Délibérer n’est pas agir

« Au contraire, ce qui s’est expérimenté sur les rond-points, dans les maisons du peuple, c’est l’élaboration commune de décisions concrètes, auxquelles chacun se sent intimement lié car il y a réellement participé. »

paru dans lundimatin#178, le 11 février 2019

La semaine dernière se tenait une « tournée » d’Etienne Chouard en Bretagne afin de discuter du Référendum d’Intiative Citoyenne. A l’occasion de sa venue à la maison du citoyen de Rennes samedi 9, la revue papier Harz-Labour diffusait une édition spéciale. Nous en publions ici l’un des articles qui pose la question de la démocratie, de la délibération et de l’agir politique.

[Vous pouvez télécharger la revue dans son intégralité en cliquant ici.]

Si la révolte des Gilets Jaunes semble née d’une révolte économique, contre des conditions d’existence qui nous sont devenues insupportables, assez rapidement, pourtant, le désir d’aller plus loin dans les revendications s’est fait entendre. Ceux qui sont entrés en lutte contre la violence économique du capitalisme ont rapidement été confrontés à la brutalité d’un pouvoir qui ne tient plus que par ses flics. Dans ce contexte, la dimension politique de la colère était une évidence pour quiconque voulait la voir. L’absurdité du mythe démocratique a sauté au visage de ceux, qui souvent pour la première fois, expérimentaient le sentiment de puissance que donne une mobilisation réussie.A chaque coup de matraque, à chaque œil crevé, à chaque comptage absurde de manifestants, à chacun des propos d’un quelconque politique s’acharnant à défendre sa place dans un système auquel il ne croit plus, à chaque article de journal relatant des histoires qui ne correspondaient jamais à ce que nous avions pu vivre ensemble, la démocratie est apparue comme ce qu’elle a toujours été. Elle est à la fois un discours sur des institutions et la liberté qui a pour but de provoquer un consentement au fait d’être gouverné, et une réalité qui s’exerce sur les corps et sur les vies de quiconque se révolte en prenant au sérieux ce discours.

Les Gilets Jaunes ont pris acte de cette réalité et refusé la pacification d’un faux débat. Les traditionnels défilés syndicaux de ces dernières décennies, bien encadrés et impuissants, ont été remplacés par des samedis fous où la vie et la rage ont enfin pu venir habiter les rues commerçantes des villes de la capitale et de province. Une envie commune, d’aller plus loin dans les actes et de dépasser les tristes perspectives politiques offertes par ce monde, est née de nos rencontres sur les rond-points, des complicités nouées dans les rues. Or, la puissance du mythe démocratique est tel qu’il semble parfois difficile de penser hors de ce cadre. Ainsi, émerge un courant chez certains Gilets Jaunes, avec lequel nous partageons cette intuition que ce monde est mort, qui plaide pour une refonte de la démocratie ou pour ce qui en serait un « approfondissement ». Il nous semble que dans ces discours se love l’idée selon laquelle la démocratie aurait été dévoyée, et qu’il faudrait en retrouver l’essence, quelque part entre l’Athènes des Ve et IVe siècles avant J-C et une VIe République. Alors, nous avons eu envie, nous aussi, pour apporter notre contribution au débat, de réfléchir à la démocratie, et plus particulièrement aux mythes contenus dans le discours démocratique.

Que ce soit sur l’Agora athénienne ou sur le plateau de TPMP, la démocratie repose sur une idée fondamentale : celle de la délibération. Dans la pensée démocratique, l’essentiel est de débattre, discuter, exposer ses idées face à un adversaire, dans un octogone symbolique où s’échangent des mots plus que des coups. Et factuellement, nous vivons dans des sociétés où nous débattons constamment. Il est possible de discuter du bien-fondé d’une loi comme de la pertinence du système. Et si nous n’avons jamais vu autant de pages Facebook fermées arbitrairement, ce n’est pas tant pour ce qu’elles disent, mais pour ce qu’elles permettent d’organiser et de réaliser. Quand le pouvoir s’en prend à des discours, c’est plutôt parce qu’ils ont été suivis ou précédés d’effets, ou qu’ils pourraient l’être.

En effet, il y a deux lectures de la démocratie. La première, c’est celle qui est portée par le mythe démocratique, celle d’une liberté politique absolue permettant de critiquer ceux qui détiennent le pouvoir. Cette première lecture ne s’oppose en aucun cas à la deuxième. Historiquement, les démocraties occidentales, qu’il s’agisse de la démocratie athénienne du Ve siècle avant JC ou de la démocratie libérale du XVIIIe, sont nées dans des contextes de guerre civile, d’émeutes, de révolutions. Dans ce cadre, l’organisation institutionnelle est venue ordonner le mode de règlement des conflits, et surtout, encadrer leur pacification. Si le pouvoir a réagi aussi brutalement aux premières manifestations parisiennes des Gilets jaunes, c’est parce que leur refus de s’inscrire dans le cadre pacifique et pacifié proposé ordinairement dans un régime démocratique venait contester le fonctionnement même des institutions. En outre, il y a fort à parier que ce sont ces mêmes manifestations qui ont fait la force de ce mouvement, ce qui a permis à des personnes qui jusque là n’étaient que peu descendues dans la rue de s’en saisir. Enfin, une mobilisation nous offrait la possibilité d’agir concrètement, que ce soit dans les manifestations ou en s’installant sur des rond-points, de quitter notre rôle passif de spectateurs de la politique pour en faire l’expérimentation au quotidien ! Enfin, nous sommes devenus en capacité d’agir sur tout ce que nous subissions, chacun dans son coin, isolés et désolés.

En outre, la colère des Gilets Jaunes est également une révolte contre les inégalités économiques face à une situation que le mandat de Macron est venu rendre encore plus visible qu’elle ne l’était. Quand les plus riches deviennent toujours plus riches, les plus pauvres s’appauvrissent encore. Avec la précarité, le travail se fait toujours plus envahissant et occupe tous les espaces de nos vies. Or, face à cette situation, la fiction de l’égalité démocratique (un vote = une voix) ne peut plus tenir, tant il est devenu évident que le pouvoir politique est également économique. Et, là-dessus, il est difficile d’imaginer comment plus de démocratie ou une « meilleure » démocratie pourrait changer quoi que ce soit. En effet, la démocratie s’est toujours parfaitement accommodée des inégalités sociales : au mieux, elle les gère en tentant d’en dissimuler la dimension conflictuelle, au pire, elle les aggrave en rendant impossible l’expression de ce conflit économiq)ue profond. Dans tous les cas, elle ne laisse pas de possibilité d’agir sur ceux-ci. Les Grecs sous Tsipras n’ont pu que constater l’incapacité du pouvoir politique face aux enjeux économiques, car le capitalisme est devenu l’élément structurant de l’organisation du monde.

Finalement, par le biais de la délibération, la démocratie tue les possibilités d’action. En effet, elle crée l’illusion d’une participation aux affaires publiques, mais qui se limite à une discussion autour de celles-ci, sans aucune prise sur la réalité. En outre, en démocratie, l’idée de délibération s’accompagne de celle de la participation, en général par le vote. Comme le soulèvent à juste titre les partisans du RIC, cette « participation » politique qu’on nous propose à intervalles réguliers, cette participation symbolique dont nombreux sont ceux qui s’en sont détournés, n’est bien souvent qu’un simple enregistrement des décisions proposées par d’autres. Mais peu importe d’où viennent les propositions ou leur formulation. Discuter, participer, nous enferme toujours dans une posture de passivité qui nous laisse que très peu de prises sur nos vies. Nous réjouir de participer, en se satisfaisant d’un résultat défavorable, c’est comme féliciter le PSG d’avoir participé après sa défaite surprise face à l’OL. Au contraire, ce qui s’est expérimenté sur les rond-points, dans les maisons du peuple, c’est l’élaboration commune de décisions concrètes, auxquelles chacun se sent intimement lié car il y a réellement participé. En outre, changer les modes de la participation ou transformer les possibilités de propositions ne peut que recréer, si on ne prend pas en compte l’organisation économique de la société, des rapports de pouvoir où certains seront toujours gouvernés par d’autres.

A l’opposé d’une pensée technique, consistant à inventer des outils pour corriger la démocratie, il semble intéressant d’abandonner totalement le mythe démocratique, d’opposer l’action et la pratique à la délibération et de poursuivre le geste amorcé depuis le 17 novembre, qui consiste à penser, ensemble, rapports économiques et rapports politiques. Il ne s’agit pas de penser ces rapports de manière désincarnée, mais au contraire, de les incarner dans la manière dont nous construisons ensemble ce mouvement. De cette manière d’être ensemble, de l’intelligence collective, dans nos actes communs, pourront émerger de nouvelles potentialités, organisées, par exemple, autour des amitiés politiques dont nous parlons ailleurs dans ce numéro.

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