Derrière le champ

Maxence Kerloc’h
[Bonnes feuilles]

paru dans lundimatin#525, le 23 juin 2026

Derrière le champ, c’est la première et épatante BD (ou roman graphique si on est snob) de Maxence Kerloc’h qui vient de de paraître chez Casterman. Nous en publions ici quelques bonnes feuilles ainsi que la postface rédigée par l’écrivain et philosophe Tristan Garcia.

Il n’y a pas de mystère et tout est mystérieux
Derrière le champ, qu’est-ce qu’il y a ?
Juste devant se tient une poignée de gamins, qui attendent de voir ce que leur réserve la vie. Il y a là Martin, qui vient d’arriver dans le coin, Capucine et d’autres, qui commencent à expérimenter l’école buissonnière.
La première bande dessinée de Maxence Kerloc’h est apparemment un récit d’apprentissage, dans un village français sans histoire. Ni surplomb ni condescendance : nous voilà à hauteur de l’enfance, au moment précis où elle commence à s’évaporer dans le ciel blanc, nuageux, de la douzième ou treizième année de ces gosses-là.
Ils jouent encore avec leurs anciens jouets, et puis ils fument, se bagarrent, conduisent sans le permis et se tiennent la main.
À première vue, Derrière le champ répond à tous les attendus de la fiction préadolescente : les parents séparés, l’arrivée dans une nouvelle bourgade, l’intégration difficile au collège, la première amitié amoureuse, la vulgarité des gosses et leur extrême pudeur, les rumeurs à propos d’extraterrestres, un père dépressif et un père violent, les désirs de grand départ…
Mais ce n’est jamais tout à fait ça.
Ça se joue chaque fois à côté, et de biais.
À la lecture, inquiets, on cherche une vérité dérobée à notre regard. Dans le petit univers scrupuleusement dépeint par Maxence Kerloc’h tout semble clair, alors que tout est doublé : le monde des grands croit qu’il échappe au regard des enfants, et pourtant ils le voient tel qu’il est. Le père de Martin est pathétique, mais avec une sorte de dignité. Les enfants sont cruels, entre eux et vis-à-vis du chat, mais avec une certaine innocence. Il n’y a pas encore de mal à être méchant, à cet âge : ça vient comme ça, ça repart aussi.
Disons qu’on essaie, on tente des choses. Capucine est triste, et elle ment : on le comprend. Son secret n’en est pas un. Ou plutôt son secret, c’est qu’elle l’a inventé.
Alors, qu’est-ce qui se cache vraiment là-dessous ?
À la fin, on se dit : il n’y a pas de mystère.
Et pourtant tout est mystérieux. Dans les dernières planches, l’œil fouille dans les détails foisonnants du décor, guette parmi les roches du paysage étranger au petit matin, pendant la fugue de Martin et de Capucine… Quoi ? Un miracle ? Un mirage ? Avant cela, on aurait pu croire que l’abribus était un portail vers d’autres mondes. Dans un coffre à jouets, dans les casiers du collège ou sur les rayons du supermarché, où tout est si bien rangé et dérangé par le dessin patient de Maxence Kerloc’h, on passe en revue les moindres objets du quotidien, comme si on pouvait y détecter un défaut de fabrication de la réalité.
Et pourtant…
Tous les personnages portent, tel un masque de Pierrot, un air lunaire, arrondi et enfantin. Ils jouent un rôle, mais ils sont douloureusement sincères. Ils attendent que quelque chose se passe, ni tout à fait dans le champ ni tout à fait au-delà.
Là, à la lisière entre l’excentricité et l’existence la plus terriblement normale, entre deux âges, sur la ligne de partage entre l’illusion et le renoncement, le récit de Maxence est une initiation à l’absence d’énigme de l’existence.
Tout est déjà là.
Derrière le champ reste longtemps dans la tête, sans qu’on sache très bien pourquoi : qu’est-ce qui s’est passé, au juste ? Tout y a été d’une nécessité implacable, dont tous les rouages se trouvaient exposés à notre regard depuis le début, et pourtant d’une contingence complète : tout cela aurait pu avoir lieu autrement, ou n’avoir pas lieu du tout.
Et qu’est-ce qui a eu lieu ?
La vie, derrière le champ, et une œuvre qui commence.
Tristan Garcia

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