Au fil des pages de ce livre, nous retrouvons ce que nous cherchions : le familier, la colère, l’insolence et la désillusion. C’est variables mises ensemble viennent nous rappeler que nous ne vivons pas sur une île déserte et que sur nos plages intérieures, il est parfois difficile de distinguer les traces de nos pas de celles des pirates. Cela est d’autant plus vrai quand arrive la fin de semaine et qu’on doit apprendre à vivre avec le cynisme que la profession de travailleur social cultive comme du chienlit.
Les idées récalcitrantes deviennent des mauvaises herbes qui prolifèrent au gré des rencontres et on se surprend à s’approprier avec violence celles qui ne nous appartenaient pas. Dès lors il importe de réparer ces relations, cousues avec nos vivants et nos morts, comme on rapièce un vêtement. Les écoutes cannibales revêtent ces idées comme si c’étaient des corps, mais elles n’ont pas fait l’expérience de la violence qui les avaient gonflées pour en faire des canots de sauvetage [1]. Nous n’écrivons jamais comme une seule personne. Nous sommes habités par la polyphonie des voix avec lesquelles nous construisons notre monde intérieur. On nous pardonnera donc les multiples références, qui sont autant de façons de témoigner des remerciements et non une tentative de faire la baudruche.
Cette polyphonie rassemble et réveille les discours critiques, actuels et enfouis, pour les remettre en circulation et nous coudre de nouveaux vêtements. Plus précisément, l’histoire de Gérard Hof perce les étoffes et met des fils de couleurs dans nos réflexions devenues abolitionniste. Il ne s’agit pas ici de contention, beaucoup trop facile, mais de la psychiatrie en elle-même. Toutefois, il faut y aller à petites doses en raison des nombreuses résistances : « C’est trop dangereux le tricot. Je préfère la broderie » chante le belge Carl Roosens [2]. En effet il vaut mieux utiliser des aiguilles plus fines pour les injections intramusculaires.
Car pour ceux qui subissent le système psychiatrique, il n’est pas toujours possible de choisir entre le muscle deltoïde ou glutéal comme site d’injection [3]. Dès lors, pour cette raison, nous viserons la tête. Même si nous joignons nos voix à celle de Hof pour mener de front une critique de la psychiatrie et de son représentant officiel (le psychiatre), il demeure important de préciser que nos propos concernent aussi l’ensemble des « travailleurs sociaux » (dont nous faisons encore partie depuis plus de nombreuses années), de ces personnages bienveillants qui se préoccupent de la santé mentale des individus. Ainsi, psychologues, psychanalystes, assistant sociaux, ergothérapeutes, infirmiers, éducateurs… accueillent tous et toutes un petit psychiatre en eux. Et grâce aux différents stratagèmes du pouvoir, nous sommes devenus incapables d’abandonner cet homoncule dans le tour de l’hospice, même avec la garantie que personne ne nous verrait le faire. C’est effrayant de s’abandonner, même si c’est juste un petit peu. Cela équivaudrait à laisser échapper le peu d’autorité qu’on tient sur la psyché, la nôtre, et celle des autres. Mais soyez sans crainte, le psychiatre (et le psy) survivra, l’hospice est son terrain de jeu [4].
I. La forteresse néolibérale
Il est midi, le soleil brûle le crâne de l’étranger qui se tient devant les portes fermées de la ville. Cette même ville qui trône au centre d’un désert asséché par nos certitudes ; plus aucune oasis, que des mirages. La nuit a été mauvaise et les insomnies se sont glissées dans les instants de repos, tout pour rappeler à la conscience qu’il n’existera bientôt plus de refuge à l’exigence de mobilisation. Légionnaire stationné volontairement aux avant-postes des mesures de sécurité sociales et des différentes réformes, il nous a fallu plusieurs années pour comprendre que nos villes sont dirigées par des fourbes. En travaillant pour faire société, on ne sait parfois plus si on y entre ou si on en sort. C’est en cumulant les usures que les certitudes se sont effritées et ont permis de déchirer le maillage serré entre soin, pouvoir et contrôle. Alors que plusieurs se sont engagés pour porter des lumières dans les coins sombres d’une société distincte de nos pratiques, les paroles d’une chanson de Colette Magny insistent : « La société est présente en chacun de nous, comme une garnison dans une cité conquise » [5].
Comment faire abstraction de l’intériorisation des injonctions de la cité néolibérale lorsque notre regard est comme un panoptique, porté vers l’extérieur, vers le contrôle, la réinsertion et l’adaptation ? Il vaut parfois mieux frayer un chemin à sens inverse et commencer à se raconter des histoires. On nous a dit que c’était en tentant de comprendre nos phobies d’enfants, notre rapport à notre mère, que se créeront des histoires qui nous feront résister à Big Brother [6]. Tout pour parvenir à se créer des petits récits nous permettant de résister à l’ordinaire. S’allonger sur un divan, passer des années à creuser des galeries en parlant, qui seront autant de vides au sein desquels pourront se loger les rêves d’un autre en attendant que ça s’effondre. Les canaris et les rats seront les premiers qui nous indiqueront qu’il est maintenant l’heure de se diriger vers la sortie. De fuir en courant à toute vitesse et dans la fuite, chercher une arme [7].
En fait, les pratiques d’extractivisme du travail social s’exercent trop souvent dans les sous-sols coloniaux psychologisants et creusent des mines pour assoir leur légitimité au sein de l’assemblée des propriétaires du soin [8]. Bien assis autour de la table se retrouvent psychiatres et psychologues, qui nous gavent de leurs théories à la scientificité douteuse. Pourtant, lorsqu’on s’attarde aux résultats visibles de ces pratiques, de leurs impacts concrets non pas sur les individus, mais sur l’environnement social où elles s’exercent, des voyants lumineux clignotent et nous disent qu’il est l’heure de « check engine » ; de diversifier nos ressources et d’abandonner celles qui préservent le statu quo. Malheureusement les lois du marché du soin psychiatrique sont telles, que ce n’est qu’en intériorisant leurs exigences que l’on arrive à gagner (et maintenir) un statut. L’alternative est presque impossible, on peut soit rester en résistant et s’effriter tranquillement, soit se faire sortir par la grande porte par les videurs du club select des psychiatres (ou des flichiâtres selon Hof). Bref, il est impossible d’y rester indemne. Que ce soit une identité professionnelle, des valeurs morales, une expertise ou un salaire ; il y a beaucoup à perdre [9]. Paradoxalement, notre histoire personnelle témoigne que nous avons choisi de rester en résistant, même si nous avons perdu nos certitudes. Désormais nous cherchons Dieu à la lanterne en plein jour, juste pour gaspiller un peu de fuel et faire monter les prix.
Une chance qu’il nous reste des histoires, les nôtres mais aussi celles des gens que nous sommes amenés à rencontrer via un travail salarié. Et notre travail social, s’il en est un, est surtout devenu une facilitation de prise de parole et de création de récits, qui nous permet de collectionner des histoires comme on collectionne des os. Fossoyeurs d’une nécropole impérialiste et raciste qui se gratifie d’offrir une mort lente à ses citoyens de second-ordre, la désillusion qui nous frappe dans ce cimetière est celle d’un surplus de lucidité. Quiconque serait encore saisi d’une motivation et d’un enthousiasme pour effectuer ce travail devrait être considéré avec méfiance. On en rencontre encore trop, de ceux qui revêtent l’armure du guerrier de la lumière, prêts à apporter la paix et le bonheur de l’insertion sociale à ceux qui en ont été écartés. Nous sommes saufs, Paolo Coelho est là pour défendre la société.
Les injonctions libérales nous enjoignent à nous trouver une place et y rester, mais les multiplicités identitaires sont comme des hordes de nomades se présentant devant les murs d’une ville artificielle. Foucault nous a appris qu’on est assigné à des identités comme à des domiciles, que l’intériorité de l’âme est en fait une combinaison Argentino [10] grâce à laquelle on peut plus facilement être contenus et psychologisés. À la stratégie de la terre brûlée s’oppose celle de la discipline qui individualise les corps et les conduits à la mort lente entretenue par le biopouvoir. Il faut affaiblir leur élan vital pour les garder sous le seuil de la révolte [11]. La discipline a comme fonction d’assujettir les individus à des identités, qui pourront être plus aisément interpelés par les discours idéologiques [12]. On leur fera croire d’autant plus facilement que leur partenaire est infidèle [13].
Mais il ne faudra pas confondre les scènes ; le théâtre de la discipline a ses normes, ses héros et ses disparus. Sur le champ de bataille, dans les moments précédents l’assaut qu’il s’apprête à lancer contre les siens, le travailleur social laisse son char être conduit par la Krishna-psychiatrie, le dieu qui accompagne son guerrier en lui soufflant à l’oreille ses préceptes pour une vie bonne, celle où son combat ne serait plus freiné par des dilemmes moraux. Et quand viendra la paix relative, il ne restera plus qu’à patrouiller les frontières de chaque espace d’intériorité conquis, l’étendard biomédical à la main pour marquer les territoires de la normalité et une bonne dose de Dogmatil [14] dans le corps pour préserver nos certitudes [15].
On construira des églises qui seront autant de refuges, de lieux d’hospitalité qui parviendront à concilier en un même endroit le soin et la violence. Les fidèles y feront la porte tournante en acceptant de se soumettre à une volonté supérieure et en cherchant à s’adapter aux idéaux normatifs encadrés par une sollicitude morale qui infantilise [16]. L’adaptation des conduites aux exigences sociétales apparaîtra, dès lors, comme le ressort souterrain d’un mouvement éternel qui répartit les gens en catégories. Bien à l’abri derrière les remparts, on opérera le tri entre sauvages et barbares tout en cherchant à savoir qui sent les fagots : « La psychiatrie actuelle pour moi c’est un bûcher, c’est le bûcher moderne et rien de plus. » [17]
Une sédition commencera alors et certains prêtres-psychiatres trouveront que ce qu’ils font est en fait indécent (ou inhumain, ce qui serait un début). Ils prendront la parole et dénonceront l’inhumanité de leur hospitalité, plaideront pour plus de moyens et augmenteront la dîme qui leur est due. En bons propriétaires de la foi, ils exigeront quand même qu’on leur verse un loyer pour être autorisé à exister à leurs côtés. Au fond, l’important pour eux est de conserver le statut symbolique qui leur procure une aura de savoir, en feignant d’oublier qu’elle est le corrélat de leur pouvoir. Mais quels sont ces secrets qui doivent être protégés à tout prix ? Le fonctionnement du cerveau ? La neurochirurgie (communément appelée lobotomie) ? Une liste exhaustive de pathologies répétées comme des litanies auxquelles s’adjoignent les bons remèdes spirituels dosés en milligrammes ? Un savoir constitué comme une boîte noire, autour de laquelle tournent les pèlerins. On entre et on sort, on entre et on sort, sans jamais y être vraiment. Sauf qu’une fois qu’on a touché à ce savoir, qu’on s’est soumis à ses injonctions, on en ressort transformé : au mieux docile, au pire méfiant. Et entre les deux, une voiture ou un appartement.
Il s’agira donc de trouver sa place parmi les différents schismes et généralement, le travailleur social se rangera du côté du plus fort. Le psychiatre qui aura été capable d’ériger son savoir en hégémonie, gardera la main haute sur toutes les critiques qui lui seront adressées. Les critiques les plus intéressantes seront recodées, cooptées et remises dans le droit chemin de la raison. Les autres, plus virulentes, seront tout simplement ignorées ou disqualifiées. Il faudra bien trouver une façon de s’en sortir. Le regard psychiatrique (psychiatric gaze) [18] est si pénétrant qu’il se prolonge dans toutes les sphères de la société industrielle et c’est notre capacité à en faire abstraction qui est mise à mal. Réduits à de simples exécutants techniques, notre rapport au savoir psychiatrique est mutilé, tout comme l’est cette vie décrite par Adorno. Il faut quand même bien qu’un d’entre nous puisse porter l’anneau [19].
En collectionnant les histoires et en lâchant prise sur une position d’expertise, une voie commence à se dessiner, elle naît dans le milieu. En adoptant une lecture sociale de ce qu’on nomme santé ou maladie mentale, on commence à fourbir de nouvelles armes en épaississant le monde [20]. On cherche une façon de se rapprocher des expériences dont témoignent les survivants, ceux qui ont vécu l’enfer, dont le monde s’est écroulé et pour qui on n’a su répondre que par un surplus de violence et de contrôle. Certains parmi ceux qui en reviennent arrivent à dénoncer les horreurs qu’on leur a fait subir. D’autres demeurent silencieux par crainte d’être, une nouvelle fois, exposés à des violences. Enfin, il y aussi ceux qui se taisent pour éviter que leurs histoires servent à les transformer en objet de pornographie inspirationnelle (inspiration porn), pour le plaisir des belles âmes qui souhaitent minimiser l’importance de la lutte [21]. Et pourtant, parmi tous ces conteurs, ceux qu’on choisit généralement d’écouter sont ceux qui en vantent les mérites, qui ressortent guéris, accompagnés de leurs familles et ayant toujours en main un certain statut social. Avec raison, ceux-là en sortant ils disent merci.
À force d’écouter les histoires, si on est honnête, il est possible de faire une place à l’autre, d’adopter un autre point de vue par empathie. Ce point de vue sera celui des populations minorisées, réduites à leur indigence et à leur soi-disant incapacité à prendre des décisions. Leur violence deviendra légitime et on adoptera une posture critique face à la réification qu’on leur a fait subir, en les assignant à des caractéristiques psychiques déterminées d’avance. On rêvera même à l’actualisation d’une Internationale des Fous Furieux [22]. Soyons quand même honnête, nous avons trop souvent commis l’erreur d’interpréter selon les données à notre portée. Notre horizon était celui de la raison, de la santé et de la morale bienveillante, balisé par des étiquettes psys toutes faites. Aucune fusion possible ; Gadamer ne serait pas fier. Toutefois, en se décentrant il a été possible d’entendre aussi un autre discours, dont celui de cet ex-psychiatre à la télé française qui, en 1974 déjà, relevait : « La psychiatrie ne sait faire qu’un seul geste en ce moment qu’elle le veuille ou non ; parce que de toutes façons elle ne peut rien faire d’autres (…) elle essaye d’expliquer aux gens que c’est raisonnable de retourner travailler à la chaîne » [23]. Cinquante ans plus tard, on s’aperçoit que peu de choses ont changé, la chaîne s’est démultipliée à toutes les sphères (bulles, globes ou alvéoles d’écume…), le prolétaire de l’usine a été relocalisé en Asie et en Afrique et on reste stupéfait face aux avancées de la psychiatrie transculturelle.
On se surprend à diriger notre attention vers ce que dit cet ex-psychiatre et, comme lui, on en vient à penser qu’un bon psychiatre n’existe pas ; le bon psychiatre est celui qui ne l’est plus. Il devient donc pressant de trouver une sortie, une façon d’échapper à l’appareil idéologique sans être pris dans l’« alternative infernale » [24]. Mais peut-être que Thatcher avait raison ; il n’y a pas d’alternatives et l’acronyme T.I.N.A. en vient à se confondre avec un pseudonyme porté comme une relique d’un passé colonial servant à se protéger des violences d’État [25]. La violence et la mort comme seules alternatives d’une logique qui veille à préserver un ensemble de privilèges conquis par l’altérisation. En étouffant au fond du trou, l’appel d’air vient attiser le feu qui demande à tout embraser ; de rayer de la carte cette cité macabre construite sur des corps trépanés. La désillusion est faite de bois sec et l’abolition est une flammèche.
IV. Tous des traîtres ?
Sous terre se dessinent les plans d’une nouvelle ville, des souterrains par lesquels une lutte est possible. C’est dans l’ombre que se fomente la sédition. Ce n’est pas en humanisant le pouvoir et sa violence qu’on le rendra moins délétère. Au contraire, on solidifiera plutôt ses assises et on le rendra encore plus imperméable aux critiques. Quand les alternatives à la psychiatrie s’institutionnalisent en une psychiatrie alternative, on s’aperçoit de la capacité de résilience des idéologies qui servent l’État. Et les forces en jeu qui s’opposent le font à visages découverts. D’un côté, créer des vacuoles de liberté et d’émancipation qui ne sont pas codifiées par le savoir psychiatrique, ni récupérées par des psychiatres champ gauche. De l’autre, des serviteurs-psys de tout acabit qui se livrent une lutte sans merci, afin de savoir qui parviendra à se réapproprier le savoir expérientiel pour le faire fructifier et capitaliser dessus. L’appareil idéologique d’État s’amuse à rendre saillantes ses dérives et ne demande qu’à servir de prise à la critique de ces psychiatres nouveau genre, qui tentent d’escalader la paroi de leur propre enfermement tout en y mettant une nouvelle rangée de briques. En brandissant les traces spectrales de leurs archives révolutionnaires, ils souhaitent se définir comme avant-gardistes, humains, philosophes, voire anarchistes. Parce qu’il joue le jeu de la maladie, du diagnostic et de la médication, un psychiatre demeure et demeurera un représentant de l’ordre, de la norme, du pouvoir et de l’oppression, quelles que soient les valeurs morales avec lesquelles il se drape. « Pour être interne en psychiatrie il faut maintenant vraiment être débile, interne en psychiatrie ou psychiatre bien sûr. » [26]
L’histoire de la psychiatrie nous renseigne trop bien sur ses débuts en tant qu’appareil répressif. Un habit d’apparat qui devient encombrant, dont elle souhaite se dévêtir sans jamais renier sa proximité avec le pouvoir. La psychiatrie a cette fâcheuse particularité de tendre vers une idéologie scientifique comme une autre, en prétendant à une certaine neutralité. Ce faisant, elle essaye de revêtir l’habit du commun, soit ceux du « secteur », de la désinstitutionalisation, de la déségrégation et surtout son parangon de vertu, celui de « l’antipsychiatrie ». Pourtant, ce qu’il faut savoir c’est que même déshabillé des attributs de son pouvoir, le psychiatre reste un roi, nu certes, mais jouissant toujours de sa royauté et de ses privilèges. Les différents travailleurs sociaux associés à cette royauté bénéficieront sans doute de ce ruissellement de richesses, jusqu’à ce que le liquide d’or qui s’écoule jusqu’à eux ne soit plus celui de la rivière Pactole, mais bien de l’urine. Une chaude bénédiction [27].
Mais voilà que le mot de passe a été prononcé, le shibboleth qui distinguera les progressistes des conservateurs. L’antipsychiatrie et son représentant officiel, le « psychiatre radical™ », sont des armes de séduction massive pour celui qui est désillusionné et qui souhaite voir le pouvoir troquer sa blouse blanche pour des jeans troués et des chemises colorées. Ainsi, il aura l’impression de s’en rapprocher un peu plus et de toucher du bout des doigts ce sentiment grisant d’être au plus près de la vérité, d’en faire partie lui aussi. Il jouera même de l’accordéon dans des groupes de musique altermondialistes. Espace paradoxal de cette antipsychiatrie où, grâce à un psychiatre visionnaire, on subvertit les relations de pouvoir tout en les reconstruisant, inchangées, autour de sa personnalité charismatique. Celui-ci adopte ainsi le rôle mythique du trickster [28], dont la fonction est de renverser temporairement les rôles et les hiérarchies, de faire fondre les différents mondes les uns dans les autres. C’est aussi un joueur de tour, le Bart Simpson de la médecine qui, dès les premières secondes du générique, est déjà au tableau pour exécuter sa sentence et recopier cent fois « je ne prescrirai pas de médication », « je ne vendrai pas de cures miracles », « je ne tourmenterai pas les personnes émotionnellement fragiles », « je n’apprendrai pas aux autres à voler », « je ne sculpterai pas de dieux » [29]. Il y a toutefois un monde de différence entre subir une punition au tableau et faire des graffitis sur les murs d’une unité psychiatrique. C’est bien connu, on sait que les outils du maître ne détruiront jamais sa maison [30].
« It could also be argued that dissent within the ranks is a more acceptable form of protest and can be more effectively co-opted and contained. In this way, threats can be more successfully reincorporated, not least because the challenge doesn’t threaten other, more fundamental, aspects of the status quo. » [31]
Jijian Voronka s’est penchée sur les récits des psychiatres radicaux et nous dit que l’accumulation de ces récits ont une fonction d’agents doubles ; ils contribuent autant aux discours dominants que contestataires [32]. Ce faisant, on ne sait plus très bien pour qui ils travaillent. En effet, le narratif critique d’un psychiatre, de son expérience en tant que psychiatre, se fera coopter par la psychiatrie et viendra se refroidir en rejoignant l’océan des lieux communs. Pour plusieurs, ce sera une énième tentative de reprendre du pouvoir sur les autres pratiques de soins, en s’appropriant des savoirs indigènes sans jamais renoncer au titre de psychiatre. C’est connu, les démissionnaires et les déserteurs, en raison leur dédain du pouvoir, n’écrivent pas beaucoup. S’ils le font, ils sont sûrement soucieux des impacts de leur discours, des effets néfastes que leur prise de parole peut avoir sur les publics concernés ; les usagers de services, les psychiatrisés, les stigmatisés, encore trop souvent réduits au silence.
Pour conjurer le sort on pourra toutefois brandir le fétiche de l’art brut et on créera des ateliers d’expression artistique - afin d’offrir un cadre qui convient beaucoup mieux à ce public concerné. Il ne faut surtout pas leur laisser prendre la parole, leur parole, car celle-ci est brute, libre, échevelée. C’est une parole qui prend en otage et qui, apparemment, délire. Quand on laboure la parcelle desséchée d’un champ qu’on nous a imposé, on devrait pouvoir en faire ce que l’on veut, sinon cela ressemble un peu trop à des travaux forcés [33]. Ceux à qui on ne reconnaît pas la compétence de tenir un contrat et de s’engager dans une transaction par leur parole, sont maintenus dans un état d’assujettissement [34]. Les discours économico-légaux de la raison ont plus de valeurs que d’autres, ils servent à déqualifier des paroles et des savoirs. Au meilleur de ce discours, on a le choix entre celui du Maître, de l’Université, de l’ANALyste ou de l’Hystérique [35]. À tout prendre, vaut mieux choisir le dernier [36].
Tiens, revoilà cet ex-psychiatre à la télévision, avec ses lunettes à grosses montures et sa cigarette, reflétant à un autre invité (un psychiatre, bien portant celui-là) que « en ce moment fleurissent les bonnes volontés. Fleurissent les psychiatres contestataires qui dépossède finalement la parole de la contestation aux malades, et de l’autre côté que les infirmiers doublent en douce la dose de neuroleptiques » [37]. C’est bien là le propre du « psychiatre radical™ », une réappropriation des pratiques et des discours qui remettent en question sa nécessité sociale tandis que son pouvoir prescriptif continue de se déployer. De toutes façons, il fera faire le sale boulot par les autres. C’est pourquoi les travailleurs sociaux doivent éviter de rédiger un manuel de résistance ; dans cette lutte il vaut parfois mieux rester vague, se « tenir avec » les utilisateurs de services et embrasser la perspective de la marée. Celle qui petit à petit vient gruger le littoral.
Mais que nous propose-t-il, lui qui a déserté ? Pourquoi devient-il si séduisant par ses formules incendiaires ? Il nous propose une stratégie de sédition qui s’inspire de la guérilla et du sabotage.
« La tâche des intellectuels révolutionnaires des pays HYPER développés consiste à importer à l’intérieur de leurs frontières, c’est-à-dire dans le ventre et la tête du monstre, les notions et la pratique de guérilla à tous les niveaux » [38].
La psychiatrie et la science positiviste auront le loisir de déqualifier ces propos en un discours de fou furieux ; une « bouffée schizophrénique aiguë » [39]. Encore mieux, on s’empressera de disséquer les cerveaux pour trouver une raison médicale à la violence et la résistance [40]. Pourquoi perdre son temps à écouter parler les gens alors que leur cerveau parle à leur place ? [41] La violence sémantique de la psychiatrie va agir ici avec toute sa splendeur ; en inventant et en recodant des mots pour qualifier certaines actions. Une vieille tactique d’indien comme on dit en Amérique, utilisée par les États répressifs et par la psychiatrie dès ses débuts. Il faut bien se greffer à un arbre généalogique.
En souhaitant aborder la question de la désertion, on est confronté à un paradoxe important ; la désertion se doit d’être le fruit d’une certaine volonté, une volonté qui s’oppose aux ordres établis pour et contre elle, qui cherche à s’affirmer par elle-même, hors des cadres qui lui sont imposés. Mais une fois que le déserteur acquiert son statut, il devient soumis à un nouvel ordre, il est recapturé par le pouvoir en étant criminalisé [42]. Il s’agit donc de parvenir à échapper à cette capture, d’adopter l’art du camouflage et de la furtivité. La désertion fait écho à un devenir clandestin. Pour certains, entrer dans la clandestinité est une des premières étapes du devenir révolutionnaire et de la lutte armée [43]. Peut-on déserter sans entrer dans la clandestinité ? Cela nous paraît compliqué, car la désertion recodée en criminalité peut uniquement avoir comme conséquence l’existence clandestine ou, la prison.
Ainsi, un psychiatre qui réellement déserte est un clandestin, entraînant avec lui des travailleurs sociaux désillusionnés qui ne demandaient pas mieux. En entrant dans la clandestinité, il ne lui reste qu’à socialiser son savoir, son salaire et son carnet d’ordonnance, au risque de finir puni au tableau devant la classe ou d’être criminalisé pour sa désertion. Par association, déserter en étant criminalisé revient à un devenir malade. Si cela nous permet de faire de la maladie une arme, alors cela en vaut la peine capitale. En plus d’être criminalisée, la désertion est également recodée par la psychologie comme un refus d’attachement, une fuite relationnelle. Déserter ne sera jamais vu de façon positive. En Nouvelle France, la désertion était punie par la mort. Si le déserteur n’était pas retrouvé, une exécution en effigie pouvait alors rendre un semblant de justice [44]. On exécute socialement le fugitif, en le privant de ses biens, en l’empêchant de les transmettre en héritage. On ne peut s’empêcher de sourire lorsque, dans cette même émission de télévision de 1974, un invité nous dit que le psychiatre est la personne qui a le plus de pouvoir pour tuer socialement des individus [45]. D’ailleurs, André Fribourg-Blanc (un psychiatre évidemment) a fait une classification des fugueurs militaires et les sépare en deux catégories : d’un côté les idiots et les débiles qui fuient le danger, de l’autre les voyous, les escrocs et les mauvais militaires, inadaptés à leur rôle social [46].
La psychiatrie partage aussi une relation intime avec le capitalisme comme système d’organisation sociale ; elle est d’une certaine façon son corrélat. En définissant l’ère géologique actuelle comme celle du Plantationocène, la drapétomanie, une maladie mentale qui aurait été théorisée par un médecin américain nommé Cartwright au 19e siècle, se voudrait un exemple frappant des engrenages sous-jacents à leur consanguinité [47]. Dans un monde encore plus libéral économiquement, la psychiatrie est venue sceller son pacte angélique avec le pouvoir afin de rendre fonctionnel ses sujets. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, Szasz nous avait déjà dit que les réformes psychiatriques sont en fait de vaines tentatives d’embellissement des plantations. [48] Les injonctions néolibérales de performance, d’adaptation, de dressage et de réussite sociale se retrouvent au cœur des pratiques psychiatriques.
« Dans le cas de la plupart des interventions psychothérapeutiques et psychosociales contemporaines, leurs promoteurs se targuent de ne porter aucun jugement moral à l’égard des comportements du client, mais de mettre à sa disposition des techniques qui l’aideront à satisfaire, à sa façon, ce qui serait ses besoins. Mais curieusement, ce dont le client a besoin tend à se confondre systématiquement avec ce dont l’environnement a besoin. » [49]
VI. Mettre à sac
La philosophe belge Isabelle Stengers nous invite à refuser la logique néolibérale, celle qui nous rendrait étrangers à nous-mêmes en nous faisant adopter ses diktats de performances et nous amènerait à devenir impuissants face au manque d’alternatives [50]. Selon elle, il faut cultiver une déloyauté face au pouvoir, en restant fidèle à nos vérités, sans se laisser mobiliser par celles portées par l’économie. Il deviendrait impératif de soutenir les déserteurs de la mobilisation néolibérale et de tisser des solidarités pour lutter contre le cynisme. Néolibéralisme ou psychiatrie, on pointe vers un horizon de luttes situées, qui serait non pas le fruit d’une convergence- mais bien d’une multiplicité dansant avec un monde fragmenté [51].
Mais les missionnaires adoubés comme chevaliers du soin portent avec eux un excès de lumière. Il leur faut découvrir et coloniser les continents de la psyché en recréant le paradis perdu grâce à l’éclairage d’une lampe torche Eden TDL-25 [52]. L’excès de lumière et de visibilité aveugle le travailleur social qui, pour se protéger de cette « divinité de colère », préfèrera la noirceur. Dans la crypte des deuils impossibles, ceux précipités par la nécropolitique, il rencontrera en lui le démoniaque, le diable qui cherche à diviser. La division qui est visée n’est pas celle des blindés, mais des singularités se détachant du corps social comme autant de bouts de peaux asséchées par le froid et l’eczéma. Difficile donc de ne pas être cynique face à un ordre psychosocial qui fait mourir comme des chiens [53] une partie de son cheptel, tout en tenant en laisse un coq plumé en tentant de nous faire croire qu’il s’agit d’un homme [54].
En cherchant à se défendre, la société psychiatrique avancée [55] s’est dotée d’un ensemble de dispositifs visant à recapturer et recoder le quotidien des citoyens qui bifurquent. Dans un geste colonial, on naturalise les déviants sous forme de « sauvage » et ainsi on leur offre la possibilité de se civiliser. On leur apprend des saines habitudes de vie, des techniques de gestion du stress et on leur fait comprendre que les neuroleptiques, eh bien, c’est pour la vie (tout comme leur maladie d’ailleurs). La Raison n’est plus un idéal éthique à atteindre ; il s’agit d’un acquis de l’humanité et l’être déraisonnable se place ainsi hors de la communauté des croyants. [56] Il faut parvenir à les réintégrer pour éviter qu’ils s’organisent et, qu’une fois à l’extérieur de la cité platonicienne, ils passent du sauvage au barbare. Un jour, ceux qui ont refusé leur assignation psychique, qui ont subi des violences institutionnelles, qui ont été déqualifiés socialement, stigmatisés, discriminés, assassinés, feront le siège des dispositifs panoptiques de l’ordre psychonomique [57]. Ils seront rejoints par un ensemble de déserteurs qui errent dans et hors de leurs institutions, en bons idiots utiles. Ils seront cinq-six-sept, une meute, une multitude, une horde : « Il n’y a pas de barbare sans une histoire préalable, qui est celle de la civilisation qu’il vient incendier. » [58]
Vivement l’incendie car il n’y a pas de demi-mesures : il faut cultiver l’abolition de la psychiatrie comme horizon révolutionnaire, au même titre qu’on cultive l’abolition de la prison [59]. Sachant pertinemment bien que toute une organisation sociale dépend de ce complexe biomédical industriel [60], il est nécessaire de réfléchir à la façon dont on hérite de ces communs négatifs [61]. Nécessaire de se raconter d’autres histoires, comme celle de Gérard Hof, qui grugeront petit à petit les périphéries de l’idéologie, jusqu’à ce que son centre s’effondre et fasse place au milieu. La psychiatrie fait partie de ce patrimoine d’inhumanité, qu’on doit démanteler petit à petit et, dans un même mouvement, redistribuer le pouvoir qu’elle a accaparé aux disparus et aux survivants qu’elle a elle-même produit. En attendant, il est toujours possible d’adopter un modèle d’usure (attrition model), notamment soutenu par la militante et chercheure Bonnie Burstow, qui invite en premier lieu à cesser de vouloir sauver la psychiatrie [62]. Toute tentative de la faire vivre et de la déresponsabiliser de sa violence est en fait une caution donnée à un système social voué à écraser les existences qui vivent dans ses marges.
Comment faire pour garder le cynisme à bonne distance et éviter qu’il vienne nous étreindre de toute sa joie ? Peut-être faut-il que nous ouvrions les bras afin de l’accueillir comme on accueille un ami ? Après tout, les pratiques de résistances les plus banales sont en train d’être cooptées. La psychiatrie abroge déjà la sphère de nos loisirs en se donnant le pouvoir de prescrire de l’ecstasy, des champignons hallucinogènes, des sorties au musée ou des bains de forêt [63]. L’investissement de nos espaces privés, tout comme l’imposition de procédés administratifs à nos jouissances, donnent à penser qu’il en faudra peu pour qu’on nous prescrive prochainement la désertion, la révolution ou l’indiscipline comme traitement contre l’aliénation. Ces invasions participent à assoir son pouvoir, son vocabulaire et sa vision déficitaire de l’humain, en pointant du doigt celui qui s’est éloigné des normes du travail, de l’école, de la famille, du couple…. Toujours cette ritournelle médicale qu’on a fini par apprendre par cœur, celle du déficit de la maladie, lié au manque à combler pour parvenir à un bonheur imposé par un ordre social. En d’autres mots, ils font de la maladie leur arme. Il est grand temps de la retourner contre eux [64].







