De la misère en milieu enseignant

À tout.e.s celles et ceux qui relèvent la tête et ne la baisseront plus de sitôt...

paru dans lundimatin#202, le 2 août 2019

1 - Nous pouvons affirmer, sans grand risque de nous tromper, que l’enseignant [1] en France est, après l’agent de la BAC et son ministre Castaner, l’être le plus universellement méprisé [2].

Et soyons honnêtes, il le mérite souvent bien, car l’enseignant est un sujet très suffisant. Il ne se suffit pourtant que rarement à lui-même. Il n’est pas capable de faire grand-chose dans la vie. C’est économiquement heureux, car il ruisselle et fait vivre une ribambelle d’artisans, de conseillers en rénovation et en placement financiers, d’agents immobiliers, de marchands de camping-cars ou de médecine, de marchands de vacances ou de matériel électronique et électro-ménager, de marchands de meubles ou de culture.

Enfin, il ruisselle, il ruisselle... quand il peut se le permettre. C’est rarement le cas en début de carrière, régime monoparental ou pour tous les précaires utilisés puis jetés par l’Institution. Foin de corporatisme déplacé, n’hésitons pas à instiller quelques appétits de lutte des classes dans les établissements scolaires. Car oui, les injustices salariales dans l’éducation nationale sont patentes [3]. Les écarts de rémunération entre un contractuel ou un professeur débutant ou à temps partiel et un cumulard en heures supplémentaires, un personnel d’encadrement, un prof de filière post-bac ou, graal ultime, de « prépa » est tout bonnement honteux [4] . Ces disparités saugrenues mettent à mal un corporatisme angélique qui voudraient faire de l’Éducation Nationale une grande famille. Ta, ta, ta. C’est toujours la même chose : ceux qui s’engraissent sur la bête ont tout intérêt (ou du moins le croient) à être conservateurs, tandis que ceux qui ramassent des miettes feraient bien de s’employer à changer les choses. Rassurons-nous : ils ont su montrer qu’ils en étaient capables...

2- L’année scolaire 2018-2019 aura été particulière. Le « temps médiatique » voudrait le faire oublier, mais elle a été bercée par l’énergie et la ténacité des gilets jaunes, que nous voudrions ici remercier. Ils ont été jugés plutôt sévèrement, souvent à l’aune des médias et idées dominantes, en salles des enseignants. Pourtant, le mouvement (nullement « crise à nos yeux) des gilets jaunes a ouvert des espaces de discussions, d’actions, rares et précieux. Devant la machine à café, entre deux portes ou le plat et le dessert, le réel a surgi. On a enfin parlé Politique dans les familles mais aussi dans les établissements scolaires. Pas politique au sens ou plusieurs dizaines de milliers de citoyens délèguent tous les quatre ou cinq ans leur pouvoir de décider et d’agir à une seule personne en vouant aux gémonies les abstentionnistes à leurs yeux coupables de crime de lèse-démocratie. Non. Les gilets jaunes ont dynamité le spectacle. A un degré dont, nés après 68 [5], nous n’avions jamais eu la chance de profiter. De tels moments de vie, si authentiques, ont troublé l’enseignant, pourtant bavard dès qu’il s’agit de justice sociale, fiscale, écologique et de démocratie. Tout à coup, il ne s’est plus agi que de parler, mais d’agir. Et comme ce sont nos actes qui nous définissent, pas nos paroles, l’enseignant s’en est trouvé soudain bien creux.

3- Fat et vaniteux, l’enseignant a jugé que les gilets jaunes étaient peu fréquentables. « Des beaufs… ». Le « beauf » est un concept pourtant très peu scientifique introduit par Cabu, Binet et Renaud, respectivement auteurs de BD et chanteur dans les années 80 et après. Leur facéties ont résonné chez l’enseignant, qui, à l’époque encore actif à la Gramsci, encore tout ému de la victoire de son candidat en mai 81, engagé dans la vie de la cité, a accompagné le glissement idéologique qui tendait à effacer la lutte des classes. Puis, devenu majoritaire, son engagement s’est lui aussi effacé. Il est devenu conservateur (« Dans le fond, ai-je réellement intérêt à ce que les choses changent ? ») et il n’en est resté qu’un mépris de classes qui a lui-même viré à la pauvrophobie, consciente ou pire, non. Décharger son mépris sur d’autres a permis à l’enseignant, un peu honteux de passer du côté des puissants, de l’ordre des choses [6], de préserver son égo. Pratique en tous cas de trouver des boucs émissaires, de construire des « asociaux » lorsque l’on caresse une tendance à la chimère du bonheur privé et que l’on a abandonné, par confort et paresse, tout espoir de transformation sociale.

La distance entre l’enseignant et les milieux populaires s’est ensuite illustrée à travers la catégorie du « jeune de banlieue », « sauvageon » ou « racaille » (c’est selon le degré de méconnaissance). Il suffit pour s’en convaincre de consulter les innombrables ouvrages de témoignages publiés par l’enseignant découvrant les quartiers populaires [7] et les êtres si insolites qui les peuplent. La réalité d’un quartier de zone d’éducation prioritaire est si différente de celle des quartiers où vit l’enseignant… Les codes, les références, les usages n’y sont pas les mêmes. Et cette ignorance, cette perception lacunaire des moins riches, pourtant de loin les plus nombreux, est elle-même faussée par le portrait qu’en brossent les médias dominants. Les médias que fréquente l’enseignant. Inutile de faire appel à la sociologie pour montrer que cette vision est celle d’une plèbe hostile, d’une classe dangereuse.

Ce racisme de classe, mâtiné de peur et doublé de conservatisme politique, a résonné jusque dans les pratiques pédagogiques de l’enseignant. Oublieux des belles idées des années 70, d’utiles et généreuses ambitions de démocratisation, voire de son cher humanisme des Lumières, l’enseignant, lassé de s’attaquer aux causes des problèmes, à décidé de rendre les victimes coupables. Si les élèves n’obtiennent pas de bons résultats, « c’est de leur faute » (version hard) ou « c’est parce que leurs origines, n’est-ce pas, leurs parents chômeurs, voyez-vous, leur quartier, comprenez-vous, leur milieu social, faut pas chercher plus loin... » (version soft). L’enseignant s’est donc mis à refuser de chercher plus loin. Ce n’est pas très glorieux, pour un sujet censé être en capacité de chercher plus loin. Mais non. Pollué par l’idée dominante de la Sainte Concurrence, de la guerre de tous contre tous, l’enseignant s’est mis à taper sur « ceux d’en bas » en épargnant « ceux d’en haut » : Ces messieurs du pouvoir, dont les réalités existentielles n’ont jamais été que calculs, concurrence, compétition, coups bas et qui succombent logiquement à la cosmogonie néolibérale. Hélas, messieurs, votre monde n’est pas le monde. Et encore moins le nôtre. Bref, l’enseignant a fait les mauvais choix. Cela représentait moins de risques à court termes, mais il constatera plus tard qu’il aurait dû y penser à deux fois.

4- On entend que l’enseignant a des soucis d’autorité. Et un certain air du temps l’incite à tolérer, voire réclamer, des exclusions, de plus en plus de gadgets technologiques de surveillance et de contrôle, des suppressions d’allocations familiales et autres aberrations éducatives. Or, nous le savons, l’autorité est un savant mélange de limites… et de confiance. Or, l’enseignant a tendance à faire assumer à ses élèves ses propres choix (ou souvent ses non-choix) quand il avait leur âge. L’enseignant a été bon élève, a fréquenté les bonnes écoles, a cru choisir les bonnes voies [8]. Il a sacrifié une partie de sa jeunesse pour rester au premier rang, avoir de bonnes notes, se faire bien voir de ses profs, être bien classé, voire subir l’aberrante avanie des classes préparatoires. Il y a un bonne part de ressentiment et de rancune dans la tendance à exiger des élèves qu’ils se soumettent à l’absurdité, la médiocrité, l’absurdité. L’enseignant « en a bavé, bordel, alors faut en chier et surtout pas trop s’amuser ».

Mais garde ton calme, lecteur enseignant, et réfléchis à deux fois avant de nous taxer de laxisme. Nous ne remettons pas en cause ton autorité scientifique. Oh, non. Tu sais souvent des quantités de choses. En revanche, ton métier est bien de les transmettre, pas de les garder pour toi ou pour les élèves qui n’ont aucunement besoin de ton concours pour les acquérir. L’efficacité pédagogique ne consiste pas à obtenir de bons résultats avec les meilleurs élèves. L’enseignant qui ne travaille que pour les bons élèves n’apporte aucune plus-value [9]. Ceci semble d’autant plus vrai dans la mesure où pour pouvoir s’enorgueillir de cette mission bien peu glorieuse, l’enseignant a pris soin de se débarrasser [10] des poids morts, des élèves qui lui poseraient problème, qui gripperaient une machine si bien huilée, un scénario écrit d’avance, du temps où l’enseignement secondaire ne tolérait que les enfants des biens-nés, à l’exception de quelques gosses de pauvres qui pour prétendre s’élever socialement devaient faire allégeance au système.

Le laxisme véritable est celui qui consiste à renoncer à ses missions, aux contraintes, aux difficultés, aux défis qu’elles supposent. Céder à la facilité de l’autoritarisme, c’est exclure. Refuser la difficulté, contourner les problèmes, recourir à des solutions qui n’en sont pas a de plus un autre inconvénient : ça donne le « mauvais exemple ». Or, l’exemplarité est une autre qualité indispensable lorsque que l’on veut enseigner. Nous y reviendrons plus loin….

Et épargne-nous aussi, s’il te plaît, l’accusation d’angélisme : nous n’avons jamais prétendu que bien faire son métier d’enseignant était facile. Nous supportons simplement de plus en plus mal que des enfants soient victimes de renoncements politiques d’adultes. L’Institution demande souvent l’impossible à l’enseignant, et nul n’y est tenu, mais c’est la société des adultes qui en est responsable, pas les enfants. Des solutions existent et elles sont bien à arracher à des adultes, même s’il est en apparence plus simple de punir des enfants. Les bons élèves le sont aussi et apprécient peu que l’enseignant les instrumentalisent en les utilisant comme alibi à son autoritarisme. Eux-même ont tendance à considérer cette attitude comme relevant de l’incompétence. L’enseignant peut lui-même facilement constater que ses autorités pédagogiques, les inspecteurs, hésitent entre deux postures lorsque, conscients de leurs carences, ils craignent d’être pris en faute : la première est le copinage (à défaut d’être compétents, ils s’imaginent qu’on les trouvera sympas), la seconde l’autoritarisme (à défaut d’être compétents, ils s’imaginent que leur public sera aussi soumis à leurs supérieurs qu’eux-même le sont). Nous jugeons facile et goûtons très peu le recours à la trique [11]. Nous nous intéressons davantage à la coopération et à l’intelligence collective.

5- Le corollaire de l’autoritarisme est la carence pédagogique. C’est embêtant, car c’est le cœur de la mission de l’enseignant. Nous revendiquons l’exigence, voire l’excellence et, ne t’en déplaise, lecteur enseignant, croyons au vertus du travail, quand il a du sens. Nous avons depuis longtemps fait le constat que, contrairement à ce que l’on entend trop sans plus même écouter, les élèves - et les enfants en général - ne demandent qu’à apprendre. Il arrive simplement qu’ils se lassent de ne pas être aidés à comprendre, et encore. Mais si tu as eu le courage de nous lire jusqu’ici [12] sans t’agacer, prends garde à ce qui suit...

A nos yeux, les « incidents graves » dont sont victimes des personnels de l’éducation nationale restent assez ponctuels si on ramène leur fréquence à la somme d’arbitraire et d’injustices que subissent les élèves (et parfois leurs parents) au quotidien. Les outrages sont rares au regard du poids de la soumission que l’on exige d’eux. Néanmoins, certains élèves s’indignent encore de cette condition surannée tandis que la majorité d’entre eux, à l’image de leurs aînés, a cessé de remettre en cause « l ‘autorité » de l’enseignant, même lorsque, absurde voire injuste, elle devient illégitime. Nous préférerons pour notre part toujours l’outrage à l’injustice.

6- Pour toutes ces raisons, l’enseignant n’est pas « reconnu ». Il arrive que d’anciens élèves lui gardent rancune de ce qu’il leur a fait subir. On les comprend, car ces anciens élèves devenus adultes sont parfois parents et se montrent logiquement peu disposés à ce que leurs enfants connaissent le même sort. Tous les parents d’élèves savent que les enfants apprennent notamment en imitant. Et trop souvent, l’exemplarité est une qualité qui fait défaut à l’enseignant. Il réclame de l’intérêt, mais n’est pas toujours passionné par ce qu’il fait. Il exige moins de bavardages et plus d’attention, mais n’est pas le dernier à céder à la dissipation. Il s’élève contre l’addiction aux écrans et s’offusque de ce que les élèves ne lisent plus mais adore passer son temps à reluquer des gadgets tactiles ou avaler des séries. Il s’emporte contre ces générations de « consommateurs », mais n’a rien à leur envier. L’enseignant somme son public d’être poli, mais là encore, il n’hésite pas à reproduire des attitudes de mioches : il s’efforce d’être toujours sous contrôle, mais des fois ça craque. L’enseignant est alors capable de proférer des insanités qu’il passe son temps à reprocher à ses élèves. Il en vient même à faire siennes des expressions qui l’ont choqué lorsque, (parfois poétiques) bruits de couloirs, il les a entendues pour la première fois. Il s’est empressé de les répéter dans des dîners, mais ne se doutait pas qu’elles allaient bientôt faire partie de son lexique.

Contre toute attente, les parents font très majoritairement confiance à l’enseignant, même si celui-ci ne le mérite pas. C’est souvent par lui-même que l’enseignant est le plus méprisé. Il est bien conscient de ses insuffisances, de ses paresses, de ses renoncements. C’est sans doute pour cela que l’enseignant peut devenir paranoïaque. L’enseignant a ses petits secrets, dont il n’est pas toujours très fier. Il arrive qu’il les partage avec des collègues, mais l’enseignant est très individualiste et reste souvent bien seul avec ses problèmes. Alors évidemment, cette solitude peut devenir existentielle : L’enseignant n’a pas vraiment d’amis. Comme beaucoup de gens qui ne connaissent pas grand-chose à la vie mais qui pensent tout savoir, comme beaucoup de gens qui, jugeant toujours, se croient toujours jugés, l’enseignant ne sait pas ce qu’est un ami. Il dit en avoir parce que ça fait bien, mais c’est compliqué : les gens qu’il fréquentent lui ressemblent et il passe pourtant leur temps à se comparer à eux, à les mépriser, à les critiquer. C’est assez triste de ne pas savoir ce que c’est que l’amitié. Du coup, on ne sait pas non plus vraiment ce que c’est que la solidarité et on fait subir à celles et ceux qui la défendent son inertie dépressive. Bien sûr, l’enseignant essaie parfois de combattre cette tristesse en s’essayant à l’humour (souvent assez nul) ou à la convivialité (souvent exclusive). L’enseignant aime aussi à exercer sa distinction - il se pense distingué, mais pas forcement au sens bourdieusien du terme – dans des « lieux culturels ». Des théâtres, des scènes chorégraphiques, des salles de spectacles, des festivals où l’enseignant déplore de ne croiser aucun élève. Quand c’est le cas cependant, il le regrette amèrement et n’hésite pas à l’occasion à leur reprocher leur présence, trop bruyante, profane [13]. L’enseignant n’en est pas à une contradiction près. A propos d’enfants, et pour prendre un autre exemple : l’enseignant préfère savoir les siens dans d’autres établissements que celui où il exerce, des fois qu’il les aurait en classe. Ça luipermet de râler sur d’autres collègues sans se mettre à la place des parents d’élèves qui le subissent lui.

Bien informé et rodé aux rouages du système, l’enseignant, et tous ceux qui se situent au dessus de lui dans les pyramides CSP, savent parfaitement exercer leurs droits de parent d’élèves. C’est moins le cas dans les milieux populaires. Il serait utile que l’Institution respecte réellement ceux de tous les élèves et de tous leurs parents. Elle serait bien avisée de s’inspirer du fonctionnement de l’école primaire. L’enseignant de maternelle ou d’élémentaire n’entretient pas le même rapport à son « public » que celui du secondaire et du supérieur. Tout simplement parce que, le côtoyant plus, il le connaît mieux et le juge de façon moins expéditive. Avant le collège, l’enseignant ne peut pas se débarrasser des élèves. Du moins pas facilement. Il est en quelque sorte, obligé, ô scandale, d’accomplir les missions pour lesquelles il est rétribué. C’est sans doute pour cela qu’il élabore des stratégies, mutualise des pratiques, échange avec ses pairs, ne subit pas le gâchis hiérarchique [14], cherche, cherche, cherche. Bref, fait son métier. L’enseignant du secondaire ou du supérieur, lui, a peu de comptes à rendre. Sauf, pour les plus soumis, à leur hiérarchie (qui travaille bien rarement dans le sens du bien commun, mais bien plutôt dans le sien propre). On comprend alors que beaucoup d’enseignants ne revendiquent rien, sauf qu’on les laisse tranquilles, faire leur petite tambouille et s’échapper le week-end en résidence secondaire : cela montre qu’ils n’accordent eux-même pas beaucoup de valeur à leurs pratiques pédagogiques, pas beaucoup de valeur à ce qu’ils font, à ce qu’ils sont. Par bonheur, il s’en trouve des plus impliqués dans leur métier et leurs missions. Déterminés à les défendre bec et ongle, voire à les parfaire. Big up.

7- Convaincu d’avoir raison, l’enseignant n’aime pas vraiment le débat, qu’il a tendance à confondre avec le conflit. Pourquoi s’échinerait-il à convaincre ou à s’épuiser à la dialectique puisque lui, contrairement à tous les autres, sait ? Et puis l’enseignant, qui s’en tire plutôt bien dans la vie, n’a que de toutes petites colères. Il a du mal à tolérer la radicalité, car si l’enseignant veut changer les choses, c’est en douceur, sans qu’elles ne changent vraiment. L’enseignant « n’aime pas le conflit ». L’enseignant n’aime pas que l’on hausse le ton [15]. Il préfère quand on se tait ou qu’on ne parle de rien. Il excelle en cet art. Mais ce sont rarement les dominants qui ont besoin de crier. Ceux-là se font entendre et obéir sans élever la voix, ou juste quand il faut. Dans le fond, le prof tolère assez difficilement la révolte. Et il vit mal ce paradoxe, car il est très attaché à la justice. Mais bon, il déteste tellement le conflit...

L’enseignant syndicaliste lui-même, négligeant les racines de son histoire, rechigne à s’énerver. Du coup, quand l’enseignant se mobilise, il croit que deux manifs et une flash-mob permettront d’emporter une victoire [16]. Alors il est vite déçu et se démobilise dare-dare. En outre, l’enseignant n’est pas un imbécile : il a constaté depuis trois décennies que les mouvements sociaux à la papa emportaient peu de victoires, et nous aurions bien du mal à le contredire à ce propos. Il arrive pourtant que les luttes se renouvellent, qu’elles deviennent inévitables et surtout… joyeuses. L’épisode de la rétention des notes du baccalauréat 2019 est à cet égard éclairant : en sortant des sentiers battus de l’ « action » syndicale perdue d’avance, en décidant collectivement de redonner du sens à la grève, les professeur.e.s mobilisé.e.s ont réussi à faire craquer un ministre [17] et aboyer la meute des éditorialistes aux ordres (peu de surprise de ce côté-là). Le Président de la République lui-même a dû défendre son ministre premier de la classe, quelque peu chahuté, en dénonçant une « prise d’otage ». Nous lui laissons l’entière responsabilité responsabilité de ces piteux propos obscènes. Pas sûr qu’il en sorte grandi. Reste que l’enseignant a montré à cette occasion qu’il pouvait prendre conscience et surtout se saisir de sa puissance. Celle de relever la tête pour la tenir aux tenants de l’ordre et du pouvoir, qui, à l’inverse de l’enseignant, n’ont que faire de la culture, de la connaissance, de la recherche, de la découverte et encore moins du vivre-ensemble. Qu’il en soit félicité et que cette intelligence collective et ce courage fassent date...

Nous avons été assez insupportables dans ces lignes pour terminer par des menaces, des insultes ou des refrains lyriques. N’empêche. Il est grand temps que l’enseignant « redonne du sens à son métier ». Il ne s’agit pas de « choisir son camp ». Les choses sont toujours plus compliquées que binaires. Mais l’enseignant, si suffisant, doit être conscient de son rôle et, surtout, de sa fonction : défendre un ordre des choses qui se fissure de toutes parts ou participer à l’invention de nouvelles solutions (ou solutions renouvelées) pour faire société. Entretenir un fatras de principes moisis ou cultiver un jardin d’idées nouvelles. Avec les parents … et les enfants, que nous avons tou.t.e.s été.

Maquis
1maquis2 at riseup.net

Quizz

 Amuse-toi à poser des questions à l’enseignant  

L’école est un lieu de démocratie, de curiosité intellectuelle, de débat, de bienveillance et d’esprit critique… Vérifiez-le ! (liste à compléter à l’envie !)

–- Avez-vous des enfants ? Sont-ils scolarisés dans l’enseignement public ? Dans leur établissement de secteur ?

— Avez-vous choisi votre lieu de résidence en fonction des établissements de secteurs ?

— Pensez-vous que les « quartiers sensibles » sont des zones de non-droit ?

— Si vous n’y travaillez pas, Vous arrive-t-il de vous rendre dans un « quartier sensible » ?

— Trouvez-vous aberrant que les « jeunes de banlieue » ne fréquentent pas massivement les musées, théâtres et autres lieux de culture institutionnels ?

— Fréquenteriez-vous ces mêmes lieux culturels s’ils étaient fréquentés par des « jeunes de banlieue » ?

— Quel est le programme de la séance d’aujourd’hui ?

— Pourriez-vous être plus implicite quant à la trame pédagogique du cours qui nous attend ? (Formulé autrement : où voulez-vous en venir ?)

— Pouvez-vous vous engager à vous organiser pour vos corrections ? (comme une dizaine de professeurs demande aux élèves de le faire pour leur travail personnel ?

— Pensez-vous que « le niveau baisse » ?

— Pensez-vous que certains élèves « n’ont pas leur place » dans vos classes ? Dans ce cas, êtes-vous bien sûr que l’on se soit socialement assuré qu’ils ont bien une place quelque part ?

— Considérez-vous, avec Aristote et Orelsan, que « toutes les générations disent que celle d’après fait n’importe quoi » ?

— Le concept d « développement durable » vous paraît-il pertinent ? La place qu’il occupe dans les programmes vous paraît-elle justifiée ?

— Vous arrive-t il de prendre l’avion ? Combien de fois par an ?

— Vous arrive-t-il de calculer votre empreinte carbone ?

— Combien de mètres carrés mesure votre logement principal ?

— Disposez-vous d’une résidence secondaire ?

— Vous arrive-t-il de donner des conseils de « bonne conduite écologique » à vos élèves ?

— Quand vous étiez adolescent, votre lycée était-il fermé comme une prison ? L’entrée libre posait-elle des problèmes ?

— Vous offusquez-vous souvent ?

— Êtiez-vous bon élève ?

— Où étiez-vous généralement assis dans la classe ?

— Dans quel établissement avez-vous fait vos études ?

— Partez-vous en vacances de façon régulière ?
- Savez-vous si vous avez des enfants de parents sans papiers en classe ? Des mineurs isolé.e.s ?

— Connaissez-vous la proportion de la population qui part en vacances ?

— Pensez-vous travailler : peu- assez - beaucoup – trop

— Avez-vous des heures supplémentaires ? Pensez-vous que les heures supplémentaires soient synonymes d’amélioration de la qualité de l’enseignement ? Pensez-vous que les heures supplémentaires permettent de créer de l’emploi ?

— Êtes-vous sûr de toujours parler de ce que vous connaissez ?

— Investissez-vous dans l’immobilier ?

— M. le prof d’Histoire, croyez-vous qu’elle soit finie ? En parler à vos élèves vous semble-t-il subversif ?

— M. Le prof de SES, connaissez-vous, en gros, l’évolution de la part du travail et de celle du capital dans la valeur ajoutée depuis 1970 ? En parler à vos élèves vous semble-t-il subversif ?

— M. le prof de philo : Comment comprenez-vous les propos de Camus « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie » ? Considérez-vous ces propos comme une critique de la résignation ? Ne pas s’engager, n’est-ce pas « mourir un peu » ? En parler à vos élèves vous semble-t-il subversif ?

— M. le prof d’espagnol : avez-vous eu l’occasion d’échanger avec des victimes de dictature sud-américaines du climat de violences policières de l’année 2018-2019 en France ?En parler à vos élèves vous semble-t-il subversif ?

— M. Le prof d’anglais : Rosa Parks a-t-elle été réellement pionnière dans le mouvement pour les droits civiques ? Sans lui retirer aucun mérite, depuis quand durait cette lutte lorsqu’elle a refusé de laisser sa place assise ? Combien d’activistes avaient déjà connu l’arbitraire et ses violences ? Le combta pour les droits civiques est-il terminé aux USA ? En parler à vos élèves vous semble-t-il subversif ?

— M. le prof de Maths, pensez-vous que votre discipline offre une explication totale du monde ?

— M. le prof de lettres, pensez-vous que Villon, Rabelais, Diderot, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire étaient fréquentables ?

… à compléter

[1Nous utiliserons le terme « enseignant » par mauvais esprit (critique) et volonté revendiquée de caricaturer une profession qui n’est pas la dernière à en abuser, de la caricature. Par confort de lecture, nous n’aurons pas recours à l’écriture inclusive. Désolé.e.s, mais les enseignantes ne doivent malheureusement pas se sentir exclues de cet odieux portrait.

[2Ce texte s’adresse à l’enseignant mais aussi aux parents et aux élèves. Ces derniers, du moins ceux qui ont été attentifs au mouvement lycéen de décembre, y décèleront peut-être une référence qui échappera sans doute aux adultes responsables, surtout à l’enseignant. Loin de nous la prétention de singer la plume des lascars de Strasbourg. Nous essaierons d’écrire simple. Nous nous fixons cette contrainte par conscience de vivre dans un monde ou les argumentaires ne doivent plus dépasser 280 signes, une Institution dans laquelle les ministres ont mis leurs plumes au feu, cédé aux injonctions de conseillers en communication et s’adressent désormais à l’enseignant au moyen de « capsules vidéo »… « Le niveau baisse », certes. Mais le niveau de qui ?

[3Restons décents : pour qui sait ce qu’est être pauvre, la rémunération moyenne de l’enseignant n’incite pas à le plaindre. Mais les moyennes sont un biais cognitif dont raffolent les néolibéraux béats qui nous gouvernent… Le niveau de rémunération des enseignants reste un triste indice de l’échelle de valeurs de notre société. Et de nos jours en France, alors même que leur utilité sociale reste bien discutable, les pubards, marchands d’armes, grands patrons, mandarins politiques et autres banquiers, traders et pontes médiatiques sont logés à bien meilleure enseigne pécuniaire que l’enseignant.

[4L’enseignant peut même être tenté de s’engraisser sur le dos des pauvres, en REP. Mais bon, pour que l’enseignant y reste, il doit au moins avoir le mérite d’y comprendre quelque chose.

[5Et parfois bien après...

[6Il ne se doutait pas alors, ou pas si franchement, qu’il passerait si franchement du côté de la matraque.

[7{}Mais trêve de malveillance, saluons plutôt les tonalités différentes publiées récemment… Il est heureux que certains enseignants découvrent que leurs élèves, en plus de constituer leur fonds de commerce, leur apportent quotidiennement beaucoup de bonheur et à défaut, une ouverture sur la vie qui n’a pas de prix.

[8Jusqu’à ce qu’il se retrouve enseignant... Il aurait tant aimé être auteur à succès, briller dans les médias voire gagner beaucoup beaucoup d’argent ! Pauvre petit être, comment vivre en se méprisant de la sorte ?

[9Cocasserie typique du système éducatif français : plus les « publics d’apprenants » sont autonomes, plus l’enseignant s’imagine pédagogue. Les écarts de rémunérations évoqués plus haut en témoignent. Mais l’enseignant de collège huppé, de lycée de centre ville ou de prestigieuse filière du supérieur serait bien avisé de se méfier de cette extravagance : un enseignant « magistral » peut facilement se faire uberiser à coups de mooc et/ou de casse des statuts. Cela sera beaucoup plus difficile de remplacer un instit’ ou un prof de REP...

[10Par l’indifférence, par l’humiliation, par l’exclusion, par la sanction, …

[11Et encore moins le nauséabond air du temps sécuritaire qui pourrait bien évoluer en canicule fascistoïde : si un enfant est responsable et donc coupable de tous ses actes, revenons sur l’ordonnance de 1945, réinstaurons les maisons de correction, les bagnes pour mineurs, voire, carrément, la peine de mort... « Ah, non, là, quand même, ça va trop loin », s’offusquera l’enseignant. L’enseignant est humaniste. Même s’il ne mesure pas toujours les complexes conséquences que cela implique.

[12Ce dont nous te félicitons : notre verbiage est souvent bien abstrus.

[13L’enseignant a du mal à concevoir que les codes bourgeois, les siens, ne soient pas universellement acquis dès les premiers mois de l’existence.

[14… Synonyme de perte de temps, d’idées, d’audace, de créativité, de coopération, d’intelligence, d’efficacité.

[15Les violences sociales et tout court que subissent certains ses élèves sont pourtant bien plus rudes qu’un débat animé en heure syndicale.

[16Y compris souvent l’enseignant en histoire…

[17Après avoir menacé et insulté les profs mobilisé.es, Jean-Michel Blanquer a instrumentalisé les personnels d’encadrement, pressurisé les personnels administratifs et de vie scolaire et délibérément choisi de tomber dans l’illégalité (rupture d’égalité, remise en cause du droit de grève) plutôt que d’accepter de voir son « calendrier » remis en cause par une mobilisation inédite. Bouffi d’orgueil, il a refusé de reculer de 48h, sans conséquences sur la poursuite d’étude des candidat.e.s, des résultats d’examens (baccalauréat) qu’il avait lui même, seul, décidé de décaler de plusieurs jours la semaine précédente (DNB).

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