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Jim l’ami qui écrit des romans noirs à New York
des histoires de traces de pas dans la neige de vieilles Chevrolet abandonnées dans les broussailles
avec qui tu parles au téléphone des fois dit
j’ai relu la bible récemment
il dit un autre mot dans une autre langue je ne m’en souviens plus
je ne m’en souviens plus c’est ce que je dis quand je redoute manquer aux obligations de l’universel je crains
le particularisme du nom de la langue j’appréhende
son odeur corporelle trop présente et aussi ses métamorphoses récentes au regard de l’histoire
en nom de langue parlée par un seul groupe de gens ou presque
unifiés par principe somnambulique
beaucoup sont aimables certaines sont mes proches
un peu perdues de vue forcément mais
une tendresse s’accroche outre-colère prête à
rempart quand il le faut de ton corps dramatique une poignée ne somnambulent pas je les aime d’amour nous parlons
la langue nous l’aimons
orpheline que personne n’apprend sans agenda par simple goût des langues-pourquoi-pas la langue-cendrillon
qui cire les godasses des militaires repasse leurs futals
surveille les checkpoints ouvre les portes
des tribunaux au petit matin la langue sacrée-d’autrefois maintenant honnie des habitantes historiques de sa terre natale seules pourtant
à connaître vraiment la forme de maintenant
de ses mots d’avant dans laquelle se fabrique
le crime de guerreAvant tout ça la rareté locutoire reposait
sur d’autres sacralités parler cette langue c’était entrer dans une salle
immense où l’ombre et la lumière mêmes
fabrique de sainteté accès proxime à la divinité laquelle seule possède
carte de séjour authentifiée
et néanmoins exilée de ce fait
Jim dit j’ai été frappé comment
de manière répétée la divinité
main character ou peut-être pas
s’adresse au peuple
his competition ou plutôt
son partenaire
the battered hero
dans ce dialogue entre
peuple et divinité sujet et projet en quelque sorte dans cet écrit
généalogique-doctrinal poétique-matriciel
matrimonial-bourgeonnant-pillable-à-merci
crypte-à-lecture inépuisable sauf carte d’occupation militaire
ni massacres populations civiles-comme-tout-le-monde
et lui dit Je vais pas te détruire maintenant pas encore pas tout de suite
Jim dit c’est comme des parents qui disent à l’enfant
Je vais pas te donner maintenant la treha de ta vie mais tu perds rien pour attendre.
Quand Jim dit la treha
tu ris mais tu as le cœur serré tu revois
cet enfant replié sur lui-même
protégeant sa tête sous ses bras repliés dans un coin d’une
entrée de salle de cinéma
juste avant la séance sur le bord du canal
murs velours noir petite lampe au plafond
faible lumière étouffée suppliant promettant
ça sert à rien l’autre adulte
la spectatrice-passante pourrait faire quoi
au juste ?
rien en tous cas ne s’oppose sérieusement à jamais
toute-puissance parentale et surtout pas
l’étatique-c’est-pire
Tu dis c’est drôle parce que moi
tu dis ce que j’ai remarqué ce qui m’a
frappée comme tu dis c’est que la divinité
est-ce que c’est le personnage principal
ou bien
the other guy la multitude
on traduit et ça devient un problème pour tous les tempsbiographie de dieu ne cesse d’appeler
love me please love me
et fait comme si l’inverse
à de nombreuses reprises s’adresse au
protagoniste disons
il y a encore cette épreuve
elle dit
à traverser ceci cela tu dois
subir après tu pourras
te détendre c’est comme une promesse de
mort
non ?
promesse ultime égale repos ?
confort-total-endormissement ?
longévité d’après-repas sans les inconvénients
(digestion lente esprit brumeux) ?
salle de bain en tadelakt incrusté diamants
cascade à remous intelligents jardin-hologramme anglais
commande lumière par intention-oh-et-puis-non
5G sans effets secondaires banquettes-escort
dispensateur intégré fruits frais à volonté
cornes de gazelle en alternance
draps changés toutes les heures ablation indolore du surmoi
félicité éternelle-quoi
seule condition ne pas avoir le mal de mer
tu vomis t’es dehors
l’entourloupe
et aussi la salle de bain carrelée
sur la photo de Lee Miller
rue du Prince-Régent à Berlin
est-ce que promesse ultime égale repos ?
est-ce que repos égale mort ?
ou autre chose ?
Ah oui
dit Jim
c’est étonnant
c’est intéressant en tous cas
cette permanence de la présence de la possibilité d’une fin
du personnage principal in the book of books écrit par l’auteur-de-tout
moteur à fragmentation autobiographique
one and many
Personne n’en parle comme si
possibilité ou
nécessité
peut-être même nécessité oui tu vois de la fin
inscrite au commencement-même dans
promesse initiale-inaugurale
Tu dis
c’est l’anti-Reich-de-mille-ans.
C’est exactement ça
dit Jim
l’anti-construction politique valable pour tous les temps dans tous les lieux
finitude envisagée-codifiée dite-promise
assumée même si
regardée-pas-regardée
pas seulement pour l’individu pour le peuple aussi et intégrée à même
constitution mythologique-politique indissociable du
constituant projet pour en faire aussi un
destituant projet
Jim a la syntaxe française hasardeuse par contagion ça fait partie de son charme
d’intellectuel étranger probablement inspiré par le diable d’ailleurs
suppute un journaliste de Marianne
Tu dis attends attends
j’ai un truc à dire là-dessus c’est comme si on construisait
ces grandes tours tu sais au bord de la mer
Mais oui tu sais ces grands hôtels qui barrent la vue des quartiers anciens
enfin quand je dis anciens
les vieux quartiers quoi construits dos à la mer
dans cette ville méditerranéenne-profane insupportable
et sans manières
comme une fille de famille sûre de ses droits s’autorisant tout
belle malgré tout et capable
Cendrillon du monde d’avant carnassière du monde d’après
nonobstant inversion des valeurs et le temps se retourne comme une chaussette
messianique
dissimulant sous sa douceur irrésistible arrogance
vols de grues cendrées papillons
coquelicots en bordure
mer aux mille sourires mais mal élevée
et plus méchante à présent
le pied petit et les dents longues
que ses laides et cruelles sorelle
ça aussi te rappelle une bribe de quelque chose
les mauvaises manières des ancêtres-souvent dans les salons
quand d’aventure ils y parvenaient
leur incapacité à
intégrer
les codes aristocratiques-bourgeois
se les approprier se les
assimiler
à voir au-delà de leur désolant et touchant orgueil de parias-
parvenus
de quand-mêmes gardant leurs pelisses
grelottant sous la chapkatoi-même aussi combien d’efforts et d’attention
dans l’une des vies dont tu as un vague-encore souvenir
pour inaperçue-reconnue passer repasser
effusive l’angoisse au bar se-faire-un-monde
les soirées de premières hautain regard sur la foule
c’est ça transfuge de race quand tu sais pas c’est pire
ces tours-approches-toi-si-tu-l’oses
construites sur le sable de la plage années quatre-vingts
qui sait dans cette ville édifiée par des venus du Nord
et de l’Est trop couturés encore tout vifs pour supporter la vue même
de l’eau salée ces grandes tours
sans réfléchir ni songer au jour qu’il faudra les détruire
sans intégrer au plan de construction
comme ailleurs cela se fait assez-presque-toujours
le plan de destruction
car ce jour vient toujours
oui
toujours un jour vient où les plus hautes même les plus belles
tours doivent-il-faut
être détruites même
et celles-ci sont déjà pas très belles alors
confortable oui ça on peut pas dire
mais belles non vraiment
et c’est pas le pire
quand il faudra les détruire on le sait tout le monde le sait même si
on n’en parle pas
il faut qu’elles s’effondrent sans
tout détruire autour quelqu’un t’a expliqué
c’est ce qu’on fait quand on construit ce genre de tours
mais si on n’envisage pas la fin si la fin ne fait pas partie des plans alors
quoi ?
la tour s’écroule détruit tout autour d’elle il n’y a même plus le souvenir
de la tour
ni de rien ?
bien sûr je préfère les constructions de papier
mais si on construit une tour
si on construit une tour
tu ne peux plus t’arrêter de dire ça
Jim t’interrompt il dit ah oui c’est comme
un programme nucléaire qui s’appellerait S
amson
tu imagines ?
Et si quelqu’un découvrait ça si quelqu’un
Divulguait ça on l’enterrerait
vivant
comme une fiancée dont on ne veut plus pour
son fils
Long silence vous avez envie de ne pas rire
respect Vanunu
Et ça me fait penser
dit Jim
à quelqu’un qui aurait écrit que les groupes humains les ensembles les regroupements
humains quoi
sont désignés par plusieurs noms différents spécifiques
et qui veulent dire des choses
différentes c’est pas pour rien on confond pas innocemment
les noms peuple tribu république nation ethnie population
Quelqu’un qui aurait écrit ça dit Jim
même si je le détestais de tout mon cœur pour plein de raisons
pour d’autres choses qu’il a écrites
et tu sais combien je le déteste
may he rot in hell
Là vous riez quand même
Tu dis à Tréguier où j’étais voir ma pote
j’ai acheté pour te l’offrir quand on se verra
une tasse aux armoiries de la ville
Il poursuit quelqu’un qui aurait écrit ça je dirais quand même il a écrit ça
qu’aujourd’hui on n’arrive même plus à penser
Tu dis je sais pas en même temps on passe beaucoup de temps ici à nous reprocher
à nous autres qui cherchons
quelque chose
pas notre primitive sauvagerie pas notre douceur barbare
pas notre souveraineté pré-calibane
pas notre élévation mystique non
pas ça non plus
quelque chose mais quoi ?
Vous riez franchement
Une fine goutte d’eau se fige en stalagtite
tombe et raye la surface lisse
de la table années trente
de pas savoir faire la différence entre
traduction et politique
marche à pied et religion
spiritisme et poésie
signe de notre inconvenante grossièreté
Jim dit oui en même temps les mêmes s’embrouillent tout le temps
ce qui existe ou pas
comme une table qui tourne n’existe pas
années trente ou bien avant
ce qui ne l’empêche pas de parler à quelqu’un qui le veut vraiment
Tu dis mais tu sais il y en a beaucoup ici aujourd’hui
vraiment de plus en plus qui comprendraient ton propos
celui tu sais sur la fin du peuple inscrite dans son commencement
comme une bonne idée-tout-à-fait
opportune et commodément applicable
aux exogènes encombrants
Tu prends un numéro sur le site de la mairie
le matin tu sors tu accroches un numéro au vieux canapé tout
pourri
dehors sur le trottoir
ça lui donne un air amical au trottoir
ce serait bien qu’il puisse rester là tout d’un coup le canapé
il a maintenant un air de vieux chien d’avant
tu regrettes un peu d’en avoir un nouveau maintenant
tu as un peu honte devant le vieux abandonné mais tout à
l’heure quand tu t’assiéras
quand tu allongeras tes jambes sur le nouveau
flambant-présent canapé tu n’auras pas trop de mal
à effacer ce sentiment désagréable de mise au rebut d’un vieux
compagnon des bons et mauvais moments passés
Celui-ci tu essaieras de lui être fidèle de ne pas répéter les
erreurs commises avec l’autre
tu lui apprendras à ronronner
et au chat à ne pas faire ses griffes sur la belle toile qui le
recouvre
un bleu ciel follement chic
qui va très bien avec la pierre apparente du mur derrière
et d’autres qui la rejetteraient
tu poursuis
obstinément c’est le mot
persévérant pour la même raison au fond
en miroir en quelque sorte par imputation quoique
à bien y regarder parce que tous ces
les uns comme les
l’interpréteraient comme une sorte de
programme-justif
pour l’innommable en effet
Ah non pas lui cet homonyme
pourtant oui c’est le mot
obstination et innommable
le peuple et sa divinité
souffle le vieux canapé
sur le point d’être enlevé
par le service des encombrants de la voierie
du paquebot Ville de Paris
pour aller sur le Mississippi
disséminer les fils de son récit
d’esprit c’est fini les colonies
c’est fini
(texte Solica Hachuel et Rahel Varnhagen
musique Kurt Weill
arrangements James Baldwin)
est-ce qu’il y a une fin nommable ?
est-ce que le texte-patrie-portative nomme la fin nommable ?
Jim : oui ici aussi bien sûr
You wouldn’t believe it
Alors que je pense que c’est quelque chose qui
valable pour toutes les
constitutions politiques pour la
pensée politique de manière générale
loin de moi
il insiste
de promouvoir une forme inédite plus ou moins
repoussante et honteusement
désirable d’exceptionnalisme
ou de prosélytisme
ou d’éclairagisme
Vous riez un peu trop fort
le téléphone est sur écoute vous le savez
depuis toujours depuis le temps où vous disiez de temps à autre
baleines bêtement narquoises avant d’être colonisées par une
armée de Jonas en route vers Tarse
pour échapper aux ordres de la divinité
d’aller chasser les Amerloques de Mossoul
Arrêtez de vous raser sur la ligne les renseignements généraux
vous disiez
j’explique pour les plus jeunes qui liront cette histoire
avant d’aller cracher des flammes
petits dragons en colère dansant dans le vent du printemps
Ça va dans le sens de destitution
concept italo-tarnacien primaire et secondaire
dit Jim
En ce moment ça tricote un peu
dans la semoule tu dis
Oui mais qui en ce moment ne tricote pas
un peu dans la semoule
il dit
étant donné
Oui oui tu dis
j’aime assez sinon
sauf un peu masculin si j’osais je dirais
viriliste-même-comment-dire
ça manque terriblement de
trouble-fête on dit n’aiment pas les jeunes filles
je crois que c’est une rumeur et puis la philatélie
moi ça m’ennuie
à part ça y a de la matière
mais un peu rocher tu frappes ça sonne dur
manque fluide
destitution sans fluide je sais pas comment ça
faut voir en même temps
détournements fluides on a connu ça on connaît même que ça
Oui justement
dit Jim
et beaucoup de nos contemporains seraient d’accord avec
qui n’entendent pas l’italien même
prémisses et conclusions ou pas d’ailleurs
autre possibilité est-ce que tu dis une qui maintient
fratile et destitue sans atteinte à
vie ni qualification de manière absolue c’est dire
à sans abjection est-ce qu’il
rejeter qualification pour côté vie
autre forme de gens à patrie-portative il y en a beaucoup
et gens à non pas cette inquiétude-là
toujours maintenu fratile qualifique tout en accrochant
à la vie ses locales-multiples tout en les
indétachables il ne faut l’oublier comme la peau qui respire
grain de poussière asthmatique
au contraire ?
avec détermination parfois inouïe
il ne faut pas au moment où
gens à patrie-portative ont presque complètement disparu
En lisant dans trois siècles
le procès-verbal des séances spirites qui rappellent
ces conversations
consignées en leur temps par les agents de la DGSE
les prochains habitants de la terre nos lointaines descendantes
conçues sous acide songent à cette anecdote
trouvée dans un recueil taoïste :
Un maître d’arts martiaux
parvenu à un âge très avancé
est défié au combat par le mieux entraîné de ses disciples
jeune homme plein de fougue et d’ambition qui dépasse en rapidité
fluidité souplesse anticipation invention
tous les autres élèves
Le maître place en lui beaucoup d’espoirs
Les autres disciples sont
scandalisés par l’outrecuidance
et plus encore l’inattendue et lâche cruauté du jeune champion
infliger au Maître cette défaite lui prendre cette trop facile victoire
indigne des vertus inculquées en même temps que l’art du combat
toutes et tous pressent le vieil homme renoncer à cette
confrontation il n’y a pas de honte répètent-ils
refuser un défi qui ne peut mener qu’au désastre
Impassible et souriant le maître
s’entraîne moins et médite désormais du matin au soir presque sans interruption
Au jour dit on vient de loin assister à l’humiliation
ça promet de l’émotion un inexplicable et secret
sentiment de revanche
et à la victoire
incarnation sanguinolente-comme-souvent temps nouveaux progrès avenir
ou improbable miracle-sec
Les adversaires sont appelés
sur la place les spectateurs retiennent
leur souffle l’air est électrique un enfant sanglote
sans savoir pourquoi
Le jeune mec est déjà en place le vieil homme arrive soutenu par deux
disciples tout le monde sait que c’est son dernier
combat il sourit en dodelinant ses soutiens s’éloignent
c’est la règle des larmes d’impuissance ruissellent roulements de tambour
annonce solennelle
Le crieur ne peut s’empêcher de rappeler disposition
forfaitaire qui n’entraîne ni réprimande ni sanction et serait tout à fait
admissible dans le cas présent message des autorités
de tutelle enfin c’est le silence les adversaires se font face
yeux dans les yeux
Alors très lentement pour ne pas se briser
dans sa descente
comme un grand oiseau décharné le vieil homme
se dépose à terre un membre après l’autre une articulation
après l’autre
comme un grand oiseau de soie blanche
comme un vêtement de soie vide
et douce qu’on étend sur le sol amical
et s’endort de tout son long
La foule a le souffle coupé
le jeune héros qui a lancé le défi n’en croit pas ses yeux
le crieur pousse un grand cri de joie
Le vieux maître l’a emporté
en maîtrise et détachement
fluidité douceur
implacable lenteur souriante
en lâcher-prise-voilà-ce-que-ça-veut-dire
Jo Mrelli






