Défendre la forêt, abolir la police

À Atlanta, les habitants s’organisent contre la destruction d’une forêt et la construction d’un centre d’entrainement de la police.
[Entretien]

Greta Kaczynski - paru dans lundimatin#348, le 5 août 2022

Depuis avril 2021, la forêt d’Atlanta est devenue le point de rencontre symbolique et pratique de deux champs de lutte habituellement distincts : l’abolition de la police et la défense de la terre.
En effet, le gouvernement y a pour projet de détruire une forêt afin de construire un gigantesque complexe d’entraînement pour la police ainsi qu’un plateau d’enregistrement pour l’industrie cinématographique. La police, le spectacle, le béton et les pelleteuses. Evidemment, la résistance s’organise et s’annonce féroce. La reporter Greta Kaczynski est allée interroger un·e militant·e active dans cette lutte qui s’inscrit dans le double sillage de l’insurrection George Floyd et des luttes écologiques radicales : occupation de la forêt, harcèlement d’élus et sabotages des infrastructures des entreprises complices au menu.

Bonjour, peux-tu te présenter ?
Je suis un·e anarchiste originaire de l’île de la Tortue, impliqué·e dans le mouvement de défense de la forêt de Weelaunee, et je bénéfice d’une expérience internationale assez étendue. C’est pourquoi l’on m’a demandé d’être votre interlocuteur·ice pour cette interview. Je ne parle qu’en mon nom, aucune organisation ou individu ne pouvant représenter ce mouvement diversifié et décentralisé qu’est Defend the Atlanta Forest. Gardez cela à l’esprit pour le reste de cette interview.
En quoi consiste le mouvement Defend the Atlanta Forest (DTF) ? Pourquoi défendez-vous cette la forêt de Weelaunee, contre quoi et contre qui ?
En tant que mouvement, Defend the Atlanta Forest (DTF) est un ensemble décentralisé et diversifié de groupes et d’individus qui ont pour objectif d’empêcher deux projets menaçant la forêt de South River/Weelaunee à Atlanta : - la construction du complexe d’entraînement Cop City, - et la construction du Soundstage Complex des Blackhall Studios.

Au-delà de l’importance locale et écologique de cette forêt urbaine unique, nous luttons également contre les avancées dystopiques en matière de militarisation de la police et de destruction de l’environnement. Notre mouvement recueille l’héritage militant de la rébellion George Floyd à Atlanta ainsi que celui de la tradition séculaire de défense des forêts et des terres sur notre continent.

Pour emprunter une expression zadiste, nos ennemis sont Cop City « et son monde », mais surtout, dans les circonstances présentes : (1) l’Atlanta Police Foundation (APF) et les Blackhall Studios, (2) les diverses forces de police qui les servent (Atlanta Police Department, Dekalb Police, etc.), ainsi que (3) leurs partisan·es, leurs soutiens financiers et leurs sous-traitants : Brassfield & Gorrie, Atlas Consultants, Long Engineering, et quelques autres, que nous ciblerons tous sans relâche jusqu’à ce qu’ils s’engagent publiquement à abandonner leurs plans de destruction.

Quels sont vos objectifs, et que considéreriez-vous comme une victoire ?
Pour l’instant, nous nous concentrons sur l’arrêt de ces projets et la défense de la forêt. Une fois que nous aurons définitivement atteint cet objectif, je pense que les différents groupes et individus en lutte auront une idée et une vision différentes de la victoire ainsi que des projections différentes sur l’avenir de cette terre : nombreux sont celles et ceux qui soutiennent sa restitution aux habitant·es d’origine, les Muscogee (Creek) ; d’autres défendent simplement son maintien en tant que forêt publique. À cet égard, certains d’entre nous cherchent bien sûr à tirer les leçons de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et espèrent apprendre de ses succès et de ses échecs.

Qui est impliqué dans ce mouvement ? Êtes-vous lié·es à des groupes comme Extinction Rebellion ou Youth for climate ?
Nous ne sommes pas lié·es à ces groupes, bien que certains d’entre eux nous aient soutenus sur les réseaux sociaux. Le mouvement se compose surtout d’individus et de groupes locaux d’Atlanta, mais aussi de nombreuses personnes non affiliées venant de tout le continent, qui sont inspirées par notre lutte.
Quand le mouvement Defend the Atlanta Forest a-t-il commencé, et que s’est-il passé depuis ? Peux-tu nous faire une brève chronologie des événements ? Y a-t-il eu des tentatives d’évacuation ?
Le mouvement a commencé en avril-mai 2021, lorsque des militants locaux ont découvert les plans secrets de construction de Cop City. La première semaine d’action a eu lieu en juin. Nous avons maintenu une présence permanente dans la forêt depuis l’automne 2021, et survécu à deux tentatives d’expulsion.

Simultanément et indépendamment, des personnes anonymes ont lancé une campagne ciblant les diverses entreprises et personnes impliquées dans la destruction de la forêt. Elles rapportent leurs sabotages, leurs manifestations et leurs autres activités sur ce site : https://scenes.noblogs.org/ .

À cet égard, l’événement le plus marquant a sans doute été le retrait de l’entreprise de construction Reeves Young (qui devait se charger de Cop City) le 18 avril 2022, après une série de sabotages féroces, de manifestations et la création du site web stopreevesyoung.com/ contenant une liste de noms et les adresses personnelles de leurs dirigeants et affiliés.

Il y a eu trois semaines d’actions au total, la quatrième début le 23 juillet 2022.

Chronologie du mouvement [1] :

Printemps-été 2021 : La ville d’Atlanta, en partenariat avec Blackhall Studios, approuve l’échange de terrains publics du comté de Dekalb au Intrenchment Creek Park contre une parcelle de terrain appartenant actuellement au studio de cinéma.
Avril-mai 2021 : Des activistes et des écologistes locaux découvrent un plan de la Fondation de la police d’Atlanta visant à transformer le terrain connu sous le nom de Old Atlanta Prison Farm, à l’angle de Key Road et de Fayetteville Road, en un vaste complexe d’entraînement de la police.
15 mai 2021 : Plus de 200 personnes se réunissent au parc Intrenchment Creek pour une séance d’information sur les propositions de développement.
17 mai 2021 : Selon une déclaration anonyme sur Abolition Media Worldwide, sept machines laissées sans surveillance sur la parcelle de terrain appartenant à Blackhall - principalement des tracteurs et des excavateurs - sont vandalisées. [...]
Juin 2021 : Des avis sont apposés dans la forêt pour informer les passants que les arbres de la zone ont été ’cloués’, ce qui a pour conséquence que leur coupe pourrait endommager les tronçonneuses et éventuellement blesser ceux qui les utilisent.
Le 10 juin 2021 : Trois autres excavatrices sont brûlées sur la parcelle de terrain appartenant à Blackhall Studios. [...]
Du 23 au 26 juin 2021 : Première semaine d’action attirant des centaines de personnes dans le mouvement.
Été 2021 : La coalition Stop Cop City et d’autres groupes de gauche rejoignent le mouvement. Les organisations et réseaux militants de base organisent leurs propres manifestations, réunions et créent des pages sur les réseaux sociaux. [...]
Du 10 au 14 novembre 2021 : Un large éventail d’événements culturels, de soirées d’information, de feux de joie et de réunions ont lieu pendant une deuxième semaine d’action. Celle-ci coïncide avec l’établissement d’un campement dans la forêt, qui a tenu six semaines.
12 novembre 2021 : une manifestation a lieu au siège de Reeves Young. Les renseignements recueillis par les militants indiquent que la société Reeves Young Construction a été engagée pour détruire la forêt et construire le projet Cop City. Une trentaine de personnes convergent vers le siège de l’entreprise à Sugar Hill, en Géorgie, brandissant des banderoles et exigeant que l’entreprise rompe son contrat avec la Fondation de la police d’Atlanta.
27 novembre 2021 : Un groupe de Muscogee (Creek) retourne sur ses terres ancestrales à l’emplacement actuel du parc Intrenchment Creek dans la forêt de South River, qui, en creek, s’appelle Weelaunee. La délégation Muscogee appelle tout le monde à défendre la terre contre les développements de Cop City et de Blackhall. [...]
20 décembre 2021 : selon une déclaration écrite anonymement et republiée sur le site Scenes from the Atlanta Forest, des bannières sont accrochées dans l’arrière-cour de la résidence privée de Dean Reeves, président de Reeves Young. [...]
9 janvier 2022 : Survival Resistance, une organisation écologiste locale, entame une campagne contre AT&T, qui finance le développement de Cop City, en organisant des manifestations devant ses bureaux. [...]
De janvier à mars 2022 : de nombreuses machines de Long Engineering et Reeves Young sont détruites, ainsi que des distributeurs de banques qui financent la Fondation de la police d’Atlanta.

Quelle est la situation actuelle sur place, le lieu est-il occupé en permanence ?
Actuellement, plusieurs groupes occupent en permanence différentes parties de la forêt avec des campements et des cabanes dans les arbres. Je dirais que la situation est assez tendue depuis quelques mois, car l’Atlanta Police Foundation a prévu de commencer les travaux et de construire une clôture pour protéger leur déroulement (bien qu’elle n’ait pas de permis pour le faire). De multiples raids ont déjà eu lieu contre la forêt, à ses abords, et certaines de nos cabanes dans les arbres ont été détruites. Pourtant il est clair, de l’aveu même de nos ennemis, qu’il suffit d’un petit nombre de militant·es pour causer des retards significatifs, même si nous avons toujours besoin de plus de monde.
Où les personnes qui prennent part à votre lutte se situent-elles sur l’échiquier politique ?
De larges pans de la gauche soutiennent la lutte et participent plus largement. Ceux qui défendent la forêt en première ligne restent pour la plupart des anarchistes se situant hors de l’échiquier politique, bien que des personnes d’orientations politiques plus inattendues fassent parfois leur apparition.
Soutenez-vous uniquement l’action non-violente, ou acceptez-vous la diversité des tactiques ?
Il est évident que la non-violence ne domine pas nos modes d’action. Le mouvement s’est engagé dès le départ en faveur d’une diversité des tactiques, refusant de se conformer à la pratique libérale consistant à dénoncer les tactiques les plus combatives. Comme certains l’ont affirmé, le mouvement a démarré en trombe, les radicaux donnant immédiatement le ton avec une campagne de sabotage impliquant la destruction de machinerie lourde et le bris des fenêtres des bureaux de l’APF dans le centre-ville. De ce fait, les tactiques combatives font partie de l’ADN de DTF.

De manière quelque peu inhabituelle dans les mouvements dits américains, l’un des défis que nous nous donnons aujourd’hui est en réalité d’entamer volontairement une désescalade, pour pouvoir recourir efficacement à des tactiques non-violentes plus classiques lorsque c’est utile pour notre campagne, plutôt que de se conformer à un modus operandi particulier, soit-il combatif, que nos ennemis seraient en mesure d’anticiper et donc de neutraliser.

Quelle relation entretiennent les habitant·es d’Atlanta avec la police depuis le mouvement George Floyd ? Les personnes qui ont été impliquées dans ce mouvement, notamment les populations noires, sont-elles également impliquées dans la défense de la forêt d’Atlanta ?
L’esprit de George Floyd dynamise évidemment notre mouvement, et des groupes et individus qui ont participé à la rébellion de 2020 à Atlanta sont aussi présents sur place et dans les rues avec nous, ou soutiennent le mouvement par d’autres moyens. Il est important de rappeler qu’Atlanta possède aussi une bourgeoisie diversifiée, et que les populations noires sont représentées à tous ses échelons, des médias dominants au maire d’Atlanta. L’élite qui niait l’existence du soulèvement de George Floyd à Atlanta, à l’occasion duquel [s’était tout de même établie une zone autonome armée sur les ruines du Wendy’s [2] (une chaîne de fast-food) où Rayshard Brooks a été assassiné par la police, nie aujourd’hui la participation des Noirs à notre mouvement et nous traite d’« anarchistes blancs » et d’« agitateurs extérieurs ».

Mais toutes celles et ceux qui ont été sur le terrain et dans les rues avec nous savent que c’est faux. Ils essaient de nous appâter pour que nous fassions du profilage racial et que nous nous exposions à des condamnations en divulguant nos identités officielles. Un de nos défis, justement, est d’arriver à conserver notre sécurité tout en montrant notre diversité pour revendiquer une légitimité publique.

Le mouvement George Floyd à Atlanta, été 2020
Que pensez-vous de la police en général ? Est-elle une institution utile, d’intérêt général ? Ou bien plaidez-vous pour son abolition ?
La police est notre ennemie en tant qu’institution et en tant que concept. La police doit être démantelée à la fois matériellement et dans nos esprits. Personnellement, je n’en ai rien à foutre du réformisme du mouvement Defund the police (définancer la police) et de ceux qui pensent pouvoir abolir la police par le biais des conseils municipaux ou d’autres moyens électoraux. Le soulèvement George Floyd a montré les faiblesses de la police. Elle n’est plus perçue comme une force omnipotente, mais comme une institution hiérarchique limitée, intrinsèquement stupide, dont les faiblesses peuvent être exploitées. Le type d’abolitionnisme mis en acte par ceux qui ont réussi à brûler le Third Precinct à Minneapolis le 28 mai 2020 est le seul abolitionnisme qui m’inspire [3]. Mais dans la campagne contre Cop City en tant que mouvement, on trouvera aussi des personnes prônant l’abolitionnisme Defund ou réformiste, et cette diversité d’opinions et de méthodes fait partie de la force du mouvement.
Des policiers interpellant des manifestant devant le domicile de Natalyn Archibong, présidente du conseil de la ville d’Atlanta.
Y a-t-il d’autres luttes écologiques en cours à Atlanta, et plus généralement aux États-Unis ? Êtes-vous en lien avec elles ?
Certain·es d’entre nous participent, bien sûr, à un vaste réseau de défense écologique qui s’inspire de la tradition de résistance et d’action directe des autochtones. Par exemple : Standing Rock [4], et plus récemment la défense des forêts en Californie du Nord, la défense des forêts et la résistance contre les pipelines dans le Michigan et le Minnesota, et la résistance contre les pipelines en Virginie.
J’ai récemment interviewé des écologistes qui dégonflent les pneus des SUV à Londres dans le but de faire interdire ces véhicules dans les villes. Que pensez-vous de cette méthode et de cette lutte ?
Sans avoir encore lu l’interview, et au risque de commenter bêtement quelque chose dont je ne sais rien, je dirais que cette lutte me paraît très étrangère à la nôtre, avec des priorités et un contexte très différents de ceux auxquels nous avons affaire ici aux États-Unis, où les transports publics sont terribles, les populations très dispersées, et les véhicules, y compris les SUV et autres produits de l’industrialisation, restent relativement accessibles pour l’instant et utiles pour nos luttes.

Quoi qu’il en soit, je soutiens ces actions en tant que lutte des classes et je suis sûr·e que nous pourrions progresser sur le plan tactique en apprenant des choses sur le dégonflement des pneus.

Quels livres, médias ou vidéos vous inspirent ? Êtes-vous inspiré par d’autres mouvements politiques contemporains ou historiques ?
Un livre : Serafinski, Blessed is the flame. Une brochure : How to start a fire. Une vidéo : « Quand l’État utilise les politiques de l’identité pour réprimer les mouvements sociaux »

J’aime aussi le travail de Submedia. Le livre How It Might Should Be Done d’Idris Robinson a eu un impact énorme sur moi en 2020, et j’ai été heureux de voir que lundimatin en avait mis en ligne une traduction française. En dehors des mouvements historiques habituels qui nous intéressent, nous, les partisan·es, je suis récemment revenu sur les révoltes d’esclaves d’Haïti - et la contre-insurrection qui en découle - qui raconte une histoire particulièrement intéressante.

La bataille de Saint-Domingue.
Quel message souhaiterais-tu adresser aux écologistes francophones ?
Tout d’abord, sachez que certain·es, sinon beaucoup d’entre nous ici, regardent les luttes dans le monde francophone, la ZAD de NDDL en particulier, avec beaucoup d’admiration et de curiosité, cherchant à apprendre de vos succès et de vos erreurs pour aller de l’avant. J’espère donc que ces conversations pourront se tenir au cours d’un dialogue vivant, à double sens, et pas seulement via des essais et des communiqués où beaucoup d’informations se perdent dans la traduction.

À cet égard, un conseil que je livrerais aux camarades francophones serait d’être très prudent·es dans l’adoption des théories provenant du milieu universitaire américain, et je parle spécifiquement de la logique de la politique identitaire. Il m’est apparu que cette logique connaît une certaine résurgence, récemment, dans les cercles radicaux en France, et ce malgré le fait que les ailes modérées/marxistes de la gauche américaine commencent elles-mêmes à prendre conscience des problèmes qu’elle pose, comme l’illustre la popularité du nouveau livre d’Olufemi Taiwo, Elite Capture.
]

Ceux d’entre vous qui ont saisi le caractère insidieux de la politique identitaire, et la facilité avec laquelle elle peut être récupérée par l’élite néolibérale, doivent prendre la confiance nécessaire pour mettre un terme à ce développement dangereux. Frantz Fanon, en tant que référence historique majeure, et Idris Robinson, en tant que critique contemporain, peuvent être utiles à ce propos. Il serait tellement dommage de voir le monde entier se calquer sur les États-Unis, avec son ascétisme paralysant et ses espaces politiques où règne la culpabilisation.

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