Contre l’illusion satellitaire

« L’incertitude n’est plus un état du monde : c’est un défaut de captation »

paru dans lundimatin#510, le 24 février 2026

Toute image est un protocole. La vérité est une image, la preuve est un pixel, l’innocence a la forme d’un plan large. Le satellite n’est pas un œil : c’est une police de la perception. Une manière d’organiser le visible, de le rendre commensurable. Ce qu’il promet n’est que la version administrable du réel. On nous répète : « si tu regardes par satellite, tu vois la vérité ». Comme si la vérité habitait l’altitude. Comme si l’œil, une fois arraché aux sols devenait enfin pur. Le satellite est une métaphysique de guerre à bas bruit.

« À partir de maintenant, l’incertitude n’est plus un état du monde : c’est un défaut de captation. Toute zone non observée doit être traitée comme un risque systémique. »
Service géographique des armées

Le satellite n’est pas un regard : c’est une infrastructure. Une chaîne de métaux, d’algorithmes, de militaires et d’ingénieurs, de nuages corrigés. Le satellite remplace l’incertitude des milieux par le confort de la vue. Il colonise nos affects : nous apprenons à nous regarder vivre depuis le ciel, à juger nos luttes à l’échelle du zoom, à confondre l’évidence d’une image avec l’expérience d’une situation.

Ce n’est pas “l’intelligence artificielle” qui gouverne : c’est la délégation du sensible à des machines de tri. La vue satellitaire est son sacrement, un point de vue qui ne tremble pas. Donc qui ment.

Et parce que cette opération serait trop brutale si elle restait extérieure, l’hypnarchie l’a raffinée : elle nous apprend à nous regarder habiter depuis le ciel. Elle nous installe un surmoi paranoramique (argwohnüberblickig). L’hypnarchie est une politique de l’a-paraître, c’est le propre du une époque où l’Être se donne sous la guise de la somnolence ontologique (Seinsdösigkeit). Quand le confort d’une image remplace la conflictualité d’un lieu, nous devenons les auxiliaires somnambules de notre propre capture.
Notre tâche est de désensorceler le surplomb : défaire le charme du ciel en montrant l’écorce qui le rend possible. Si nous voulons respirer, il faut rompre avec cette économie du regard.

La vue satellitaire est le dernier perfectionnement de la coalition pratique Etat-marchandise-information : une manière de faire tenir ensemble la police et la publicité, le renseignement et le divertissement, le conflit et la preuve. Elle met l’émeute au format d’un incident et nous apprend, surtout, à accepter ce format comme la réalité même. Qu’ils gardent leurs panoramas : nous avons les arrières-cours.

Service géographique de l’armée des somnambules

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