme qu’ont choisi les critiques sans jamais en interroger le sens ni se demander s’il convenait réellement à ce genre de divagations. Si pour eux « populisme » renvoie à l’opinion des gens ordinaires, la popularité d’un seul homme n’est pas égale à la somme des points de vue du peuple. Et s’ils font au contraire référence au Populisme avec un grand P, c’en est presque insultant pour un mouvement quasiment tombé aux oubliettes qui militait, entre autres, pour une gestion publique des chemins de fers. Un tel mépris intrinsèque vis-à-vis du peuple, quel qu’il soit, nous vient pourtant d’un des plus ardents défenseurs de la démocratie : en l’occurrence, la presse.

Ces récentes divagations, ces « prêt-à-penser » tiennent plus de la rhétorique que du populisme. La rhétorique, devenue synonyme de paroles vidées de leur sens, fut autrefois l’apanage de l’art de la persuasion, servante omniprésente de la démocratie. Elle a fait carrière aux États-Unis, de manière assez vénérable, du moins jusqu’à il y a une vingtaine d’années. Dans de tels cas, mieux vaut tenir la nostalgie à distance, sans toutefois oublier cette vieille fable qui en dit long sur la rhétorique. Je fais référence à l’excursion de Carnéade à Rome, lorsqu’il débattit tour à tour pour et contre la justice, en deux jours consécutifs. Le premier jour, il fit un discours en faveur de la justice. Les auditeurs furent conquis. Ils se présentèrent le jour suivant, et Carnéade livra une oraison toute aussi convaincante contre la justice. Et la foule y adhéra avec autant d’enthousiasme que la veille. Apeuré, Caton le fit hâtivement conduire hors de la ville. Peu enclins à apprécier la subtilité, les Romains échouèrent à comprendre la volte-face rhétorique de Carnéade comme une critique du dogmatisme. C’était un sceptique qui avait compris qu’il est impossible de discerner ce que l’on saisit consciemment des opinions que l’on forme de manière inconsciente.

La rhétorique incite à la réflexion et à la réaction. En fonction du médium auquel nous sommes accoutumés, il existe toujours des moyens de provoquer cette dernière, en plongeant dans les tréfonds de notre être, dans cet endroit brûlant, confus, où les croyances triomphent en grande partie grâce aux sentiments qu’ils suscitent. En psychologie, il est un principe qui dit que plus l’on traite un peuple d’une certaine manière, plus il tente d’y répondre. Autrement dit, on est ce que l’on mange. Au fil du siècle dernier, ceux qui poursuivaient leurs propres intérêts ont affiné leur rhétorique, et rééduqué nos palais pour qu’ils puissent engloutir cette soupe qu’est devenu le discours politique. Complètement vidée de tout débat substantiel, la campagne s’est réduite à un maelstrom d’images, une sauce de langage corporel saupoudrée de petites phrases-choc. Rendre sa grandeur d’antan à l’Amérique ! Un slogan de plus, tout aussi excitant et succulent, sorti tout droit du départment républicain des slogans prêts à l’emploi. Quand vous n’avez rien de plus nourrissant à offrir à un peuple, vous pouvez toujours lui servir le bon vieux trio : Dieu, la Patrie et la Famille. Oserons-nous souligner que l’Europe en est venue amèrement à les considérer comme des euphémismes dissimulant le fascisme ? Trumpez le débat politique, et l’Amérique réagit exactement comme dans la pub de McDonald’s : I’m loving it  ! Même ceux d’entre nous restés retranchés dans le Fort des Lumières ne peuvent s’empêcher, dans une contemplation morbide, de contempler ce spectacle, l’émotion prenant le pas sur les faits.

Les Républicains accusent ce charlatan du Queens de ne pas être un véritable homme politique : comment ose-t-il donc passer de l’univers nauséabond de la télé-réalité à celui, autrement plus vertueux, de la politique ? Et pourtant : son ascendance n’est que la conséquence logique et inévitable du mariage forcé de la politique et de l’économie. Nous n’aimons pas l’admettre, mais la démocratie est une institution vulnérable et problématique par essence. S’il est difficile de la définir, il est encore plus compliqué de qualifier une nation de "démocratique" quand son peuple a si peu le pouvoir de disposer de lui-même. Le suffrage universel permet aussi d’assurer la concentration des pouvoirs : si l’on parvient à convaincre suffisamment de gens, les intérêts d’une poignée d’individus deviennent la règle pour tous.

Désolé de le dire les amis, mais on a besoin des riches pour rendre l’Amérique riche à nouveau. Cette absurdité illusoire tombée récemment de la bouche du magnat de Mar-a-Lago est un remâché du mantra républicain qui nous a menés les yeux bandés sur le sentier tortueux d’une perdition économique. Nous avons déjà entendu la chanson, nous devrions donc savoir ce que cela signifie réellement : laissons les riches nous dominer, et nous pourrons jouir des retombées. On nous a bourré le crâne pour nous faire avaler que cette hégémonie représentait le mode naturel d’organisation des affaires humaines, puisqu’ils clament qu’elle favorise la loi du plus fort. Ça n’est pas seulement fataliste, c’est contraire aux principes de l’auto-détermination, et il y a quelque chose de fondamentalement apolitique dans cette croyance que tout homme ne vit que pour lui-même dans un mépris total pour ses frères. C’est là une grossière manipulation, et un déni total à l’égard des gardiens de notre meilleure nature.

Devrions-nous nous étonner que ce mégalomane projette ses sentiments de grandeur dans chacune de ses postures et allusions irrévérencieuses ? Nous voulons un homme fort à même de nous sauver, quelqu’un en qui nous pouvons projeter notre propre fantasme de puissance. Nous aussi, nous voulons être des gagnants, dominer tout le monde et hurler « T’es viré ! ». Mais nous ne le pouvons pas. Nos existences sont inextricablement liées. Et pourtant nous n’osons pas nous raccrocher les uns aux autres, perdus que nous sommes dans un espace public où la vénérable Raison a été mise à la porte et où une puérile surenchère s’est introduite à sa place. Et nous voici donc, le souffle coupé, à attendre les prochains jacassements insipides et incessants de Tweets.

Francis Fukuyama avait peut-être raison, peut-être l’Histoire touche-t-elle à sa fin, quoique d’une manière différente de celle qu’il avait envisagée. Plus aucune idéologie politique n’est désormais requise, et les discours peuvent varier d’un jour à l’autre : de l’approbation au désaveu, tout est dans la force de conviction. Tant qu’il y aura quelqu’un à désigner d’un doigt accusateur, la vieille fille Peur et la Rumeur aux langues multiples provoqueront le chaos, et notre attention sera détournée. Le langage vitriolé passe pour de la conviction. La politique est devenue pur spectacle, un chien docile qui écoute la voix de son maître, l’écho du marché mondial. Notre foi absolue et incontestée en un capitalisme acharné a créé une démocratie dans laquelle le peuple vote systématiquement contre ses intérêts. S’il ne s’était fait publiquement humilier par le Président Obama lors d’une levée de fonds organisée par les Démocrates il y a quelques années, l’actuel favori de l’Amérique aurait tout aussi bien pu occuper aujourd’hui le devant de la scène coiffé du masque démocrate. Son jeu d’acteur n’en aurait pas tellement été transformé, quoique ses récentes fanfaronnades au sujet de sa grosse trompe tiennent probablement davantage du répertoire républicain.

Il n’est pas évident de conserver une attitude de perplexité détachée en ces temps troublés qui sont les nôtres. La disparition inéluctable de toutes les républiques pèse lourdement sur nos esprits : la plupart finissent un jour ou l’autre par glisser dans la dictature. Aujourd’hui, celui qui dans l’Antiquité aurait voulu être Consul arbore ses armoiries et affiche publiquement son mépris pour les institutions républicaines. Il recrache des morceaux mal digérés de Mussolini, et, si l’on en croit son ex-épouse, a un certain penchant pour les écrits de l’homme à la petite moustache. L’un de ses vaillants sympathisants, un certain M. McGraw originaire de Caroline, a le mieux résumé ceci lorsqu’il a frappé un manifestant au visage, ajoutant ensuite : "La prochaine fois, on devra peut-être le tuer." Mon bel espoir s’envole à ces mots, et face à la piètre réception que la presse en fait, ergotant sous le couvert de la fameuse "objectivité" tout en salivant dansl’attente de la prochaine indignation. En l’état actuel des choses, notre Destin est Manifeste : le discours politique comme spectacle a de beaux jours devant lui, et nous devrons sans nul doute en sonder les profondeurs. Maintenant que la politique semble s’orienter vers une arène des jeux du cirque, les dernières Trumperies peuvent sembler modérées comparées à ce qui nous attend. Le jour viendra peut-être bientôt où l’on verra des politiciens parés en gladiateurs descendre dans le Colisée, comme ils le faisaient à la fin de l’Empire romain d’après les historiens. Ou peut-être simplement un petit combat de catch : apparemment, l’actuel favori a déjà commencé à s’échauffer sur le ring.

Benjamin Perriello

[1Notes des traducteurs : le texte original (en langue anglaise) étant truffé de jeux de langage, portant principalement sur l’usage du mot ’trump’, la traduction a exigé certaines adaptations faisant fi de certaines subtilités. Pour les anglophones, vous retrouverez dans la version originale les mots de l’auteur.
Les Trumperies concernent les manoeuvres électoralistes de Donald Trump jugées fallacieuses par l’auteur, tandis que le mot ’trump’ (trumped-up, to trump everyone) peut désigner les postures empruntées par Donald Trump dans ce jeu politique, presque assimilé au poker par l’auteur.

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