Les Iraniens ne sont pas seulement confrontés à la perte de milliers de vies humaines. Ils font face à une confiscation progressive de toute possibilité politique. Après la répression sanglante, une autre violence s’est installée : celle de la réduction du champ des alternatives. Le débat public, déjà étouffé à l’intérieur du pays par la République islamique, est désormais, à l’extérieur, écrasé par une fausse dichotomie martelée avec insistance : Pahlavi ou le néant.
Reza Pahlavi, fils de l’ancien chah, se présente comme le porteur d’une mission salvatrice, promettant de « refonder » l’Iran. Pourtant, ce discours, loin d’apaiser, alimente une dynamique de colère et de polarisation. Le document dit de « transition », réalisé par les pahlavistes, censé décrire les cent quatre-vingts premiers jours après la chute du régime islamique, est particulièrement vague et juridiquement inconsistant. Une seule chose y apparaît clairement : l’ensemble des décisions, sans exception, serait placé sous l’autorité directe de Reza Pahlavi. Cette concentration extrême du pouvoir est paradoxalement présentée par ses partisans comme un acte démocratique, voire comme l’unique voie possible pour sauver l’Iran.
Plus préoccupant encore est le comportement de certains de ses soutiens les plus actifs. Lesquels disqualifient violemment, à coup de poing s’il le faut, toute pensée alternative. Toute tentative d’organisation politique pluraliste est perçue par ceux-ci comme une menace. Si les monarchistes sont réellement majoritaires, comme ils l’affirment avec assurance, pourquoi cette peur obsessionnelle du pluralisme ? Pourquoi cette hostilité envers les partis, les syndicats, les mouvements civiques et toute forme de débat structuré ? Cette intolérance révèle moins une force politique qu’une profonde insécurité idéologique.
Pour autant, cette fermeture ne concerne pas uniquement le camp monarchiste. Une partie significative de la gauche iranienne se heurte également à ses propres limites analytiques. L’un de ses angles morts les plus persistants réside dans la difficulté à appréhender la société iranienne telle qu’elle se manifeste aujourd’hui, dans un contexte de fatigue extrême, de désespoir politique et d’absence prolongée d’alternatives crédibles. Une frange de la gauche intellectuelle tend à interpréter certains comportements politiques — notamment l’adhésion croissante à des figures ou à des symboles du passé — non comme l’expression d’une détresse sociale profonde, mais comme une déviation irrationnelle, une anomalie conjoncturelle imputable à la manipulation ou à un déficit de conscience politique.
Cette lecture, souvent influencée par des cadres théoriques importés et par une vision restreinte du progrès politique, peine à intégrer le fait que, pour une large partie de la population à l’intérieur du pays, l’urgence première n’est plus la forme du futur régime, mais la fin immédiate de la République islamique, quel qu’en soit le coût. Bien sûr, cette critique progressiste est fondée, mais elle ne suffit pas. En ne prenant pas pleinement en compte les priorités d’une partie importante de la population — marquée par l’épuisement, la peur et l’absence d’horizons concrets — ce courant critique risque de transformer une réaction sociale compréhensible en objet de disqualification théorique, creusant ainsi davantage le fossé entre analyse politique et vécu quotidien.
C’est précisément à ce point que le discours progressiste iranien se fragilise : en substituant l’abstraction idéologique à l’expérience concrète, il se condamne à l’erreur d’analyse et à la perte de toute capacité d’influence réelle.
Modalités de la brutalité
Mais ces débats, aussi nécessaires soient-ils, ne peuvent être dissociés de la violence matérielle et symbolique qui s’est abattue sur la population.
Peu impressionnante, la violence économique n’en est pas moins intense et durable. Les années de sanctions internationales ont largement contraint les économies quotidiennes des ménages. Le régime pour sa part, qui est à la tête des principaux secteurs économiques, a su contourner les mécanismes de sanction et faire en sorte que la population en porte le poids pendant qu’il accumulait richesses et ressources. La crise économique actuelle est le fruit de ces tentatives de contournement. Le résultat de ces politiques spoliatrice, c’est la disparition des classes moyennes et l’impossibilité de se loger à Téhéran pour les personnes qui ne sont pas propriétaires. Plus trivialement, la situation actuelle : c’est tenir un café et ne pas pourvoir acheter un gâteau à partager avec ses proches pour son anniversaire, c’est être au salaire minimum iranien et ne pas pouvoir boire un café en terrasse parce que son prix équivaudrait à 40 euros pour quelqu’un au SMIC en France, c’est la somme nécessaire à l’achat d’un appartement de 100m2 dans un quartier modeste il y a vingt ans qui représente aujourd’hui le prix d’un chargeur de téléphone, c’est voir le régime confisquer son magasin et ses biens parce qu’on a déclaré son soutien aux manifestants, c’est voir les travailleurs d’un magasin retirer la viande des rayon en milieu de journée pour changer les prix affichés.
La situation actuelle c’est tout cela à la fois et aucune perspective d’amélioration en vue, ni dans quelques semaines, ni dans quelques mois… la notion de quelques années n’étant même pas une option. Le caractère spoliateur du régime réside peut-être le plus brutalement dans le vol de toute capacité à se projeter, de toute notion d’avenir. Hélas, on a peut-être tendance à oublier que cette violence ne s’est pas arrêtée avec la brutalité de la répression du début d’année.
Cette dernière, effroyable et indescriptible, a culminé lors du massacre de Dey 1404 (les 8 et 9 janvier 2026) dans une violence qui s’est déployée plus insidieusement avec tout ce qui concerne le traitement des corps et leur restitution aux familles. De nombreuses vidéos ont circulé, montrant des parents errant parmi des monceaux de corps — parfois encore vivants — à la recherche d’un fils, d’une fille, d’un frère. Les cris, les pleurs, les voix brisées composent une archive sonore de la terreur.
Depuis la réouverture partielle d’internet, des centaines de vidéos sont diffusées jour après jour, montrant les corps amoncelés, violentés, mutilés. Un mois après les 8 et 9 janvier, de nouvelles captations arrivent encore, dans un flot continu d’images atroces qu’affrontent quotidiennement les iraniens. Si cette violence persistante n’est pas inédite, les gazaouis en savent quelque chose, elle n’en est pas moins étouffante [1] . Dans l’une de ces séquences, une ambulance arrive à l’hôpital avec un corps. Un jeune homme supplie : « C’est ma sœur. Laissez-nous l’emmener. » La réponse est froide, bureaucratique : « Non. Elle doit être ouverte. L’utérus doit être retiré. C’est l’ordre. »
Un autre fait, systématique, ne peut être ignoré : il n’existe pas de lieux visibles de stockage des corps féminins. Les femmes mortes sont soit emmenées rapidement par leurs familles, soit elles disparaissent sans trace. Le régime islamique n’exerce pas seulement une politique de terreur par la mort ; il met en œuvre une politique d’humiliation par le corps. Les hommes et les femmes sont soumis à des formes de violence distinctes, mais complémentaires, visant toutes deux à briser la société.
Cette réalité n’est pas nouvelle. Les témoignages et documents à propos des exécutions de 1988, ont établi que les violences sexuelles infligées aux prisonnières par les Gardiens de la révolution étaient fréquentes. Ces crimes ne visaient pas uniquement de jeunes filles, mais l’ensemble des femmes détenues, sans distinction d’âge. Le corps féminin a toujours été, dans la République islamique, un territoire de domination, de punition et de contrôle. Ce n’est pas une chose nouvelle.
Dans ce cadre, l’extraction des utérus ne peut être comprise uniquement comme une tentative d’effacer des preuves médico-légales. Elle constitue un acte de déshumanisation radicale, une violence symbolique extrême destinée à humilier, même dans la mort. Le contrôle du corps humain — et en particulier du corps des femmes — demeure l’un des piliers centraux du pouvoir de la République islamique.
Face à cette réalité, l’affect dominant de la société iranienne n’est ni la colère ni l’espoir, c’est la sidération. Une sidération profonde face au fascisme interne du régime islamique et, simultanément, face à une autre forme de fascisme émergent à l’extérieur porté par l’intransigeance des pahlavistes.
Car la polarisation actuelle n’est pas uniquement le produit de dynamiques internes iraniennes. Elle est activement renforcée par des interventions extérieures. L’aide cybernétique d’Israël au camp pahlaviste, visant à amplifier artificiellement la visibilité et la légitimité du discours monarchiste, joue un rôle central dans la distorsion du paysage politique. À cela s’ajoute la responsabilité majeure de médias comme BBC Persian (sous autorité anglaise) et Iran International (financée par l’Arabie saoudite), qui, par la diffusion de chiffres irréalistes, de sondages opaques et de narratifs simplificateurs, contribuent directement à une incompréhension profonde de la situation réelle. Ces canaux ne se contentent pas d’informer ; ils fabriquent une réalité parallèle, dans laquelle la complexité de la société iranienne est écrasée au profit d’un récit unique, facilement consommable et politiquement orienté.
À l’intérieur de l’Iran, tout discours alternatif au régime est brutalement réprimé. À l’extérieur, cette fonction de censure est de plus en plus assurée par certains courants monarchistes, qui disqualifient toute voix autre comme suspecte, traîtresse ou illégitime. Ce double étouffement produit un terrain fertile pour un nouveau fascisme de la frustration, né de la colère accumulée et du sentiment d’abandon.
C’est un fascisme qui propose un récit unique, nourri par le désir de revanche de celles et ceux dont les histoires n’ont jamais été entendues. Et c’est précisément là que se dessine l’horizon le plus inquiétant : une société piégée entre deux autoritarismes, privée de langage commun, privée de pluralisme, regardant son avenir avec une peur lucide — celle de voir la violence se reproduire, sous d’autres noms, mais avec la même brutalité.
La solidarité internationale est pourtant cruciale
Dans ce contexte, l’annonce par le régime islamique, le soir du vendredi 6 février, du caractère jugé « positif » du premier cycle de négociations entre l’Iran et les États-Unis, n’a pas suscité de soulagement au sein de la société iranienne — bien au contraire. Elle a approfondi un sentiment de dépression collective. Pour une population qui espérait, sinon un soutien explicite, du moins un changement tangible dans ses conditions de vie, cette annonce a été perçue comme une confirmation brutale de l’abandon. Comment continuer à vivre aux côtés de ceux qui ont assassiné ses proches, lorsque l’on comprend que l’ordre international est prêt à composer avec eux ? Malheur aux peuples dont l’État prend en otage sa propre société.
Dès lors, une interrogation revient avec insistance : les pays occidentaux souhaitent-ils réellement une transformation des conditions en Iran ? Si tel est le cas, pourquoi maintenir des sanctions qui frappent avant tout la population, tout en laissant intactes les structures économiques des appareils répressifs ? D’autant plus, quand on sait que les pénuries adossées à ces mêmes sanctions contribuent au renforcement du clientélisme et des politiques autoritaires [2]. Identifier les réseaux de la République islamique et des Gardiens de la révolution, couper leurs circuits financiers et mettre fin à toute coopération n’a pourtant rien d’irréalisable. L’inscription récente des Gardiens de la révolution dans la liste des organisations terroristes de l’UE a bien des effets limitant pour ceux-ci (refus de visas et gel des actifs financiers) et va dans ce sens, mais ces mécanismes restent réduits (leurs familles ne sont pas concernées) et, surtout, ils ne sont accompagnés d’aucune mesure qui soulagera la pression sur les iraniens. Ce sont toujours les citoyens ordinaires qui paient le prix des sanctions, tandis que les acteurs du régime poursuivent leurs échanges et leurs investissements à l’échelle mondiale, avec l’argent même de ce peuple.
Commencer à soutenir concrètement la société iranienne n’est pas une tâche inaccessible, mais elle semble politiquement peu rentable — ni pour les puissances occidentales, ni pour certains pays voisins, qui tirent un bénéfice direct du maintien de l’Iran dans un état d’isolement et d’affaiblissement structurel, permettant aux économies régionales, notamment arabes et turques, de prospérer sans contrepoids. Plus flagrant encore, la question des droits humains n’est pas la priorité dans les négociations entre les États-Unis et le régime islamique, à peine apparait-elle dans les sujets à aborder une fois les questions nucléaires et militaire réglées, une chimère.
Dans ce paysage verrouillé, où les illusions entretenues à l’extérieur — y compris celles nourries par des promesses infondées et des récits trompeurs — ont accompagné une hécatombe estimée à près de quarante mille morts, une réalité s’impose : dans la situation actuelle, la société iranienne n’exprime plus une préférence idéologique claire pour une alternative donnée, mais une exigence radicale et désespérée : la fin du régime islamique. Cette exigence, qui relève de l’urgence vitale, semble pourtant s’évaporer derrière les strates d’intérêts stratégiques des puissances internationales.
Si nous ne sommes, aujourd’hui, pas en mesure de proposer une solution claire, lisible et rejoignable, pour les iraniens, on peut néanmoins souligner, hurler même, combien la solidarité internationale est cruciale pour que l’horizon puisse enfin s’éclaircir.
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زن، زندگی، آزادی
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Ed Ilu






