Colombie : Le procès très politique des jeunes de la première ligne

« Le ministère public qualifie la première ligne d’"organisation criminelle" et ses membres de délinquants infiltrés dans le mouvement social. »

paru dans lundimatin#348, le 5 août 2022

Le 28 avril 2021, en réaction à une réforme fiscale du gouvernement d’ Iván Duque, la Colombie se soulève. La répression est immédiate et sanglante. Derrière les barricades, ce sont les jeunes des quartiers pauvres qui défendent le mouvement, on les appelle la « première ligne » (voir notre article : Chronique de Cali, capitale de la résistance..). Ce sont eux aussi qui seront par la suite poursuivis pour vandalisme, terrorisme puis association de malfaiteurs. Alors que le pays vient d’élire Gustavo Petro, le premier président de gauche de son histoire républicaine, la répression judiciaire, elle, persiste.

Il était entre quatre et cinq heures du matin, le 15 juin dernier, cinq jours avant le deuxième tour des présidentielles, quand une quarantaine de jeunes militants ont été arrêtés à leur domicile dans les villes de Cali, Bogotá, Medellín et Bucaramanga, pour des faits ayant eu lieu l’année dernière dans le contexte du paro nacional (grève nationale). Tous étaient en « première ligne » dans le mouvement social pour protéger les manifestants de l’agression des forces de l’ordre et des civils armés. Les déclarations du président nouvellement élu Gustavo Petro demandant au Procureur Général de la Nation de « libérer notre jeunesse » ou de la vice-présidente Francia Marquez souhaitant la « révision des procès » n’y changeront rien. Les procès qui ont démarré ont été livrés au calendrier de la procédure pénale.

En apprenant la victoire de la gauche pour la première fois de son histoire, la Colombie semblait pourtant avoir franchi un mur temporel le 19 juin dernier, quelques minutes avant dix-sept heures. Luis Carlos appelé Playita dans la résistance du nom de son quartier d’origine, ancien porte-parole des premières lignes du quartier de Meléndez dans l’ouest de Cali, l’a ressenti dans sa chaire. Cela faisait plusieurs jours que la police le pourchassait et il sait qu’il serait toujours en train de se demander où passer la nuit si « par malheur », l’autre candidat l’avait emporté. « J’avais peur qu’ils me montent un faux positif mais désormais, je me sens tranquille », confesse-t-il trois jours après les résultats. Il a noté un « changement immédiat », invoquant aussi les milliers de personnes réunies dès dix-sept heures dans le lieu symbolique de la Loma de la Cruz, exprimant leur joie toute la nuit durant, pacifiquement, en l’absence de troubles et de présence policière. La Colombie n’était pas coutumière du fait.

Soirée de célébration de la victoire de Gustavo Petro, Loma de la Cruz à Cali, 19 juin 2022.

Sa joie aura toutefois été de courte durée. Les neuf jeunes capturés ce jour-là dans le quartier de Puerto Resistencia à Cali, sont ses compagnons de résistance et deux d’entre eux, Jhon et Alejandro, des amis proches. Association de malfaiteurs, séquestration d’un policier accompagnée de tortures, deux homicides dont celui d’un agent de sécurité, incendie d’un poste de police et incendie d’une moto sont les six chefs d’accusation qui pèsent en tout ou partie sur les jeunes militants. Si le ministère public colombien n’incrimine pas directement le fait d’avoir participé à la protestation sociale, il qualifie la première ligne d’« organisation criminelle » et ses membres de délinquants infiltrés dans le mouvement social.

« La droite a la haine contre les premières lignes car grâce à nous le pays s’est politiquement réveillé », assure Playita. Pour son amie Juana, porte-parole durant le paro du point de résistance Loma de la Cruz, l’objectif des autorités était d’intimider pour dissuader d’aller voter mais aussi de provoquer, pousser à l’erreur. « Créer un chaos quelques jours avant le vote leur aurait donné une excuse pour suspendre les élections », ajoute-t-elle. Selon Juana, les autorités sont aujourd’hui en train de « fabriquer un montage judiciaire », notamment par le recours à la subordination de témoins : « Tout est orchestré. Ils tentent de manipuler certains collègues de lutte qu’ils détiennent en leur faisant miroiter des suppressions ou baisses de peines pour qu’ils témoignent contre les autres. Leur principale témoin s’appelle Lazarca, elle a des problèmes mentaux et ils s’en servent. Elle s’était disputée avec plusieurs d’entre nous durant le paro et on craint qu’elle témoigne au procès contre certains de nos amis ».

À Cali, cinq avocats étaient en charge de l’affaire à ses débuts. Se revendiquant défenseurs des droits humains et fiers de défendre des leaders de la protestation sociale, ils n’ont facturé aucuns honoraires et ont travaillé ensemble sur les dossiers, reliés entre eux par le chef d’accusation commun d’association de malfaiteurs. Sensibles à la vie de ces militants défavorisés, ils les savent investis depuis la fin du paro dans les assemblées populaires, les séminaires de formation politique, le dialogue social notamment avec la mairie, les potagers communautaires ou encore la vente de créations artisanales.

Selon l’avocat Dicter Zuniga Pardo qui était en charge de l’un des dossiers, le ministère public ne dispose d’aucun élément sérieux démontrant la culpabilité des intéressés et cela explique sa stratégie de subordination de témoins pour obtenir les preuves de ses allégations. D’après l’avocat, l’infraction d’association de malfaiteurs servant de base à toutes les autres, est très loin d’être caractérisée : « Les communications radio et téléphoniques interceptées ne sont que des échanges sur la présence ou non de la police mais elles n’établissent à aucun moment la préméditation d’une infraction. Il est quand même normal qu’ils parlent entre eux ».

Les avocats mais aussi un certain nombre d’organisations de droits humains dénoncent un procès politique et une justice sélective au dépens des jeunes des quartiers pauvres. Avant ces arrestations intervenues dans le contexte de l’entre-deux-tours des présidentielles, d’autres avaient eu lieu lors du premier anniversaire du paro nacional, le 28 avril 2022. Cinq jeunes avaient alors été arrêtés dans le quartier de Chimi Resistencia, même s’ils avaient dans leur cas échappé à la privation de liberté. A l’échelle du pays, ce sont 170 manifestants qui ont été amenés à comparaitre devant un juge depuis le début du paro. Au départ inculpés pour vandalisation de biens publics ou privés et blocage de la voie publique, ensuite pour agression de policiers et terrorisme et aujourd’hui pour association de malfaiteurs, les jeunes manifestants colombiens soumis au joug des stratégies juridiques changeantes du Procureur Général de la Nation, n’ont jamais pu exercer en toute sécurité leur droit de se réunir pacifiquement.

Le 15 juin dernier, les forces de l’ordre ont débarqué à l’aube au domicile des intéressés, ont forcé la porte à l’aide de coups de pieds et pointé leurs armes en direction d’enfants. Les jeunes présumés innocents ont ensuite passé quasiment un mois entier au sein d’un poste de police, n’ayant pu être transférés dans une prison du fait de la surpopulation carcérale. Au poste de police Nuevo Floresta, on comptait à un moment donné 73 détenus pour une capacité de 15 places. L’humidité des pièces, sans fenêtres ni système d’aération, à partager à plusieurs, mélangeant hamacs et matelas au sol, une alimentation en état de décomposition (des moisissures étaient visibles sur les pains des détenus lors de l’une des audiences), l’absence d’un personnel carcéral spécialisé ou encore l’impossibilité de recevoir des visites donnent un aperçu des conditions de détention.

Néanmoins courtisés, les jeunes détenus ont récemment confié leur défense à des cabinets notoires de Bogotá. Ces derniers auront fort à faire face à un Procureur Général de la Nation, encore en fonctions les deux prochaines années, qui n’a pas l’intention de reculer. Actuellement, les intéressés sont détenus à la prison de Jamundi, située en zone rurale à une heure de Cali. Bien qu’une hypothétique incursion législative plane au dessus des procès, les calendriers des audiences suivent leur cours. Après celles devant le juge des garanties, la prochaine étape aura lieu dans trois mois avec la formulation de l’accusation par le ministère public. Les décisions de première instance sont attendues au plus tard dans un an.

David Zana

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