- Vous êtes l’auteur d’Ecosabotage. De la théorie à l’action. Pourquoi avoir écrit ce livre ? Qu’apporte-t-il selon vous au mouvement écologiste ?
- À l’origine ce livre vise à se réapproprier une histoire dont nous avons été privés. Dans l’arsenal militant, l’action directe a toujours été présente. Même si on ne le nommait pas nécessairement comme cela, tout au long du XIXe, au sein des luttes ouvrières et paysannes, dans le syndicalisme révolutionnaire et au cœur des guérillas décoloniales, le sabotage fut amplement discuté, commenté et pratiqué.
L’écosabotage se situe dans le droit fil de ces pratiques de résistances au monde-machine et à l’impérialisme, impliquant tout un arsenal de gestes et de manières de faire, dont le sabotage. Contrairement aux apparences, et bien que plus récent, l’écosabotage a déjà une histoire assez riche derrière lui. On pourrait faire remonter l’écosabotage (« ecotage » en anglais) à un certain « Mr. Fox », de son vrai nom James Philips, militant écologiste américain, considéré comme le premier « écosaboteur ». On peut toujours s’amuser à essayer de retrouver ainsi un point d’origine. La vérité c’est qu’un geste véritablement politique est par essence collectif, pris dans une époque et une énergie qui le déborde de toute part. Dans les années 1960, Fox a bouché les tuyaux d’une usine de savon d’Armor Dial (de la Henkel Corporation) qui déversait sans scrupules des produits chimiques dans Mill Creek (en amont de la rivière Fox). Il sera par la suite avec Judi Bari un des membres fondateurs du mouvement écologiste Earth Liberation Front. De manière plus large, cette période des années 70 et 80 voit émerger de nouvelles compositions politiques en Europe et aux États-Unis alliant la contre-culture (née sur les campus universitaires américains et lors des mobilisations de la jeunesse contre la guerre du Vietnam), l’écologie politique, l’anticapitalisme et l’écoféminisme. Elle fut riche de combats et de clarifications dans la lutte. En France et en Allemagne, elle se cristallisera notamment autour des luttes antinucléaires.
Malgré leur vivacité ces luttes furent globalement un échec. Le nucléaire s’est imposé en France et les États-Unis ont accentué leur course à l’armement et au productivisme impérialiste. Dans les années 90, en même temps qu’un nouveau cadre modernisateur, numérique et mondialisé se mettait en place, un discrédit a été peu à peu jeté sur ces modes d’action au profit de formes plus consensuelles d’actions. Des formes plus symboliques et « non-violentes » : désobéissance civile, manifestation, plaidoyers et actions symboliques par centaines, dialogue avec l’État et cooptation de militants, stratégie de prises de pouvoir par les urnes… nous privant d’une diversité tactique qui avait pourtant largement montré son efficacité par le passé. Par exemple, lors des mouvements emblématiques comme les suffragettes en Angleterre au début du XXe ou le Civil Rights Movement aux États-Unis. Elle permit d’intensifier la lutte et d’obtenir des victoires effectives, qu’elles soient législatives ou sociales.
Le livre tente donc de revenir sur tous ces « malentendus » : dénoncer d’une part le travail de sape culturelle opéré par les démocraties occidentales pour discréditer systématiquement ce type d’action et ses protagonistes au profit de formes plus présentables, en accord avec la démocratie libérale, représentative et globalement favorable au capitalisme. Rappeler d’autre part la nécessité de ne pas opposer les différentes facettes de la lutte, de les penser de manière complémentaire et synergique. Là encore, l’histoire plaide pour l’usage d’un spectre large de formes d’actions, de « diversité des tactiques » adaptées à des situations locales, à des luttes et des acteurs spécifiques.
Ce livre se fait avant tout l’écho de discussions et de réflexions nourries par le terrain, au sein de groupes, au travers d’échanges, de lectures... Si on tire un rapide bilan de ces 30 dernières années en matière de mobilisation écologique, malgré toutes les bonnes volontés, ce bilan est tout de même assez embarrassant : des mobilisations par milliers pour un résultat quasi nul. Bien sûr de nombreux projets ont été stoppés et il est clair que toutes ces mobilisations ont permis de maintenir une culture de résistance. Mais la poussée d’un capitalisme décomplexé et quasi suicidaire a dans le même temps elle aussi démultiplié ses armes de destruction à un niveau jamais vu jusque-là. Les projets de plateformes logistiques, d’autoroutes, les mines, les décharges... se sont également multipliés. Les victoires décisives sur le terrain se comptent au final sur les doigts d’une main.
L’écosabotage n’est pas la panacée. Il n’est ni la solution, ni le problème. Et il ne remplacera jamais la puissance d’un mouvement populaire et déterminé, qui reste selon moi la seule perspective enviable. Mais, utilisé au bon moment il peut être d’une très grande utilité et permettre de débloquer des conflits, d’attirer l’attention, de déplacer les rapports de force, de cristalliser la colère, de reprendre la main et de redonner de la force afin de repousser les limites et d’obtenir plus de victoires décisives.
- Estimez-vous que pour l’instant, le mouvement écologiste n’est pas encore passé « à l’action » ?
- Oui et non. D’un côté la lutte est effectivement amenée à s’intensifier. Le « mouvement écologiste » doit sérieusement reconsidérer ses alliances face à la radicalité du projet capitaliste et la destruction des communs. Cela passe par des organisations vraiment autonomes, l’usage de formes d’actions diversifiées et efficaces (dont l’écosabotage) et le fait de partager une perspective révolutionnaire. De ce point de vue oui, le mouvement écologiste se cherche encore et de nombreux obstacles restent à lever.
D’un autre coté, je pense que le mouvement « écologiste » est déjà passé à l’action il y a longtemps... Les mouvements d’avancée et de reflux de la lutte font partie de l’histoire. Un mouvement écologiste avec son histoire militante, son cortège de pratiques, de savoirs-faire, de chants et de cultures a déjà été initié, au cours des années 70 notamment. Mais on pourrait retrouver des épisodes inspirants au-delà : dans les luttes ouvrières et paysannes qui jalonnent le XIXe et le XXe siècles par exemple. Puis cette histoire a été oubliée. Oubliée, mais pas effacée. Pour qui tend l’oreille, ces contre-histoires des luttes perdurent encore dans les marges, entre les lignes, comme des herbes folles entre les pavés, n’attendant que d’être relues et réapprises.
De plus que signifie « passer à l’action » ? On le voit, la lutte qui s’ouvre ne fait que commencer et elle implique de construire des collectifs solides, dans la durée, et de créer une véritable culture de résistance. Cela implique de pouvoir compter sur des activistes motivés pratiquant l’action directe lorsque cela est nécessaire, mais également de monter des cantines, des lieux d’éducations populaires, de transmettre des cultures partagées, de défendre des espaces autogérés, de mettre en réseau les différentes luttes et collectifs, distribuer des tracts, financer la lutte… Tout cela se fait par ailleurs de manière beaucoup plus discrète et souterraine, mais tout aussi essentielle. Pendant longtemps cette logistique de soutien était d’ailleurs essentiellement réalisée par les femmes.
D’un autre côté, il est vrai qu’une partie du mouvement écologiste, socialement plus privilégiée, n’a pas pris la mesure de la gravité de la situation. Ou pas suffisamment saisi la portée totalitaire du projet capitaliste. Il est aujourd’hui nécessaire de se penser comme un véritable mouvement alternatif avec en ligne de mire le renversement du capitalisme lui-même. De ce point de vue, « passer à l’action » peut vouloir dire mille choses. Y compris des choses plus modestes et a priori plus discrètes qu’un sabotage, mais tout aussi nécessaires au final dans la durée. Quels que soient les degrés d’engagement, l’essentiel est de partager un même constat : celui d’une dégradation qui met pour la première fois la survie de l’humanité et des écosystèmes en balance. Mais également qui met sérieusement en doute le réformisme aussi bien que l’eschatologie capitaliste, ses passions tristes et son penchant pour la destruction généralisée.
- Dans les constats que vous dressez au début de votre ouvrage, vous affirmez que « chaque année qui passe vient refermer un peu plus la fenêtre des possibles » (p. 18), pour dissuader le lecteur d’attendre le grand soir. Pensez-vous que la lutte pour empêcher le ravage écologique est différente des luttes féministes, anticoloniales ou anticapitalistes du fait de son caractère d’urgence ?
- Oui. La menace que fait peser la catastrophe écologique n’a pas selon moi d’équivalent dans l’histoire. Elle implique une réaction particulière. Chaque goutte de pétrole qui resterait dans le sol, chaque émission et chaque déchet en moins, chaque forêt préservée... sont autant de chances supplémentaires de vivre sur une planète habitable et de souffrances épargnées aux vivants humains et non-humains. Croire que le capitalisme va s’effondrer sous ses propres contradictions serait une grave erreur. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre. D’un autre côté, plus l’urgence se fait sentir et plus il faut accepter de prendre le temps... Agir pour agir ne sera pas plus efficace par ailleurs. Il faut convaincre et créer les conditions d’une bataille culturelle qui seule pourra permettre aux luttes de prendre de l’ampleur. Les suffragettes ou les libertaires espagnols en 1936 en ont fait l’expérience. Ils ont mis des décennies à convaincre et diffuser leurs idées avant de pouvoir engager des luttes victorieuses.
L’écologie politique est elle-même composée de multiples combats, traversée par des engagements et des revendications d’une grande diversité. Toutes ces luttes malgré leurs différences ont au final en commun le partage d’un même ennemi : le système capitaliste. Une écologie qui ne poserait pas sérieusement la question de la sortie politique complète de la société marchande se condamne à n’être qu’un aménagement de plus, une forme de bonne conscience dont les effets sur la catastrophe en cours resteront nécessairement cosmétiques.
L’idée de s’appuyer sur une avant-garde révolutionnaire pour faire pencher la balance pourrait laisser la place à une stratégie plus composite. Dans son livre Basculement Jérôme Baschet évoque le livre Utopies réelles de Erik Olin Wright. Il y développe une analyse distinguant trois voies pour dépasser le capitalisme :
- les stratégies de rupture (s’appuyant sur une approche insurrectionnelle),
- les stratégies « symbiotiques » (qui luttent au sein même des institutions étatiques afin de transformer le pouvoir capitaliste de l’intérieur),
- les stratégies « interstitielles » (qui ouvre des brèches, des îlots dans la structure sociale et rendent possibles des petites transformations successives échappant à la logique marchande et au pouvoir de l’État).
Cette approche mixte a l’avantage de laisser ouvert le débat stratégique et d’ouvrir une boîte à outils dans laquelle les relations de ces différentes facettes de la lutte sont encore à inventer. Il suggère également de considérer chacune de ces options comme nulle si elle est employée seule.
Cette perspective ne peut être viable qu’à deux conditions : que tout le monde s’accorde à considérer le capitalisme dans la radicalité de son projet expansionniste. Mais également à la condition de remettre en cause les stratégies du renversement anticapitaliste qui ont dominé le XXe siècle et ont abouti au dévoiement des espoirs révolutionnaires. L’exploration et l’expérimentation de nouvelles alliances sont de ce point de vue une nécessité. Elles doivent écarter toute forme d’organisation reproduisant les schèmes productivistes capitalistes, refuser la centralité de l’État et un universalisme globalisant qui excluraient de fait l’altérité des territoires et des cultures étrangères (indigènes ou autres). L’idée qu’un grand soir est encore possible doit céder le pas à une évaluation pragmatique des possibles, à une approche stratégique des alliances et une désignation claire des ennemis. Cette critique doit faire place dans les brèches ainsi ouvertes à des processus d’organisation nouveaux des territoires libérés, alliés à des temps d’intensification insurrectionnels, offrant de nouvelles fenêtres vers des basculements institutionnels.
Même si l’on ne peut pas faire siennes indûment toutes les causes, je ne vois pas de différences fondamentales entre la lutte écologiste et les luttes antipatriarcales ou décoloniale. Par contre, il y a un véritable travail à faire pour que ces luttes créent des intersections et des solidarités afin de travailler ensemble.
- Vous parlez d’un « activisme d’accompagnement, un mode de vie parmi d’autres » pour désigner ce sur quoi débouche le discrédit jeté sur les méthodes d’action directe, en vogue dans les années 1970. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette idée ? Le militantisme écologique peut-il devenir un hobby comparable à la pratique de la moto le dimanche ? Comment sait-on quand on est dans l’activisme d’accompagnement ?
- Un militant d’Extinction Rebellion pouvait tweeter il y a quelques années : « Nous sommes ingénieurs. Nous sommes avocats. Nous sommes médecins. Nous sommes tout le monde. » Étrange tropisme de classe qui omet de considérer les caristes et les aides ménagères, mais également les innombrables habitants de la banlieue secondaire, les immigrés avec ou sans papiers, les chômeurs… Il est symptomatique d’une forme de militantisme d’aménagement, permettant de se donner bonne conscience sans réellement mettre en cause les fondements du capitalisme et de la destruction écologique et humaine qui en découle.
De fait, sans le vouloir, nous sommes tous amenés à « accompagner » le système capitaliste. Nos colères et nos engagements courent en permanence le risque d’être dévoyés, soumis au ressac de la société marchande et de nos dépendances économiques (pour se nourrir, s’habiller, se déplacer, délibérer…). La raison principale de notre dépendance tient à l’impossibilité de choisir. Aucune alternative ne semble être disponible pour ceux qui souhaiteraient faire sécession. Aucun pas de coté ne s’offrent à ceux, innombrables, qui aspirent à un autre monde. D’où l’intérêt de créer des interstices, des ZAD, des reprises de terre, de pouvoir investir dès aujourd’hui le monde que nous souhaiterions voir mis en œuvre.
- Mao Tse-Tung est-il un exemple à suivre pour les écologistes ? Sans parler du Grand Bond en avant ou de la Révolution culturelle, ses principes de guérilla peuvent-ils être pertinents dans le cadre d’une lutte écologiste ?
- Bien sûr, Mao Tse-Tung fut un dictateur, puissant et pervers. Nous n’avons donc rien à apprendre de lui si ce n’est la méfiance renouvelée vis-à-vis de toutes les formes de pouvoir. De même, je suis très loin de partager sa vision de la révolution, nationaliste et autoritaire. Malgré cela, il fut de toute évidence un stratège important dans la lutte décoloniale. En matière de stratégie, il faut être sévère, mais pragmatique. Je cite dans le livre, parmi d’autres, Basil Henry Lidell Hardt, un officier de l’infanterie britannique, historien et stratégiste, sans pour autant partager sa vision du monde social. On peut trouver des leçons et des savoir-faire utiles dans de multiples expériences et témoignages. Au minimum, on pourrait avoir à cœur de relire les textes de Mao Tse-Tung. Or j’ai été très surpris lors de l’écriture de constater la difficulté d’accéder à ses livres aujourd’hui. Alors qu’il fut une figure clé de la lutte décoloniale, qu’il fut largement lu et commentée en Europe pendant la vague des années 60-70, que les BlackPanthers demandaient à chaque militant de lire ses livres, il semble avoir disparu des radars. Mao fut un stratège important, nouveau théoricien d’une forme de guérilla décoloniale qui connut un succès retentissant au-delà des frontières de la Chine et qui mit la plupart des empires coloniaux en situation d’échec militaire et culturel tout au long du XXe siècle.
L’objectif pour ceux qui luttent est avant tout de priver l’ennemi de ses moyens, de le forcer à abdiquer, et cela par tous les moyens. Cet objectif est parfaitement compatible avec une organisation égalitaire et dans le respect de la vie. Alors que nous sommes pris dans un rapport de force dissymétrique (culturel, institutionnel, militaire…) il faut nécessairement penser les actions et les campagnes militantes dans la durée.
J’insiste dans le livre sur sa vision de long terme. Il imagina et mit en œuvre en Chine un plan d’émancipation par la « guérilla révolutionnaire » qui fit date et fut repris par de nombreux groupes armés à travers le monde. Le premier temps, « l’organisation des réseaux » (les suivants étant « la guérilla » et « la guerre offensive ») correspond bien à notre situation je trouve. Cette première étape est essentiellement une phase de préparation. Les groupes (populaires ou clandestins) se multiplient, se structurent, s’entraînent, se connectent, développent leurs compétences physiques, matérielles et stratégiques. Les luttes de décolonisation pouvaient compter sur le soutien et le ressentiment populaires contre l’envahisseur colonial pour engager le renversement. Il est plus difficile de s’appuyer sur cette colère pour l’instant, étant donné qu’une grande partie de la population en Occident bénéficie encore des « bienfaits » de la croissance (issue de la destruction environnementale). Une des fonctions de la résistance aujourd’hui pourrait bien être d’appeler et d’accompagner (en formation, en livres, en outils, en refuges divers) les révoltes à venir afin d’éviter qu’elles ne s’éteignent, ne soient récupérées où qu’elles ne soient défaites le moment venu. Au-delà de cette phase de préparation, un des objectifs essentiels serait alors de défendre, de diffuser et de construire cette culture de résistance qui nous fait encore défaut et sans laquelle aucune lutte durable n’est envisageable. Comment se battre si nous ne parvenons pas à prendre conscience de l’ampleur des dégâts causés par l’ennemi ? Pendant cette première phase, les actions ne seront presque jamais décisives. Elles permettront aux groupes de gagner en compétence, de recruter et à la culture d’opposition de s’étendre par des campagnes de communication intense.
Depuis plusieurs décennies des tribus indiennes armées « Naxalites » d’inspiration maoïste protègent leurs communautés contre les grandes sociétés minières et la police. Ces dernières années en Inde, les gouvernements du Chhattisgarh, du Jharkhand, de l’Orissa et du Bengale occidental ont ratifié des dizaines de MoU (« Memorandum of Understanding » : protocole d’accord) avec des entreprises pour des sommes astronomiques. Ces accords sont restés secrets et permettent l’accaparement de terres communes pour la construction d’aciéries, d’usines de fonte, de centrales électriques, de raffineries d’aluminium, de barrages et de mines… Pour que ces accords soient effectifs et que l’argent coule, les populations tribales doivent donc être déplacées. Depuis 2010 dans les circonscriptions interdites des forêts de Dandakaranya du centre de l’Inde, berceau d’un mélange de tribus, beaucoup de membres ont pris les armes contre les grandes sociétés minières, l’État et leurs diverses polices et milices. Dans un contexte de pauvreté, de débat sur la propriété des terres et d’accès aux richesses minières de la région, les autorités ont échoué à convaincre les autochtones du bien-fondé de leur politique [2]. Cet exemple inspirant se déploie dans une région pauvre, paysanne où l’État est perçu par la population comme un étranger, voire un agresseur.
- À quels épisodes historiques les écologistes devraient-ils s’intéresser selon vous, afin d’éclairer voire d’améliorer leurs stratégies et leurs tactiques ?
- Dans l’absolu, tout dans l’histoire des luttes est susceptible de nourrir les imaginaires et d’enrichir les tactiques et stratégies à disposition. C’est un formidable vivier de questionnement, de comparaison, de bonnes vieilles recettes. Cette relecture permet de rester vif et créatif dans notre rapport au présent et au futur que nous souhaitons voir apparaître. Au-delà de la « grande histoire », redécouvrir notre propre histoire serait déjà un bon début. Celle des luttes du Larzac ou la radicalité du mouvement antinucléaire en Europe sont déjà porteuses de nombreuses pistes et alternatives. Comment se sont-elles organisées ? Pourquoi ont-elles réussi ou échoué ? Quelles tactiques ont-elles mises en place (violente, non-violente...) ? Peut-on en tirer des leçons ou appliquer certaines séquences à notre situation ?
Dans les années 1970 on voit apparaître en Europe des mouvements divers par leur organisation et leurs objectifs, mais partageant un même désir de transformation sociale profonde. On pourra par exemple retrouver lors d’une même manifestation à Golfech ou Fessenheim, en 1970, aussi bien des soutiens des Amis de la Terre que des membres du Groupe d’action et de résistance à la militarisation (GARM), des groupes locaux d’opposition et des « totos » férus d’action directe. Lors du rassemblement de Creys-Malville en Isère le 30 et 31 juillet 1977, en opposition à la construction du surgénérateur Superphénix, plusieurs milliers de manifestants vont tenter d’accéder au site nucléaire. Vital Michalon, membre de la Fédération anarchiste, est tué. Deux jours plus tard, la direction régionale d’EDF à Toulouse est attaquée aux cocktails Molotov. L’action est revendiquée par le commando « Vital Michalon ». Dès lors, les attentats contre les intérêts et les infrastructures énergétiques vont être quotidiens dans la région Sud-Ouest comme dans le reste de la France. Les actions de sabotage contre l’industrie nucléaire et ses exploitants vont se multiplier dans tout le pays. Un appel à des « nuits bleues » encourage à commettre des actes de sabotage touchant des infrastructures liées à EDF ou au nucléaire un peu partout à travers la France. La première « nuit bleue antinucléaire » débute dans la nuit du 19 au 20 novembre 1977. Des attaques à l’explosif ont lieu dans plusieurs villes contre EDF, des usines, des locaux, des entreprises sous-traitantes, des centres de recherche nucléaire, des stations.
- Bien que vous incitiez les écologistes à lire de l’histoire, vous expliquez (p. 68) qu’« on ne peut pas comparer (...) la lutte armée des Viet Cong ou la Résistance française aux conditions prévalentes dans la France actuelle ». Comment fait-on pour adapter les « leçons » tirées de la connaissance d’épisodes historiques, au contexte contemporain de la lutte écologiste ?
- C’est collectivement que des questions de ce type doivent être débattues. Donc tout dépend à quel niveau on place le désir d’« indépendance ». Concernant ces deux exemples (la lutte armée des Viet Cong et la Résistance française), je ne pense pas que l’on puisse faire de comparaison ni tirer de leçons directes avec la lutte écologiste en France d’aujourd’hui. Les luttes décoloniales (et la Résistance française) étaient basées sur le nationalisme et l’émancipation collective par la constitution d’une puissance indépendante de l’envahisseur, d’une véritable autonomie (militaire, politique). Elles s’appuyaient sur le soutien moral et logistique d’une partie suffisamment large de la population (plutôt vers la fin de la guerre, autour 1942-43, en ce qui concerne la résistance française).
Aujourd’hui mon espoir serait de voir en France émerger des formes d’autonomie territoriales de plus en plus importantes par la taille et l’organisation. Au point de pouvoir revendiquer une forme d’autonomie administrative suffisante pour desserrer l’étau à une échelle supérieure du système capitaliste et industriel et de l’État.
- Vous appelez à mettre en place des stratégies offensives dont l’efficacité s’évaluerait « en termes de territoires, de ressources et de moyens perdus par l’adversaire ». Auriez-vous des exemples de territoires et ressources à libérer ?
- Dès lors qu’on s’installe sur un rond-point, qu’on organise une grève, qu’on forme un black block, qu’on ouvre un squat ou une cantine pour des migrants, cela permet de libérer de fait un territoire nouveau, même temporairement. Dans le cadre d’une action il peut s’agir de territoires plus stratégiques. Libérer une forêt. Une centrale à béton. Une route. Un aéroport et son bocage. L’approche territoriale est intéressante, car elle permet d’évaluer concrètement si une lutte est victorieuse. Si elle est en progression ou en recul sans trop se satisfaire des victoires symboliques. De ce point de vue, la domination du capitalisme se déploie au travers de quadrillages et d’infrastructures serrées et d’accaparements territoriaux sans fin.
- Vous citez l’exemple des Viet Cong pour expliquer qu’il faut inciter l’adversaire à faire un faux mouvement (p. 66). Auriez-vous des exemples pour illustrer comment cette stratégie pourrait s’appliquer à la lutte contre le ravage écologique ?
- De manière très pragmatique, les organisateurs à Sainte-Soline ont proposé de diviser les cortèges en trois couleurs. Cette tactique qui n’est pas nouvelle permet de disperser les forces de l’ordre et de semer le doute dans le cadre des ces actions directes de masse. Qui va faire quoi ? Le 25 mars, la manifestation interdite contre le projet de mégabassine dans les Deux-Sèvres s’est transformée en un violent affrontement avec les forces de l’ordre. La répression fut extrêmement dure, d’autant plus que la police s’est trompée à plusieurs reprise en envoyant notamment des grenades sur des cortèges de manifestants pacifistes. À peine 10 jours après ces journées de mobilisation et alors que le gouvernement commençait à dérouler sa communication sur les activistes « écoterroriste », une tribune très largement signée a été publiée dans la presse. On pouvait y retrouver des militants, des paysans, des syndicalistes, des élus, des organisations nationales ou locales. Ce spectre très large de soutien a permis de donner une grande légitimité à l’épisode précédent et a coupé l’herbe sous le pied, pour un temps, à Darmanin et sa politique répressive. J’ai beaucoup aimé cet enchaînement dans lequel il me semble le gouvernement français a perdu du terrain.
- Qu’est-ce que « faire un usage supérieur de la violence » ? (p. 80)
- Comme tout le monde, la violence ne m’apporte aucune satisfaction. C’est un débat qui a été déjà posé à de multiples reprises. Et il semble que chaque mouvement historique doive refaire ce chemin de prise de conscience allant des principes moraux au souci d’efficacité stratégique (suffragettes, ANC, Civil Rights aux États-Unis, décolonisation indienne…). Un « usage supérieur de la violence » implique donc d’user de moyens radicaux (destruction de biens, blocages de masse, dégradations d’infrastructures, défense collective…) dans une perspective de défense (de la nature, des communautés) et de « désarmement ». Pour les Black Panthers cela pouvait consister à avoir des armes, mais ne pas s’en servir. Par ailleurs tous ceux qui auraient un quelconque penchant pour la destruction joyeuse et impulsive devraient être méthodiquement éloignés des groupes d’action clandestins.
Aujourd’hui on considère que s’en prendre à des objets, des choses ou des propriétés est un acte de violence. Il s’agit en réalité pénalement de simple vandalisme. Par contre la violence exercée contre le vivant et les humains par les États et les entreprises est elle bien réelle et éminemment plus « radicale ». Elle met en jeu des inégalités abyssales et détruit peu à peu toute possibilité de survie sur terre. Sans compter la souffrance infinie qu’elle impose aux humains et aux non-humains. De cette violence là, il semble que l’opinion s’accommode. Pas nous.
- Votre livre n’aborde pas la question de pourquoi se battre : quel est votre horizon politique ? Quelle serait la place de la technologie dans le monde pour lequel vous incitez à se battre ?
- Ce n’était pas le propos du livre. Mais un lecteur attentif verra facilement des perspectives se dessiner ici ou là au fil du texte. Les raisons de se battre sont multiples. L’objectif de mon point de vue est tout simplement de fragiliser les bases du capitalisme (production, énergie, communications, transports) au point de rouvrir des brèches et rendre son renversement à nouveau envisageable. Mais ce sont des objectifs très généraux et difficiles à imaginer à grande échelle dans la composition politique française actuelle. Je défends la possibilité de se préparer. Les conflits pourraient s’intensifier et les lignes bouger dans les décennies à venir face aux transformations climatiques et écologiques. Si des insurrections se lèvent comme celles inattendues des Gilets jaunes en France, il faudra pouvoir réactiver des réseaux, des pratiques et des organisations solides et efficaces pour agir le moment venu. De manière plus concrète, je pense que c’est à chaque groupe de dire pour quoi il veut se battre (contre la pêche intensive, la construction d’une autoroute, l’extraction minière…). C’est à partir des luttes locales que l’on peut remonter vers les causes premières et systémiques.
C’est intéressant que vous parliez de technologie. C’est un sujet qui m’occupe beaucoup ces derniers temps. Là encore, c’est une question en soi qui mériterait plus de temps. Mais la question technologique est décisive. Il est intéressant de voir que les actions d’écosabotage se font bien souvent contre des machines, des dispositifs technologiques, des infrastructures qui sont bien souvent le bras armé d’un capitalisme mondialisé et décomplexé. En gros, je suis pour une technique démocratique et « conviviale ». Toutes les innovations ne sont pas bonnes à prendre, elles doivent être passées au tamis de la délibération commune et du principe de précaution. La technologie n’est pas neutre et ne l’a jamais été. Cette course permanente à l’innovation doit être ralentie et soumise à des besoins sociaux réels. Ce que l’on sait de l’impact écologique de ces technologies (extractiviste, réseau numérique…) plaide pour une sérieuse diète et un retour aux principes vertueux de la sobriété. Encore aujourd’hui et malgré le travail de nombreux auteurs présents et passés la technologie reste un impensé dans notre société, y compris dans les milieux militants qui en font un usage excessif. Tous ces outils ne sont pas neutres. Ils modèlent en creux nos quotidiens, nos manières de faire et de penser. Ils nous empêchent de reprendre en main nos moyens de subsistance.
- Dans votre livre, vous expliquez ce en quoi peut consister une « stratégie d’attaque » : « Attendre ou préparer le moment favorable, créer le doute et frapper juste au moment le plus opportun ». Avez-vous des exemples historiques où des écologistes ont « créé le doute » chez leurs adversaires ?
- Pour moi, l’insurrection des Gilets jaunes en France, par la manière dont elle a enflammé les consciences et les collectifs, fut le dernier épisode le plus signifiant. Il a semé le doute. Il faut se rappeler ce mois de décembre 2018 et l’intensité des manifestations de rue, des réunions, des assemblées, des assemblées d’assemblées, de la répression et de la joie diffuse. Se rappeler de l’hélicoptère posé sur le toit de l’Élysée prêt à décoller et des élites inquiètes prêtes à lâcher du leste. Pourtant ce ne fut pas une lutte « écologiste » en tant que telle.
- Vous expliquez qu’« un mouvement de masse est nécessaire, mais également improbable étant donné l’interdépendance de la destruction du vivant et de notre mode de vie et de confort “moderne”. » À quelles réactions s’attendre de la part des « masses » si on s’attaque aux infrastructures qui permettent leur confort ?
- En matière de stratégie politique, il faut toujours avoir en tête comme objectif la reddition de l’adversaire ou l’amoindrissement de ses capacités de reproduction (transports, communications, système productif…). Cela permet d’ouvrir la possibilité d’un basculement institutionnel durable. L’objectif n’est pas de terrasser l’adversaire mais de préparer la paix qui suivra et notamment le basculement institutionnel qui en découlera. Une révolution n’est jamais l’affaire d’une petite élite. Elle n’a de sens que si elle est traversée par les collectifs à venir. Elle est toujours et fondamentalement une « révolution culturelle ».
Produire un certain nombre de désagréments sur une infrastructure vitale aujourd’hui peut être complètement contre-productif : on peut s’aliéner la population locale, augmenter la répression, mettre ses alliés en danger sans nécessairement obtenir de victoire effective. Earth First aux États-Unis déconseillait par exemple les coupures de courant et les dégradations de lignes à haute tension (ou de sous-station) pour ces mêmes raisons. Mais à l’inverse, utilisé de manière locale, cela peut avoir tout son sens.
À Imider au Maroc, la population s’oppose depuis plusieurs décennies à une mine. La mine d’Imider est la mine d’argent la plus riche d’Afrique, avec une production de 240 tonnes d’argent par an. Elle est en activité depuis 1969. Elle détient 740 millions de dollars d’actions. Cette mine, située au sud-est du Maroc, dans une région montagneuse amazighe (la tribu Ayt Atta) de la province du Draa Tafilalet, appartient à la famille royale.
Cette mine détruit l’environnement et exploite les ressources en eau de toute la région au détriment des populations locales. Une occupation du Mont Albban s’est peu à peu organisée malgré la chaleur et le froid. Des bâtiments en dur ont été construits et un lieu pour se consacrer à l’« Agraw ». L’« agraw », terme tamazight, est une réappropriation d’une vieille tradition tribale (sauf que là les enfants et les femmes peuvent y participer). Les assemblées proposent, décident et mettent en place des commissions (finances, information et communication, sécurité, technique, dialogue, transport, approvisionnement). Il n’y a que des institutions horizontales, basées sur la démocratie participative, qui est une tradition très ancienne, antérieure à celle de l’État. Les personnes présentes ont décidé à un moment de couper les pompes d’eau de la mine. Depuis sept ans, des habitants d’Imider ont bloqué l’alimentation en eau de la mine et occupent toujours la zone alentour.
Une perspective d’autonomie sur un territoire en lutte pourrait impliquer de ne plus dépendre des services de l’État. Si une population parvenait à atteindre un certain seuil d’autosubsistance et d’organisation sur un territoire suffisamment large, peut être que ce type d’action (sabotage d’infrastructure énergétique, de transport ou de communication) à grande échelle pourrait être favorablement accueilli. Cela me semble tout à fait souhaitable en tout cas, écologiquement et socialement.
- Dans votre livre, vous critiquez la collapsologie, un « fatalisme [qui] démobilise en privant de l’accès à une colère légitime et à un sentiment de profonde injustice ». Avez-vous observé chez des militants une telle résignation et un tel renoncement à se battre après avoir lu Pablo Servigne ?
- Non pas vraiment. En tout cas, pas au sein des groupes où je milite, qui ne lisent pas ses textes. Mais j’ai lu l’ouvrage de Raphaël Stevens et Pablo Servigne et j’ai eu l’occasion d’en parler avec des militants. Ce livre déroule des vérités factuelles écrasantes sans jamais ouvrir de perspectives politiques sérieuses. Cela a eu un effet d’électrochoc sur certains, mais aussi démoralisant pour beaucoup d’autres. Cela a accentué au final un certain sentiment d’impuissance. Je ne veux pas dénigrer les craintes et les difficultés morales liées pour tout un chacun à la catastrophe ecologique en cours mais c’est une approche au fond très « psychologique » de l’écologie, a la limite du développement personnel. Comment rester heureux dans un monde qui s’effondre. À l’inverse de cette approche qui touche plutôt, je pense, les classes moyennes et supérieures, plus sensibles à ces enjeux vertigineux des « effondrements », il n’est pas certain que les classes populaires, immergées dans une lutte quotidienne pour la survie et contre le racisme quotidien, le classisme systémique... soient sensibles à ce type de formulation l’« écoanxieuse ». A l’inverse de cette collapsologie la lutte est un très bon moyen de retrouver le moral, de faire collectif, de reprendre du pouvoir sur le cours des choses.
- Que pensez-vous des actions de désobéissance civiles non violentes qui ont pour l’instant la faveur des mouvements écologistes ? (type Greenpeace, Alternatiba, XR, Dernière Rénovation...)
- Je pense qu’elles sont nécessaires, mais non suffisantes. Tout le livre plaide pour une réouverture du spectre des actions à dispositions et de la solidarité nécessaire entre les différentes sensibilités tactiques au sein du mouvement ecologiste. Si la désobéissance non violente devenait un principe moral exclusif (voire excluant), une stratégie indiscutable et presque métaphysique, alors il y a des chances que la discussion coupe court. À l’inverse si l’on se pense comme une longue chaîne de résistance, de groupes militants divers, mais poussant dans le même sens alors il y a intérêt à rouvrir les spectres de la « diversité des tactiques ». Pétitions, manifestations, plaidoyer, sit-in, désobéissance civile... Mais également : blocages, coupures, autonomie, ZAD, sabotages, actions directes, etc. Aucune lutte ne se ressemble et la désobéissance civile a montré de très bons résultats à travers l’histoire. Si dans un cas particulier cette stratégie fonctionne et marche, tant mieux. Ce qui étrange c’est de s’entêter à ne pas penser d’autres formes d’actions lorsque la lutte ne donne pas de résultats probants. Par ailleurs, ces questions sont de plus en plus débattues au sein de groupes militants. Le sabotage est beaucoup mieux accepté et beaucoup plus discuté qu’il y a quelques années. Cette solidarité implicite est très encourageante. Elle ne signifie pas que tous les groupes vont passer à des formes d’action clandestine et radicale, mais ils pourraient les soutenir ou a minima ne pas les condamner publiquement.
- Que pensez-vous de la diversité des tactiques que propose le mouvement « Les Soulèvements de la terre », et de leur concept de « désarmement » pour désigner des actes qui pourraient être qualifiés de « sabotages » ?
- C’est un choix de langage malin et intéressant. Le « désarmement » permet de clarifier rapidement la dimension d’autodéfense présente dans toutes les actions de sabotage. Nous nous défendons contre une agression. Nous faisons valoir notre droit à « bien vivre ». J’ai tout de même tendance à préférer le terme de sabotage que je trouve plus franc et riche historiquement. Le langage est une chose plastique et les mots peuvent réapparaître dans le débat public à l’occasion d’un déplacement des lignes.
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