Contretemps de Ghassan Salhab

La longue marge

paru dans lundimatin#518, le 5 mai 2026

Contretemps est d’un autre temps, l’événement de la Thaoura et le contre-événement des désastres qui l’ont recouvert. La vidéo de la longue marche est le film de la longue marge, au bord étroit du monde comme la margelle l’est pour le puits sombre. On tient la marge pour ne lâcher ni le plan ni la page de l’atlas. Qu’est-ce qu’on peut faire, on ne sait rien faire d’autre que différer la mort, qui rêve et nous attend. Qu’est-ce que cela peut faire ? Un rien est grâce.

À l’ami sans qui
et Loulou et Lolo

« Rien de plus beau à voir que ce peuple avançant vers la lumière, sans loi, mais se donnant la main.
Il avance, il n’agit pas, il n’a pas besoin d’agir ; il avance, c’est assez : la simple vue de ce mouvement immense fait tout reculer devant lui ; tout obstacle fuit, disparaît, toute résistance s’efface. »
(Jules Michelet, Œuvres complètes. Histoire de la Révolution française, volume 2, chapitre XI « De la religion nouvelle. – Fédération (juillet 1789-juillet 1790) », s. d. 1893-1898, p. 199)

­« Voyez-vous tous ces humains
Danser ensemble à se donner la main
S’embrasser dans le noir à cheveux blonds
À ne pas voir demain comme ils seront ? »
(Gérard Manset, « Comme un lego », Manitoba ne répond plus, 2008)

Octobre (ad libitum), octobre (ad nauseam)

5h45, c’est beaucoup pour un film, encore qu’il existe des films qui durent le double, le triple et quelques-uns sont sublimes. 345 minutes, c’est cependant si peu dans une vie engagée avec d’autres – une multitude – dans l’ample coulée des journées de la Thaoura libanaise, une autre révolution d’octobre au cours de laquelle, en 2019, la levée insurrectionnelle est la résurrection d’un peuple qui, jamais, n’existerait autrement qu’ainsi – des gens qui marchent ensemble, qui s’assemblent et se rassemblent, et dont toutes les voix auront parlé d’un même chœur, inouï, avant de s’évanouir des rues, vidées par le Covid-19, puis noircies par le nitrate d’ammonium du port éventré de Beyrouth.

Plus d’un désastre. Un, deux, trois, x désastres : aussi la décès des parents et la destruction de Gaza. Contretemps a pour première date celle du 17 octobre 2019 et pour dernière, celle du 12 octobre 2023. À l’événement de la Thaoura, ce soulèvement qui a su trouer tout horizon d’attente par son imprévisibilité, aura répondu l’accumulation des contre-événements qui l’ont obscurci, effondrement sur effondrement. Ghassan Salhab demeure l’inconsolé des révolutions qui n’ont pas d’autre destin, pour s’accomplir un jour, que d’échouer sur le moment, et d’une Palestine à l’orient de laquelle il a accroché sa jeunesse en militant contre les impérialismes redoublant d’oppression dans la région.

5h45, c’est le temps que donc il faudra au cinéma pour donner à sentir que ce temps-là est un autre temps, en faisant don qu’il est d’un autre temps – le contretemps opposable aux horloges du capital.

Le contretemps est un temps contre (la montre) – le contrechamp qui voit double en faisant loucher le champ dé-composé des temporalités, l’à-présent en contre-futur, l’à-venir d’un différé qui n’est pas encore passé et dont nous ne cesserons jamais d’être endeuillé-e-s. Le contretemps est diplopie, une surimpression qui fait bégayer la morne succession des nuits et des jours, une décomposition à maturation lente des synchronicités calculées pour que rien n’arrive – temps de l’autre jour et de l’autre nuit, de l’événement qui fait merveilleusement coïncider le contretemps avec l’entre-temps.

345 minutes, c’est la durée d’une endurance, le dur désir de durer qui est brasier de vivre ensemble l’événement, le contretemps de la Thaoura que Ghassan Salhab aura dans son corps accumulé et qui s’est déposé dans son smartphone, lui parmi les autres, eux tous qui ont fait comme lui et lui comme eux, toutes et tous contemporain-e-s les un-e-s des autres, toutes et tous manifestant qu’elles et ils ne sont plus d’une population décomptée, mais d’un peuple des incompté-e-s – surrection, insurrection.

En 2010, Ghassan Salhab tourne La Montagne, son film le plus esseulé, le plus en butte à Beyrouth, la capitale des douleurs à laquelle, alors, il fallait tourner le dos pour y revenir un jour avec toute la frontalité nécessaire afin de la regarder droit dans ses yeux quand ils seront devenus des myriades. Un jour de 2023, au Sénégal, pays de sa naissance et de l’exil de ses parents, l’ami sans qui réorganise l’espace disponible dans ses machines. Le moment est alors à la première revoyure des archives accumulées, ce sédiment des sons et vues qui sont la mémoire audio-visuelle de l’événement, ces prises qui sont des prises de position – et une disposition à la déprise. C’est alors que Contretemps peut enfin apparaître, non pas comme une décision prise, calculée au premier jour du soulèvement le 17 octobre 2019, mais comme la reconnaissance après coup, incalculable, que le film se sera fait avec et sans lui, souterrainement et virtuellement, dans l’attente d’un montage qui en établirait la grande rétrospective, endeuillée par les 4D du désastre : pandémie en mars 2020, explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, décès successif de la mère et du père du cinéaste, et anéantissement israélien de Gaza depuis le 7 octobre 2023 en incluant une nouvelle fois le Liban.

En 2019, la montagne c’est le peuple, l’épars multiple des gens, ce géant horizontal à l’assaut du ciel. Mais en 2023 ? D’un octobre, l’autre : le russe (la prise du Palais d’hiver) et le libanais (le plus grand mouvement social du pays) ; le français (les massacres d’Algérien-ne-s à Paris et sa région en 1961) et le palestinien (un nettoyage ethnique avéré, l’hypothèque d’un génocide, l’équivalent de plusieurs bombes atomiques). Octobre est le mois des dialectiques sans relève, celui qui sonnerait le glas de Hegel à l’image de l’aigle tombé suite au serpent tranché dans un plan de nuit de La Vallée (2014).

Octobre ad libitum (jusqu’à en être satisfait), octobre ad nauseam (jusqu’à en avoir la nausée).

[Le ministère libanais de la Santé a publié mercredi son bilan quotidien de la guerre, dans lequel il dénombre désormais 2 167 morts et 7 061 blessés, entre le début des hostilités entre le Hezbollah et Israël le 2 mars et le mercredi 15 avril 2026. Pour la seule journée du 15 avril, 43 nouvelles personnes ont été tuées dans des attaques israéliennes, et 140 autres ont été blessées.] [1]

La langue marche et l’imagement (ce qui s’exclame et ce qui s’écarte)

Octobre rouge, octobre noir. Les couleurs du communisme et de l’anarchisme le sont toujours du sang et des deuils, des montées de sang révolutionnaires et des éclaboussures génocidaires. Le rouge est un carton au début de Contretemps, mais dominent les cartons noirs entre quelques blancs. Ce n’est pas du football (même si Ghassan Salhab aime ce sport à l’instar de ses saints patrons, Jean-Luc Godard et Pier Paolo Pasolini), mais la scansion des temps, doubles, triples, futur antérieur et passé re-dé-composé, comme des battements de cœur, systoles et diastoles. Revoilà donc la diplopie sous les pavés disjoints que battent les manifestant-e-s des pieds, des cœurs et des mains, jusqu’à motiver ces surimpressions auxquelles Ghassan Salhab tient tant, au moins depuis La Rose depersonne (2000) sur le versant des essais vidéos et Terra incognita (2002) sur celui des fictions.

[Sur fond de pourparlers diplomatiques directs entre le Liban et Israël, et alors que le cabinet israélien a refusé d’instaurer un cessez-le-feu, l’armée israélienne a élargi son invasion dans le sud du territoire libanais depuis mercredi soir en effectuant une poussée vers Debbine, village du secteur Est situé au nord de Khiam, à seulement un kilomètre du Litani. Cette avancée a lieu alors que les soldats israéliens continuent de se battre au sol contre le Hezbollah, totalement encerclé dans le centre de Bint Jbeil, mais qui a revendiqué la veille des « embuscades » dans cette ville du centre de la bande frontalière.]

Contretemps est un grand film – de cinéma direct ?, à première vue, oui, mais on préférera écrire, diplopie en guise de double vue oblige, une grande subjective indirecte libre –, comme un album de The Swans, ce groupe de rock expérimental qui, par l’entremise de son fondateur Michael Gira, s’est un jour expliqué sur son nom : « les cygnes sont des oiseaux majestueux avec un tempérament de merde ». Contretemps est tel, impressionnant de toutes ses colères. Il éblouit en effet par sa disposition à retraduire le style direct et brut des vues qui se suivent, marches et stases, chants et rassemblements, concerts et affrontements avec la police, en subjective indirecte libre, autrement dit en regard singulier qui redouble les colères manifestées du savoir des colères à venir, rentrées pendant une bonne moitié de film, et dont les plans noirs sont aussi comme les sombres précurseurs.

Le regard est singulier, celui de la grande subjective indirecte libre qu’est Contretemps, dans la conjonction disjonctive d’un filmeur, qui est personne, avec l’impersonnel de la vague émeutière. La rose de personne compose ainsi avec d’autres un bouquet, un brasier mobile qui se consume de ses présences pleines mais, par la surimpression, elles sont toujours déjà les absentes de tout bouquet, le filigrane de ses restes dans une capitale, à elle seule une entreprise de démolition-reconstruction.

Comme un album de The Swans, ainsi le dernier en date Birthing (2025), Contretemps coule de flux, agrégats et magma, qui sont d’écartement et d’espacement, qui font « imagement » de ce qui se manifeste : le grand refus d’une communauté qui en a fini avec toutes les communautés instituées, une constituante populaire dont le devenir réinvente à chaque manifestation, inlassablement, son non au communautarisme qui, depuis la fin de la guerre in-civile, informe le consensus d’un partage des bénéfices exclusifs du pouvoir, vieux chefs de guerre honnis, Aoun et Hariri, et Solidere, la société mafieuse de la spéculation immobilière qui a fait main basse sur la capitale depuis 1990.

[Une frappe israélienne de drone sur une camionnette sur la route principale de Dahr el-Baïdar, qui relie Beyrouth et le littoral à la vallée de la Békaa, a fait un mort, selon les informations de notre correspondante Sarah Abdallah. La dépouille de la victime, qui n’a pas encore été identifiée, a été transférée à l’hôpital gouvernemental de Zahlé.]

L’être-là des gens qui marchent ensemble, qui s’assemblent et se ressemblent sans jamais s’indifférencier. Et le filmeur d’être parmi ses pair-e-s, moins un parmi les un-e-s qu’autre parmi les autres, personne au milieu de la multitude avec laquelle il se refait un corps et dont son cœur est traversé, le survivant de tant de guerres pour enfin goûter la résurrection de l’insurrection inespérée. Et la laisser durer longue en bouche quand le reflux emplira ses extinctions de la terre jusqu’au ciel.

[L’armée israélienne a affirmé jeudi avoir « déjoué des attaques » du Hezbollah contre ses positions au Liban-Sud, où elle poursuit son invasion et sa destruction systématique de villages frontaliers, revendiquant dans ce cadre la destruction de « 70 infrastructures en une minute » à Bint Jbeil.]

La longue marche libanaise, quelques mois de 2019 à 2020 et ses retours de flamme en 2021, est une langue qui marche sur tous les pieds, la suspension des assignations communautaires et la solidarité clamée d’une internationale trans-régionale, Soudan et Palestine, Iran et Irak, Égypte et Algérie, et sur tous les tons, slogans à tue-tête martelés et tagués sur les murs pour qu’ils s’effondrent. Manifester est une fête des mains levées, fumigènes et smartphones ; une exclamation inouïe : la clameur de l’être-là des gens qui au Liban ont une amitié nouvelle pour l’entre et l’avec.

« Imagement », a écrit Jean-Christophe Bailly dans l’ouvrage qu’il dédie à son idée (éd. Seuil, 2020), dit ce qu’il en est de l’image comme énigme de son processus même, en demandant à qui la regarde de reconnaître le souvenir dont elle est la porteuse silencieuse. Peu de films savent faire place, dans l’image, à l’imagement qui la constitue – on songera à ceux de Yosr Gasmi et Mauro Mazzocchi. Contretemps fait une ample place à accueillir la fièvre slogandaire des manifestant-e-s, tous les contre (le capitalisme et le communautarisme, le patriarcat, la banque et la corruption endémique) qui n’ont pour seul oui que la révolution dite et répétée, clamée dans toutes les bouches, mais sans programme ni parti d’avant-garde, une anarchie pure à laquelle s’est adonné plus d’un tiers de la population libanaise, de Beyrouth comme plus exceptionnellement du sud, et qui témoigne qu’elle a eu davantage le désir d’enchanter le présent que de préparer aux lendemains qui chantent.

Sinon, les disjonctions de l’image et du son, l’une endeuillée de l’autre et la seconde divorcée de la première, dessinent les profondes lignes de faille disloquant l’événement : d’un côté, en brisant le temps homogène et vide de l’ordinaire ; de l’autre, en le rapportant souterrainement aux contre-événements qui s’y substitueront, par le vide (de la pandémie et des parents disparus) ou dans le saturé (port et Gaza explosés). Restera, contre le néant qui règne, la collecte-cueillette des petits riens, les traces éparses d’une persévérance, persistances des feux éteints et insistances du vivant.

Imagement : l’image ne ment pas dans Contretemps, elle ne contrefait jamais son énigme. Nul besoin des facilités du commentaire off et du portrait individualisant, nulle volonté de distinguer ce qui s’acharne à briser le mur des distinctions ou de parler par-dessus, nul désir de taire ce qu’il en est de la joie d’être du peuple qui n’est pas une essence fixe, mais la novation d’un mouvement de recomposition des gens depuis la soustraction de leurs identités existantes. Le bonheur d’en être au présent des plans se double cependant du malheur de n’en être plus dans leur montage rétrospectif.

[Le président américain, Donald Trump, a annoncé jeudi en fin d’après-midi sur son réseau Truth Social le très attendu cessez-le-feu au Liban, qui doit entrer en vigueur à minuit, heure locale, pour une durée de dix jours. Dans la foulée de cette annonce, refusée la veille par le cabinet de sécurité israélien, l’armée israélienne a bombardé massivement plusieurs régions du Liban-Sud, rapporte notre correspondant Mountasser Abdallah. Des détonations de missiles ont été entendues jusqu’à Saïda, avec un grondement d’avions incessant. Dans la journée, alors que tout indiquait que le cessez-le-feu était imminent, l’armée israélienne a poursuivi ses frappes destructrices et meurtrières.]

La diplopie des surimpressions se joue ainsi, en se déjouant au carré : le virtuel est un déjà-là, le spectral enveloppant le présent vivant de tous les temps passés et à venir, qui sont souvent les pires. Les figures se dédoublent alors, elles reviennent de loin, des guerres in-civiles pour en conjurer le retour et leurs disparu-e-s à qui l’on doit survivre si l’on veut vivre ; elles disparaissent aussi dans l’écart entre le pas-encore et le déjà-là, la nécrose des mauvaises répétitions et l’utopie concrète comme hétérochronie. L’énigme est que l’événement ait eu lieu – et qu’il l’aura été pour l’éternité.

La longue marche est la langue commune de qui, dans une capitale hostile à la flânerie par saturation du trafic automobile, réapprend à parler et marcher ensemble. Il y a fallu faire de la place, écarter, espacer. L’imagement dans Contretemps marque le déblayage de ses terrains d’in-actualité.

[Dans sa maison à Bagdad, Mohammad Bazzi, journaliste de 25 ans, reste rivé à son téléphone depuis une semaine. D’Instagram à X, puis à TikTok, il suit en continu l’actualité de Bint Jbeil, sa ville natale. En pleine invasion terrestre, l’armée israélienne encercle cette localité du Liban-Sud, située à moins de quatre kilomètres de la frontière. Déjà convoitée sans succès en 2006 puis en 2024, Bint Jbeil, forte d’environ 30 000 habitants, incarne un symbole : c’est là que Hassan Nasrallah, l’ancien leader du Hezbollah, avait prononcé en 2000 son « discours de la victoire » après le retrait israélien du territoire libanais, consacrant la ville comme « capitale de la résistance ».]

Je vois, tu vois, nous voyons – vous voyez ? (n’importe qui a la caméra)

[L’information a circulé à la veille de la rencontre présentée comme historique à la Maison-Blanche entre les ambassadeurs libanais et israélien à Washington. L’ancien ministre israélien des Affaires stratégiques, Ron Dermer, en charge depuis le mois de mars du dossier libanais, aurait déjà un plan à présenter lors d’éventuelles négociations avec le Liban. Le plan suppose ni plus ni moins que de diviser le territoire libanais en trois zones.]

Contretemps est signé ainsi : une vidéo de Ghassan Salhab. Une vidéo, pas un film. C’est un film pourtant, mais d’un autre cinéma – le contre-cinéma qui suit la ligne traversière du documentaire, diagonale minoritaire et révolutionnaire. Le contre-cinéma de Ghassan Salhab est fait du corpus de ses films, un autre corps qui supporte son corps blessé comme la voûte céleste sur le dos du titan Atlas – son cinéma, un atlas. Comme le Liban a deux chaînes de montagnes, le mont Liban à l’ouest et à l’est l’Anti-Liban, le contre-cinéma de Ghassan Salhab a un massif offert à ses longs-métrages, qui requièrent les nécessités logistiques de la production, et une constellation sporadique de vidéos qu’il tourne à la main quand cela lui sied, cailloux ou îles qu’il dissémine sur ses réseaux sociaux ou les plate-formes hospitalières. En rompant avec les hiérarchies de l’industrie, courts et longs, vidéos spontanées et films produits, fictions et documentaires, le corpus a pour cœur battant l’égalité dans l’invention des formes et leur circulation, en prenant acte de l’extension de la sphère de la cinématographie générale dans la production et le commerce des télécommunications numériques.

[Le ministère de la Santé a annoncé dans son dernier bilan avoir recensé 2 387 personnes tuées et 7 602 blessées par les attaques israéliennes contre le Liban depuis le début de la guerre le 2 mars. Depuis l’entrée en vigueur de la trêve vendredi, les autorités et les secouristes ont retrouvé de nombreux corps sous les décombres de bâtiments dans des régions qui étaient soumises à d’intenses bombardements israéliens. Dans son dernier bilan officiel, publié vendredi, le ministère avait fait état de 2 294 tués et 7 544 blessés.]

Vidéo dit en latin « je vois ». L’auteur de Mon corps vivant, mon corps mort (2003), en prenant avec cet essai le parti de l’éclatement de son corps, œil, paume et gorge, nombril, dos et poitrine, offrait l’emblème d’un morcellement que le montage compose et recompose à partir de ce que l’image aura fragmenté : l’opacité à soi-même dont a parlé Jean-Luc Nancy dans L’Intrus (éd. Galilée, 2000). Ce que Contretemps expose désormais, c’est l’immense corpus impersonnel de la levée insurrectionnelle en tant qu’il soulage le corps de celui qui s’y fond – de la levée comme une relève avant le long abattement qui s’ensuit, décrue et reflux qu’épuise le ressassement de l’empire du pire.

Ghassan Salhab pratique la vidéo pour voir ce qu’autrement il ne verrait pas, en voyant dorénavant ce que d’autres voient avec lui en filmant comme lui, toutes et tous documentaristes de l’événement, toutes et tous archivistes de la Thaoura qui les soulève et les transit. La Thaoura est le cinéma permanent de n’importe qui dont la vidéo, seule, peut rendre compte directement. C’est à cette aune que Contretemps apparaît en version contemporaine de L’Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov. Le cinéma partout, la Thaoura aussi parce que n’importe qui en est – les roses de personne.

D’autres films ont été réalisés non pas sur mais avec la Thaoura, de Myriam El Hajj et Mai Masri. Contretemps est une vidéo en tant qu’elle voit et fait don de ce qu’elle voit ; donc un film important en rappelant que la part documentaire du cinéma, qui est toujours plus minoritaire, est également la plus disposée à l’égalité – n’importe qui filme et n’importe qui est filmé, sans hiérarchie et à égalité.

[Face à la pression extrême subie par les enfants durant les 45 jours de guerre entre le Hezbollah et Israël, l’Union pour la protection de l’enfance au Liban (UPEL) a assuré la prise en charge de 980 mineurs à travers l’ensemble de ses services, selon un rapport récemment publié. Dans ce document retraçant ses activités pendant le conflit, l’UPEL indique être restée mobilisée « à tous les niveaux de son mandat », allant des audiences judiciaires et enquêtes préliminaires à la protection dans les abris pour déplacés, en passant par les distributions d’urgence et l’intervention massive consécutive aux frappes du 8 avril. Le bilan humain de la guerre est lourd : plus de 2 200 personnes ont été tuées au Liban, plus de 7 500 blessées et plus d’un million déplacées. Les enfants ont particulièrement payé le prix de ce conflit, avec 170 morts et plus de 700 blessés.]

C’est sur ce versant-là, celui d’une cinématographie générale (tout le monde filme) contemporaine des nouveaux mouvements sociaux des années 2010, que la Thaoura libanaise continue l’histoire (très largement arabe) des places occupées, emblématiquement Tahrir en Égypte en 2011 précédée par la Tunisie, en prolongeant également le Hirak algérien qui avait démarré quelques mois auparavant tout en étant quasiment contemporaine des immenses manifestations chiliennes. À l’époque, on parlait alors d’un « réveil de l’Histoire » dont la première culmination, tunisienne-égyptienne, a ouvert la voie à une seconde, algérienne-libanaise. Les insurrections arabes sont comme des surrections, le surgissement de nouveaux massifs telluriques depuis le désir des gens ordinaires qui en ont fini d’être séparés d’avec leurs propres puissances pour enfin pouvoir s’atteler à l’extraordinaire – qui peut se dire « communer » ainsi que Michael Hardt et Toni Negri l’écrivaient.

[Le Hezbollah a dit avoir mené une attaque mardi dans le nord d’Israël en riposte à ses violations « flagrantes » du cessez-le-feu, la première revendication de ce type depuis son entrée en vigueur vendredi. Dans un communiqué, le Hezbollah indique que ses combattants ont tiré des roquettes et envoyé des drones d’attaque contre un site militaire israélien « en représailles aux flagrantes » violations du cessez-le-feu, invoquant notamment « les attaques contre des civils et la destruction de maisons et villages ». Selon l’armée israélienne, des sirènes ont retenti dans deux localités du nord d’Israël après qu’un drone tiré depuis le Liban a été intercepté avant de pénétrer dans le territoire israélien.]

L’Homme à la caméra est aujourd’hui devenu n’importe qui a la caméra. Mais la condition, si elle est nécessaire, est non suffisante. La démocratie des sujets qui filment les engage aussi à l’invention de ses formes filmiques, autant qu’ils réinventent les exercices de leur désir insurrectionnel, arrimés à deux dispositions éthiques : persévérante (sumud de Palestine) et pacifique (silmiyya d’Algérie). On nous rétorquera pourtant que les manifestant-e-s souvent profèrent que la révolution qui les engage n’est justement pas pacifique. C’est qu’il s’agit, dialectiquement, d’opposer au pacifisme des idéalistes, la paix de qui lutte dans le savoir que « seule la violence aide là où la violence règne » (Brecht), et que ces deux violences-là ne coïncident jamais puisque l’une veut interrompre l’autre.

La démocratie des regards appareillés, et disposés à témoigner de l’événement qui les soulève et les transit, se conjugue ainsi : je vois (video), tu vois (vides), nous voyons (videmus). Vous voyez ?

[Après le meurtre samedi du sergent-chef Florian Montorio, membre du contingent français de la Force intérimaire des Nations unies (Finul) au Liban-Sud, Emmanuel Macron a tout de suite pointé du doigt le Hezbollah. Lundi, le président français est revenu à la charge. S’il a déclaré que la France « n’était pas spécifiquement visée » dans cet incident, il a maintenu ses accusations à l’encontre du parti chiite.]

Ruines d’avant les ruines, ruines d’après les ruines (un autre herbier de prison)

[Installée sur un banc dans la cour du lycée Maarouf Saad à Saïda, au Liban-Sud, Nour fume le narguilé. « Quand le cessez-le-feu a été proclamé (le 16 avril), nous avons pris la route le lendemain à l’aube pour rentrer à Nabatiyé el-Fawqa », raconte cette jeune mère de jumeaux d’un an. « Notre maison tient bon, mais la destruction est phénoménale. Il n’y a pratiquement plus de routes, nous roulions sur du verre et du sable. Et pas d’électricité », décrit-elle. Pourtant déterminée à rester, la famille ne tient qu’une nuit. « C’était effrayant, les explosions y étaient très fortes. Les Israéliens dynamitent sûrement non loin des quartiers entiers, mais, sans internet là-bas, nous ne savions pas exactement ce qui se passait... »]

Au tout début de Contretemps, un petit groupe de personnes, une famille peut-être, semble pique-niquer au bord du rivage qu’embrase le soleil, rassemblée sur les rochers. En un raccord, les gens se sont multipliés et l’image chauffe davantage encore du jaune de l’astre qui dans la mer s’emmielle. On dirait une image du bonheur semblable à celle qui ouvrait Sans soleil (1983) de Chris Marker, avec ces trois petites têtes blondes qui se tiennent la main sur une route de campagne en Islande en 1965. Mais, comme tout événement et toute chose qui importe, le bonheur est rare. La fin du film indiquait qu’un volcan a détruit les paysages de l’enfance islandaise. Le bonheur est promis, à portée de mains, autant que les déflagrations qui le recouvriront de la cendre des malheurs sempiternels.

[Les forêts et les champs qui brûlent, les immeubles qui s’effondrent, les explosions qui dégagent des nuages de pollution… Au-delà de l’aspect dramatique et visible des guerres, les dégâts environnementaux touchent durablement tous les aspects de la vie. Un rapport présenté mercredi par la ministre de l’Environnement, Tamara Elzein, et le secrétaire général du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS), Chadi Abdallah, lors d’une conférence de presse conjointe, dresse l’état des lieux sur « l’impact environnemental des agressions israéliennes sur le Liban (2023-2025) ». « La Banque mondiale chiffre la reconstruction totale à 11 milliards de dollars d’ici à 2030, dont quelques 512 millions de dollars de dégâts environnementaux (…) ».]

C’est pourquoi l’endurance est nécessaire, il ne faut pas tarder en prenant tout son temps, il faut faire vite en décélérant, faire durer l’autre temps qui est d’un autre temps, redire et répéter, voir et revoir, collecter tous les signes, expressions et indices, toutes les manifestations d’un désir infatigable, arraché à l’épuisement d’une guerre in-civile qui, sinon, émet son rayonnement mortel fossile. On fait sauter la banque en chansons, on appelle à la libération de Georges Ibrahim Abdallah, on se lance dans les gestes d’une intifada qui ne tient qu’à la relance de ses élancements, tirs de mortier contre balles en caoutchouc, jets de pierre contre lances à eau et fumigènes contre lacrymo. Et Ghassan Salhab de faire tous les pas de côté qu’autorisent les raccords à distance pour faire passer une sensation dans une autre en inversant les polarités, l’odeur de soufre dans la pluie, le brouillard et la neige. Dans La Rivière (2021), la brume enveloppait l’amour agonisant des amants dans l’évanescence des conclusions suspendues – la buée des dernières paroles. Les émanations d’autres amours retrouvées, peuple et révolution, leur font suite dans une métamorphose qui trouvera plus tard encore d’autres relais, une météorologie intérieure, ainsi cette grêle qui tambourine à la fenêtre.

L’émotion qu’il y a dans l’émeute : « La foule ne m’a jamais plu que les jours d’émeute (…) ces jours-là il y a un grand souffle dans l’air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente » (Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 31 mars 1853). L’émotion est commotion, la mise en mouvement des gens ensemble, de l’entre eux qui fait leur avec. Le dépeuplement des derniers films, Warda – Une Rose ouverte (2019) et La Rivière, est conjuré. Le peuple y manquait, celui des révolutions trahies en Allemagne dans les années 1920 et dans l’épuisement des militantismes armés soixante ans après. De retour, il ne revient jamais au même. L’événement est du retour de ce qui jamais n’aura manqué à sa place, n’étant d’aucune place.

Ce qui fait retour est un vide qu’enfin remplissent tous les gens rompant avec l’ordre des places, ce signifiant vide dont le peuple est le nom en capitonnant tous les antagonismes selon Ernesto Laclau. On appréciera ici la symbolique paradoxale du drapeau national, la seule étoffe politique à dominer le paysage des manifestations en renvoyant les rouges et noirs très loin jusqu’à l’absence en dépit des slogans très marqués, et qui est ici l’étendard unitaire d’un peuple dont la novation s’impose aux appartenances communautaires qui ont barré toute possibilité d’exister à la nation. Le drapeau n’est d’aucun nationalisme, mais d’un peuple qui en retourne l’emblème contre le gardiennage de l’État.

[L’armée israélienne a poursuivi ses violations du cessez-le-feu jeudi, tuant trois personnes dans une frappe de drone à Choukine (Nabatiyé), et démolissant des habitations au Liban-Sud. Pour sa part, le Hezbollah a revendiqué trois attaques contre des positions israéliennes dans le sud du Liban, après que l’armée israélienne avait fait état d’interception de projectiles dans la zone. L’armée israélienne a par ailleurs réitéré dans la journée son appel à ne pas se rendre dans les villages de la « zone tampon » qu’elle souhaite établir sur une profondeur de 8 à 10 km au Liban-Sud.]

Les mois se succèdent, janvier, février, mars et les tunnels autoroutiers échouent toujours à boucher la coulée des gens soulevés – surrection, insurrection, résurrection. C’est depuis l’un d’eux que Ghassan Salhab a composé le recueil de textes qui est l’addendum écrit à Contretemps, et qui s’intitule À contre-jour (De l’incidence éditeur, 2021). Parfois le filmeur prend la tangente et taille la route du sud – Beyrouth-sud et sud du Liban. Là-bas aussi, les murs s’ébranlent, ainsi à Tripoli. Puis il fait retour, le revenant qui est un survivant en étant tout autant fantôme parmi les fantômes quand décolle la surimpression jusqu’à atteindre à la déchirure oculaire. Le décollement est rhegmatogène en effet quand la grêle vient à frapper trop fort à la fenêtre, tandis que grillages et barbelés, rubans policiers, fils de fer et bâches déchirées n’enchaînent qu’à réitérer les divisions dans l’image. Toute une diplopie s’y cache, originaire – c’est le chiasme de la chair selon Maurice Merleau-Ponty si l’on veut être respectueux des réversibilités entre le voyant et le visible, entre l’activité et la passivité.

L’art des coupes et des plans noirs entretient ainsi la louche équivoque des interruptions, les unes désirées jusqu’aux feux et fracas des affrontements, toutes affaires cessantes, les autres qui poussent dans l’ombre à renvoyer tout le monde à la maison, autre viralité, non plus des multitudes qui se communiquent la joie d’être ensemble, mais des pandémies qui répondent à la destruction lucrative des biodiversités. Le mot de coronavirus est prononcé comme une blague à la cent-cinquantième minute. Vingt-cinq minutes plus tard, les rues sont désertes, Beyrouth est dépeuplé. Toutes les vues qui témoignent alors pour la nouveauté du vide survenu portent la marque d’un deuil douloureux.

Le coronavirus vient ainsi couronner toutes les têtes auxquelles le réel rappelle leur non souveraineté. La corolle orange du nitrate d’ammonium surenchérira sur la décapitation populaire.

[Les Casques bleus italiens de l’ONU ont remplacé la statue de Jésus-Christ vandalisée par des soldats israéliens dans le jardin d’une maison située dans la périphérie de la localité chrétienne de Debel, au Liban-Sud, a déclaré jeudi la Première ministre italienne Giorgia Meloni. « Je souhaite remercier le commandant Diodato Abagnara, ainsi que l’ensemble du contingent italien de la Finul, pour avoir décidé d’offrir un nouveau crucifix au village libanais de Debel », a indiqué Mme Meloni dans un communiqué. « Les images de la statue remise à la communauté et installée à l’endroit même où se dressait la statue détruite il y a quelques jours par un soldat (de l’armée israélienne) sont réconfortantes et portent un message fort d’espoir, de dialogue et de paix », a-t-elle ajouté.]

Une nouvelle époque s’ouvre, autre station, une autre mise entre parenthèse : (Posthume). Aux plans qui étaient des prises de position, suit la déprise dans les prises de vue et de son. Les architectures fantômes – après le flegme de la tour Murr, celui du Dôme du City center (surnommé l’Œuf) – triomphent, ainsi que les grandes panneaux publicitaires vendus aux banques et aux politicards. La guerre in-civile, qui se dit en grec ancien stasis, gît au fond de toute stase, autre permanence qui est la rémanence du pire, le futur possible d’une cité un jour définitivement vidée de ses habitant-e-s.

Les ruines d’avant les ruines le sont d’après les ruines – ruines d’une révolution dans l’œuf étouffée.

Éboueurs et balayeurs indiquent alors un autre geste au filmeur, celui du chiffonnier ramassant les restes, un cri perdu dans la ville morte, un concert nocturne de casseroles préparant à la reprise printanière des rues, en voitures et en scooters dont le raffut ne fait pas oublier la décrue des rages. Aussi, des enfants jouent malgré tout et puis il y a les chats du quartier qu’un vieil homme nourrit.

[Le meurtre de journalistes au Liban dans des attaques israéliennes, dont celui de la journaliste Amal Khalil la semaine dernière dans le village de Tiri au Liban-Sud, continue de susciter des réactions indignées. Dans un communiqué conjoint sur « les attaques contre les journalistes au Liban », le Royaume-Uni et la Finlande, en tant que coprésidents de la Coalition sur la liberté des médias (« Media Freedom Coalition »), ont dénoncé samedi « les attaques contre les journalistes au Liban, notamment celle contre la journaliste Amal Khalil, tuée dans une frappe israélienne le 22 avril », considérant ces attaques comme « inacceptables » et appelant Israël à respecter leur liberté et leur sécurité. Au moins huit journalistes ont été tués...]

Contretemps a un titre arabe : Al nahar howa al layl, autrement dit Le jour est la nuit. C’était le titre de l’une des vidéos de Ghassan Salhab tournés au temps de la crise sanitaire, et dont on retrouvera quelques fragments ou restes comme ceux d’un naufrage. Le film de l’autre temps se mue alors en celui d’autres renversements : les nuits et jours de fête le sont désormais de la nuit en plein jour que prolonge la série des nocturnes indifférenciées, et que seul remue le chant presque fou d’un muezzin. Il devient alors une accumulation monumentale de restes, vies éparses parmi les déchets, cette vastitude intranquille que n’apaisent ni les blancheurs fugitives de la mer, ni les cieux froncés.

[Le chef d’état-major de l’armée israélienne, le lieutenant-général Eyal Zamir, a lancé lundi un avertissement ferme à ses troupes sur les actes de pillage, affirmant également que l’utilisation des réseaux sociaux pour diffuser des messages « contestables » constituait une « ligne rouge ». « Le phénomène de pillage, s’il existe, est honteux et risque de ternir l’image de l’armée israélienne. Si de tels incidents se sont produits, nous enquêterons dessus », a-t-il déclaré devant des officiers, selon un communiqué militaire. Ses propos interviennent après que le journal israélien de gauche Haaretz a affirmé que des soldats dans le sud du Liban auraient pillé d’importantes quantités de biens civils, citant des témoignages de militaires et de commandants sur le terrain.]

Mais autre chose de la vie se manifeste, c’est le paradoxe du Covid-19, avec toutes les animations du vivant que la capitale en liesse ne pouvait faire entendre, ainsi le chant des oiseaux et la nuée des chats. Et puis cette mante religieuse qui s’accroche au pare-brise d’une voiture qui trace sa route, comme s’il en allait de sa vie pour pouvoir enfin monter au ciel, exemple quelconque de ténacité sublime. Contretemps vire alors en herbier, ici avec les rayons du soleil perçant la frondaison des arbres, là avec une flaque mêlant le bleu du ciel au vert des vases, l’essaimage des boutons d’or et des chardons, comme si tout procédait par renaturation quand, ailleurs, les gravats s’empilent par blocs comme les preuves de l’aggravation du pire. Un chat prend un bain de soleil – Loulou ! –, puis observe les oiseaux qui passent et qu’il implore. Autant d’impressions, une cueillette d’épiphanies que le filmeur assemble avec cordialité comme Rosa Luxemburg tuait le temps de prison avec ses herbiers. La rose ouverte de son souvenir fend chaleureusement le cœur essoré du chiffonnier.

Les nuits d’insomnie d’une chauve-souris (le vaincu invaincu)

Le bruit d’un essuie-glace annonce ailleurs qu’au-delà tout pare-brise, il reste bien des glaces à briser. La Lune troue la nuit de son œil cyclopéen, des notes d’un piano fantôme sont comme un signal radio alien, les travellings latéraux voudraient avoir les vertus d’absorption des énergies négatives des roches obsidiennes, une montagne fait signe au loin pour indiquer aux vieilles taupes butant sur les ossuaires que le lointain est plus proche qu’il n’y paraît, l’ami palestinien de Nazareth redit que nous sommes toutes et tous inséparé-e-s de Gaza. Sa bande est ce qui tient le monde et que l’immonde défait, l’une des dernières d’un film acharné à documenter la longue marche de la Thaoura, avant de convenir que la marge est mince et longue, telle la margelle pour le puits sombre.

Le cinéaste né à Dakar en 1958 est désormais entré dans l’orphelinat tardif de sa vie. Son père est décédé après sa mère qu’il avait filmée dans 1958, et que la mort a faite entrer dans son dernier jardin. Ses nuits d’insomnie lui sont davantage garanties, ces nuits blanches qui le sont d’une autre nuit opposable au jour d’après. L’insomniaque qui s’est couché tard depuis longtemps, dès l’enfance, et que sa mère surnommait la chauve-souris, a une pensée pour l’oiseau mort comme pour le rat dans un monde où Franz Kafka avait raison de nous alerter sur le sort des bêtes infâmes puisqu’il allait nous concerner. C’est par ailleurs aussi d’une chauve-souris que la crise sanitaire est arrivée.

[« Son dernier reportage a conduit à sa mort » : c’est avec colère et amertume que des dizaines de journalistes ont rendu hommage mardi, devant le siège de l’Escwa à Beyrouth, à la journaliste libanaise Amal Khalil, visée par une frappe israélienne à Tiri, au Liban-Sud, le 22 avril. Selon notre journaliste sur place Suzanne Baaklini, le frère et la sœur d’Amal Khalil étaient présents sur place, ainsi qu’un représentant du journal pro-Hezbollah, al-Akhbar, pour lequel elle travaillait. Les manifestants ont également rendu hommage aux autres journalistes tués dans le cadre du conflit entre Israël et le Hezbollah.]

Dix plans au moins avaient pourtant instruit qu’il y a toujours nécessité à être aux aguets, dans l’attente de l’imprévisible en tant qu’il déjoue toute attente, tournés depuis l’appartement de Ghassan Salhab. À l’instar des « pillow-shots » propres au cinéma de Yasujirô Ozu et dont Noël Burch a fixé la définition, ces plans toujours fixes fonctionneraient effectivement comme des pauses rythmiques, stases ou suspensions qui font entre deux pleins – la furia des manifestations – hospitalité à un vide fondamental, celui de l’impermanence des choses à laquelle tout esprit zen est sensible. L’auteur de L’Encre de Chine (2016) rêve aussi du zen, mais n’en peut mais. Le chaos gronde, la division est toujours originaire, les équilibres demeurent précaires et l’effondrement n’est jamais loin. Qu’il pleuve ou vente, qu’il grêle ou fasse soleil, la vue ne repose de rien (pillow signifie oreiller). Elle serait plutôt une meurtrière, une ouverture pratiquée dans la muraille d’une fortification virtuelle, la vigie d’une sentinelle postée pour voir, aux aguets des signes avant-coureurs de la prochaine guerre.

[Le Liban, situé sur le deuxième corridor migratoire le plus fréquenté entre l’Europe et l’Afrique, est devenu un passage de plus en plus dangereux pour les oiseaux migrateurs. Les combats au Liban-Sud et, de manière moins régulière, au-dessus de la Békaa, marqués par une utilisation intense de drones et des raids aériens, les contraignent à modifier leur trajectoire, les rendant encore plus vulnérables à la chasse illégale, largement répandue faute d’application stricte des lois. Bien que la saison de l’automne dernier n’ait pas été ouverte en raison du retard à nommer les membres du Haut Conseil de la chasse, le braconnage sévit dans toutes les régions libanaises toute l’année, et presque en toute impunité, dénoncent les environnementalistes.]

Depuis Contretemps, d’autres vidéos ont été tournées, au lancement de la série des Video Tracts for Palestine ou avec No Title (2025), l’archi-travelling-avant qui voit le mur toujours devant, pare-brise et écran, l’impasse au bout du chemin en l’étant à l’origine, comme condition de possibilité pour passer. Contretemps est titanesque, massif – un Atlas. Sa force décuplée à suivre la longue marche de l’insurrection s’y redouble de l’endurance de la longue marge, ce bord étroit par où se tient le monde vivant, et où survit celui dont les plans et pages sont les pas de côté d’un vaincu invaincu.

(parataxe des temps derniers)

l’ami sans quoi l’ami sans qui / ne fait pas un plan sans faire un pas de plus – vers où ? vers moins ? vers soi ? / il va moins qu’il verse, qu’il filme tout endroit à verse / soi vaut toujours mieux que toi ou moi, l’entre-nous est un entretien infini, un tiens vaut moins que deux tu n’auras rien / le plan d’après quand l’après comme l’avant a fini de compter, seulement le moment présent qui dure de moins en moins longtemps pour de moins en moins de gens / le plan d’après est surtout un pas de côté, la parabase pour conjurer l’impasse, faire le mur seulement en idée / le pas au-delà demeure celui du non, la négation est l’unique souveraine, l’amante dont on a par destin rejoint l’unique religion / un plan qui dit oui, oui au vivant, est un plan qui ouï-dit non aussi, non à ce qui volontairement l’anéantit / pas une vue qui ne soit double, pas une coupe qui ne soit de déliaison, pas de conjonction sans disjonction, pas un plan qui ne soit à deux versants, adret et ubac / la surimpression est le don perdu – pour rien des doubles vues / l’ami sans qui ni quoi a deux visages, l’un Janus l’autre Atlas / de face, il nous regarde toujours de dos, son bouclier qui force le respect de la boucler, le droit de garder le silence qui est le tout-dernier / la chauve-souris de sa maman, longtemps son enfant s’est couché tard, regardez mes ailes je suis oiseau, je suis souris vivent les rats / c’est une histoire de bêtes infâmes, la chauve-souris qui est l’animal zéro par où la crise sanitaire s’est excrétée et le dépôt des mots qui marchent à pattes de mouche, couchés comme cadavres sur papier / les chiens sont la somme de tout le savoir, de toutes les questions et de toutes les réponses et quand il n’y en a pas, les chats qui n’ont pas moins faim viennent à leur secours / le soleil brûle pour tout le monde mais il y en a de moins en moins, du monde ; quant à l’immonde, c’est un Royaume avec beaucoup d’élu-e-s / le nitrate d’ammonium est une diarrhée de tout là-haut, depuis l’impossible indigestion de nous-mêmes / aller à la crevaison du monde tel qu’il va, c’est sauver ce qui peut l’être des éboulis, le bout, le rebut – contre le néant, le rien du tout / les gravats sont l’aggravation d’une fatrasie qui sans personne partout s’écrit / la terre est généreuse à faire hospitalité à la frénésie de nos charniers, elle n’est faite que de cela sans l’avoir jamais demandé / l’air est immobile, il pèse des tonnes dans la fourmilière immobilière ; ailleurs, rien que la fournaise / la neige est le refroidissement provisoire des combustions dont fait profusion le monde qui préfère finir avec un boom plutôt qu’avec un murmure / tout cet empilement de bâtiments, tout cet entassement de fenêtres, fortifications, murailles et meurtrières / d’un désastre, l’autre, plus d’un, l’adieu à la mère, l’adieu au père, la vieillesse de l’orphelin tardif / la vrombe du drone, lancinant ostinato de ver d’oreille, est le faux-bourdon du témoin mélancolique des dites et redites génocidaires / la mante s’agrippe au pare-brise comme à la vie qu’il lui reste si cela peut donner à la religieuse l’allégresse de monter au ciel / un piano fantôme égrène ses notes sous une Lune cyclopéenne comme si elles en éclairaient sa face cachée depuis la Terre, comme un signal radio alien / la dernière appartenance, la seule qui vaille, est à la perte / il faudrait inventer, Alexander Blok en parlait ainsi à Vladimir Maïakovski, un terme intermédiaire entre la construction et la destruction, le troisième terme qui en serait la relève – la struction ? / dé-cons-truire, dirait-on / reconstruction, renaturation, encore faudrait-il que rien ne change pour que tout soit différent / l’aigle disparu, les anges évanouis, avions de chasse et drones les ont remplacés, les colporteurs des mauvaises nouvelles d’acier ; dans la terre demeure un oiseau inconsolé de la pourriture qu’il ne laissera pour personne / que reste-t-il des nuées de la Thaoura, sinon leur buée ? / avec l’esprit de noël, c’est l’assurance que l’ordre règne, toute honte bue jusqu’à la lie et l’hallali / quand le muezzin prie pour n’importe qui haut et fort, il prie tout bas pour lui et pour personne, divine folie d’un baron perché / la montagne, là-bas, ses tempes cendreuses et son crâne déplumé, ce souvenir de soleil fait signe qu’il y a encore du loin depuis ses millénaires, même aux vieilles taupes qui persévèrent à creuser leurs galeries en se brisant le nez sur un ossuaire / Bekaa interdite, pourquoi donc rebrousser chemin, une loi est d’interdire, un devoir est d’entrevoir et de l’entre-dire / un briquet d’amadou chante pour le sans-voix / l’ami de Nazareth redit la douceur de ce que nous sommes inséparé-e-s d’avec Gaza, sa bande qui est l’une des dernières marges par où le monde tient et que défait l’immonde / ne secouez pas l’ami sans quoi ni qui, il est lourd des larmes de feu que le ciel déverse pour lui / la vidéo de la longue marche est le film de la longue marge, au bord étroit du monde comme la margelle l’est pour le puits sombre, on tient la marge pour ne lâcher ni le plan ni la page, qu’est-ce qu’on peut faire, on ne sait rien faire d’autre, c’est ainsi que l’on diffère la mort et l’entropie, le trou qui rêve et nous attend / qu’est-ce que cela peut faire, un rien est grâce /

Alexia Roux & Saad Chakali

15-30 avril 2025

[1) Tous les passages en italiques et entre crochets sont des citations de fragments d’articles publiés par le quotidien en ligne et francophone libanais L’Orient-Le Jour  : https://www.lorientlejour.com/. Pourquoi en italiques ? Parce que le monde qui y est décrit penche dangereusement. Et pourquoi entre crochets ? Parce que cela écorche et nous fait mal.

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