Cloaca Maxima

« Il faut faire ressurgir le souterrain périlleux de l’expérience révolutionnaire »
[Ruines]

paru dans lundimatin#520, le 19 mai 2026

Comme on le sait, c’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures soupes mais c’est aussi dans les publications les plus confidentielles que l’on trouve les textes les plus précieux. La revue papier Ruines vient de faire paraître son 4e numéro dont nous publions ici le lumineux Cloaca Maxima.

1. CIEL LOURD CHARGÉ DE MORT

« Je suis optimiste : tout dans ce monde est pour le mieux. Le grand médecin Hufeland a fait cette remarque, que les sentiments bienveillants sont favorables à la santé  ; – le sage jouit d’une longue vie  ; – l’opinion est juste, – la loi récompense les bonnes actions : – après tout, la justice règne dans le monde. »
Joseph Ferrari, Les philosophes salariés

I
Il a d’abord fallu se libérer de l’espoir.
De l’espoir et de ses ruses théologiques.
Toujours un ailleurs et un autrement subsistaient, aussi dogmatiquement qu’abstraitement, et dont la simple évocation transcendantale suffisait à panser les plaies, et à se complaire dans l’absence du penser.
La patiente sécularisation de l’espoir s’est depuis accomplie à travers des temps apocalyptiques. À la fois humble et lyrique, l’espoir est désormais un prêtre de gauche, officiant au cœur d’une église civile qui a renvoyé la révolution, cet éclat messianique, au rayon des accessoires mités. Tout ému de ses paroles souffreteuses et de la joie qu’elles communiquent, il caresse les subjectivités révoltées dans le sens du poil et embrasse à bras le corps l’impuissance des vanités activistes à la carte, terreau riche en larmes et plein de bonne volonté, sur lequel viennent ensuite germer les fleurs de l’abattement.
Si la pointe rouge de l’utopie est absolument nécessaire pour percer l’encerclement fatal dont nous sommes victimes, sa radicale effectivité ne réside pas dans l’entrelacement de la crainte et de l’espoir, c’est-à-dire dans une somme d’aveuglements, mais bien plutôt dans celui, critique, de la lucidité et de l’audace. Il s’agit tout à la fois de reconnaître précisément les limites que nous affrontons et d’envisager leur dépassement scandaleux.
Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. [1]

II
Tout plutôt que l’espoir : une fièvre froide, une démence brûlante, une indifférence effrontée – un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.
Et une ferme conviction : « Ce qui pourrait être différent n’a pas encore commencé. »

III
Il a ainsi fallu se libérer de l’espoir
(et il le faudra encore ; il le faudra sans cesse. L’espoir ne meurt jamais, c’est là sa principale force, il trouve toujours de nouvelles naïvetés sur lesquelles persister, de nouveaux culs-de-sac à revivifier, de nouveaux arcs-en-ciel à affadir.) Il convient désormais de se libérer de la libération même.

IV
J’emploie le mot libération selon le sens qu’en donne l’ordre de ce monde – celui d’une libération toujours partielle, toujours partiale, celui d’une libération sans liberté.
Libération par les bombardements, libération par la torture, libération par le mensonge et la simulation, libération sous conditions.
De cette libération – libération que le monde offre généreusement (mais non inconditionnellement) à toutes celles et tous ceux qui naissent et meurent en ses territoires –, il a toujours été question de la contracter, c’est-à-dire de la soumettre par contrat à des droits et à des devoirs ; et qu’importe si la rigueur de ces derniers tendent rapidement à oblitérer le flou des premiers. Car les devoirs n’aiment rien tant que contraindre les droits – processus que certains s’hasarderaient presque à qualifier de naturel.
Il n’y a qu’à observer l’émergence d’une république dans un bouillonnement révolutionnaire : une fois les esprits sauvages ou conséquents éliminés, il ne reste plus que des bureaucrates, prompts à administrer, et des despotes en puissance, dont les désirs se résument à clôturer les horizons. Leurs communes mesures, afin de mieux gouverner leurs prochains et de leur rendre la vie plus aisée, s’envisagent toujours sous l’angle d’un hypothétique progrès, qu’il s’agisse des mœurs (marchandes) comme des idées (commerçables).
Ainsi nous fumes libérés de la mort par l’esclavage, puis de l’esclavage par le salariat, puis du salariat par la survie, et enfin de la survie (cette précarité sociale toujours trop généreuse) par l’atomisation.
Il ne demeure d’ailleurs plus d’individus de nos jours (il y a eut libération de ce leurre), mais seulement de petites entreprises égotiques, une multitude d’autoentrepreneurs du soi : les dividus de l’identité reproductive et de la reproduction à l’identique de ce reflet que le Capital donne de l’humain.
Des grains de sable.
Qui n’enrayent nulle machinerie.

V
Temps d’arrêt dans l’enchaînement : je regarde la machinerie : la seule issue est l’impossible...

2. DÉBRIS D’UN MONDE AUX PASSIONS PRIVATISÉES

« Nous avons fait comme si nous étions libres, nous avons fait comme si nous avions le choix, nous avons fait comme si le système des rapports entre les êtres n’était pas faussé, partout, autour de nous, en nous. Nous avons commis l’erreur la plus empoisonnée, celle que l’on ne peut que laver entièrement, ou bien elle contaminera tout ce que nous entreprendrons : nous avons sous-estimé la puissance sociale qui divise chaque individu en plusieurs volontés ennemies. »
Alain Jouffroy, Discours sur le peu de révolution

I
Celui qui traça les premiers reliefs de ces Ruines sur papier – doigts du vide toquant à la porte du néant – parla de cette atmosphère étatique où le commissariat s’accouple à la clinique.
Ce décor vaguement dialectique d’un monde en pièces – décor qui n’avait rien de nouveau (un surréaliste a pu parler à la fin des années 60 de ces « noces insanes de la pharmaceutique et de la police » que célébraient alors les modernes métropoles) – a depuis pris la poussière. Ses néons grésillent, sa machinerie flanche, des interstices s’y dessinent, qui laissent encore trop circuler les racines du négatif et le magnétisme noir de la destruction révolutionnaire.
Déjà, afin de remédier à cela, des éléments conséquents de cette scénographie se font remplacer.
Tout va si vite.
Mais tout était aussi déjà là, puisque tout a déjà été aspiré et recraché, ou est en passe de l’être. Tout s’oblitère.

II
Ce sont les dépliant publicitaires qui parlent le mieux du monde dans lequel nous vivons. Rien ne vaut la réclame. C’est la réclame qui, intimement, réalise ce monde. Et il n’y a ni cliniques, ni commissariats, dans les images de la réclame – même lorsqu’elle en fait la publicité. Ne s’y trouve jamais que ce qui a été éliminé et dont l’image, mirage plastifié, nous est vendue comme une oasis à des assoiffés. Et qu’importe si les eaux en sont croupies.

III
Ce qui n’apparaît plus demeure présent.
Voire : ce qui n’apparaît plus s’étend.
Il existe une corrélation optimisante entre la disparition et la permanence, et elle est de l’ordre de la spectralité. Tout ce qui disparaît, ou plutôt tout ce qui est porté à disparaître, est libéré afin de mieux hanter les territoires qu’il habitait.
Il n’habite plus ; il occupe, dans et par l’esprit.
Et de même que l’usine s’est trouvée effacée du paysage occidental à mesure que tout devenait travail, c’est-à-dire avec la diffusion en tout endroit et à tout moment du travail sous sa forme la plus volatile et la plus pernicieuse, de même le commissariat a-t-il infusé dans tous les plans du mille-feuille social, depuis la vidéosurveillance en tout lieu jusqu’au QRcode en toute occasion en passant par le devenir-baqueux des fictions comme des comportements ; et de même encore, la clinique a-t-elle contaminé le quotidien à mesure que les maladies (aussi bien conceptuelles qu’effectives) s’y répandaient et que les institutions chargées de la prophylaxie se voyaient dégradées par d’habiles politiques, perdant tout moyen de les traiter tout en essaimant les patients à tous vents.
Le clou particulier de ce spectacle fut le confinement généralisé de l’année 2020, qui vit des milliers de citoyens apeurés applaudir des soignants invisibles, depuis des fenêtres ou des balcons qui ne donnaient que sur des rues désertes, tout en revêtant, en leur chambre comme dans leur voiture, à la ville comme à la plage, ces masques chirurgicaux, naguère privilège des professions médicales.
Disparition (mais non fin) de la clinique ; disparition (mais non fin) du commissariat. Disparition (mais non fin) de l’État, du religieux, du social, du politique, des soumissions de tout ordre. Leurs spectres suintent et s’insinuent partout. Ce dont ils se trouvaient empêchés par la matérialité institutionnelle, l’évanescence de leur nouvelle condition enfin le leur permet. Ils sont ce froid qui passe entre les plinthes, cette brume qui s’immisce dans les crânes, ce pouvoir qui s’étend mollement en chacun des vides par lui précédemment creusés.

IV
Envisagé d’une façon bassement hégélienne, que peut être cette aufhebung, ce dépassement de la dialectique du commissariat et de la clinique, si ce n’est l’hypermarché ?
Hyper-marché qui ne disparaît pas, mais bien au contraire tend à englober en sa masse ce qui se trouve encore à vivoter à ses côtés ; hyper-marché qui s’étend jusqu’à l’abstrait du cyberespace et s’implante en nos tête (et jusqu’en nos cœur, via des applications de rencontre) ; hyper-marché qui à la fois surveille (souriez, vous êtes filmés) et soigne (mangez cinq fruits et légumes par jour) ; hyper-marché dont il nous faut bien convenir que nous en sommes tous devenus, simultanément et indifféremment, les clients, les caissiers, les vigiles et les marchandises, mais jamais les dirigeants, et bien rarement les actionnaires – sauf à considérer les cartes-fidélité comme des coupons indexés au Stock Exchange international et par là même valant comme droit de veto ou d’assentiment dans le grand bac à sable démocratique du marché mondial.

V
Dans son texte testamentaire, Son propre temps appris par la pensée, Tronti note : « On a dit que le capitalisme a vaincu le socialisme dans la guerre non par la force des armées, mais par l’imaginaire des supermarchés. C’est vrai. Le manque de liberté a compté beaucoup moins que la pénurie de marchandises. » Désormais, la seule liberté qui compte est celle vendue sous cellophane.
Son abondance est garantie.
Sa satisfaction n’en est que plus grande.

3. SOUS LES DÉCOMBRES

« La liberté est oubliée. La non-liberté s’accomplit dans une invisible totalité qui ne tolère plus de lieu extérieur d’où on pourrait la saisir et la briser. Le monde tel qu’il est devient l’unique idéologie et les hommes en sont un élément. »
Theodor W. Adorno, Dialectique négative

I
Je lis chez Cesarano et Collu : « les marchandises évoquent une égalité virtuelle, le supermarché est le temple de la démocratie. »
Le super s’est depuis hypertrophié, tout comme la démocratie s’est stérilisée dans le spectacle qu’elle s’auto-représente. Ainsi se propage la catastrophe de ce monde, dont les nouvelles manifestations nous poussent à considérer les précédentes avec une certaine nostalgie, ou à en relativiser les effets les plus voyants, et qui n’en sont que les plus bénins. Comparé à l’hypermarché en zone d’activité urbaine, monstre polygonal et périphérique, le supermarché de centre-ville apparaît aux plus intégrés des drones-humains de la métropole globale comme une épicerie familiale, obscure et poussiéreuse : espace agréable, réconfortant, matriciel.
Il en va de même pour nos représentations politiques : ainsi cet hyper-président arrogant dont les deux seules passions semblent être la cocaïne et le jet-ski et qui, par sa morgue et ses sottises, rend certains citoyens indulgents dans la souvenance de ses prédécesseurs, que ce soit l’endive socialiste, le nabot mafieux ou l’amateur de foot, de bière et de culs de vaches.
Il faudrait tout balayer, en commençant par nos propres têtes, mais certains s’attachent encore à de sales vestiges.

II
Les saisons politiques se suivent et se ressemblent ; et se poursuit la perte des illusions pour celles et ceux qui encore en possédaient, implacablement. Des droits sont offerts, et des droits sont repris. Tous savent que le calcul s’opère toujours par soustraction. La société n’est rien d’autre que cette autobienfaitrice dont parle Canetti dans son Témoin auriculaire – celle qui offre, puis reprend, les cadeaux qu’elle a offert.
« Mais pourquoi les a-t-elle donnés ? Pour les reprendre, c’est pour cela qu’elle les a donnés. »
Il faut pratiquer une légère torsion à cette lecture afin de corriger son axe, en ce texte même. Car si la société autobienfaitrice donne, c’est afin de pouvoir menacer de reprendre. Le don rend possible le chantage de la dépossession. Il n’y a de privation envisageable que lorsque sont permises des possessions. Là où le don, dans les sociétés soi-disant primitives, appelait toujours à la surenchère, celui des sociétés civilisées et démocratiques se pratique en une logique inverse et retorse, à la manière de ces parties de poker frelatées où quelques pigeons viennent innocemment se faire plumer : on t’en fait miroiter un peu afin de t’en racketter mieux.
De là à penser certaines franges de la démocratie comme une affaire d’extorsion, une combine organisée, il n’y a qu’un pas. Puis de penser cette même démocratie, depuis ses débuts athéniens jusqu’en son actuelle mondialité, comme une juteuse exploitation que des puissants s’octroieraient sur celles et ceux qu’ils estiment facilement rançonnables, une adroite persistance de la domination sur les faibles et les faillibles, un pas de plus est fait vers sa réalité.
« Si la démocratie ne sourit pas à certains, c’est aux êtres contemplatifs, aux rêveurs, aux timides, aux introvertis, aux faibles et, par-dessus tout, à ceux qui ne sont pas enclins à la sociabilité » écrit Jean-Paul Curnier dans La piraterie dans l’âme.
Il n’est guère difficile de le suivre dans la poursuite de sa démonstration : si la démocratie s’est établie sur un modèle de prédation ouvert sur le monde (à la façon des pirates, grecs comme européens, sans limites ni autres contradictions que les lois de leur temps pour peser sur leur flibuste), une fois ce monde clôturé par l’économie politique et rendu exsangue par la répétition en série des crises, la prédation se retourne sur elle-même et devient déprédation, reprenant, si ce n’est détruisant, ce que son âge florissant avait pu nous accorder : les illusions du social, qu’il s’agisse du travail, de la santé, des loisirs ou de la culture.
Et si la liberté nous est encore offerte, comme un bon-point l’est à un enfant besogneux, c’est pour rendre toujours plus concrète l’inquiétude de sa privation. Mais cette privation elle-même, lorsqu’elle aura lieu, et si cela n’est pas déjà le cas, se fera comptable.
Car si l’on ne donne qu’aux riches, on ne reprend qu’aux pauvres.

III
La privation n’est jamais qu’un contrat frauduleux, ou son absence entérinée par la force brute. Toujours le concept de liberté s’inscrit en creux de ce qui le chasse et cherche à l’effacer. Adorno touche au cœur du problème lorsqu’il fait remarquer qu’étant donné « la forme concrète de la non-liberté » – c’est-à-dire la totalité parcellaire-unifiée de ce monde faux qui exhorte ses sujets à l’automutilation objectifiante –, « la liberté ne peut être saisie que dans une négation déterminée. »
Seuls dans une opposition aux formes sans cesse changeantes de la répression peuvent s’affirmer les prodromes (intellectuels, idéels et pratiques) à la liberté réelle.
À l’inverse, Hegel concluait un exercice machiavélien de jeunesse en ces termes : « Intelligence et idée engendrent une telle méfiance qu’elles ne peuvent être légitimées que par la force ; alors seulement les hommes s’y soumettent. »
La démocratie a toujours su faire preuve de force ; cela s’inscrit en son nom propre. Mais l’action du pouvoir, la force, n’a pas besoin d’être positive pour se rendre effective.
Incidemment, me revient ce passage de la Colonie pénitentiaire  : « Notre sentence n’est pas sévère. On grave simplement à l’aide de la herse le paragraphe violé sur la peau du coupable. On va écrire par exemple sur le corps de ce condamné – et l’officier indiquait l’homme : ’Respecte ton supérieur.’ »
Si l’écriture de la herse, cette machine-célibataire kafkaïenne, est indélébile, la calligraphie du pouvoir (sa cratographie plutôt) peut parfaitement être invisible – une encre sympathique – à moins qu’elle ne se fasse volontaire et ornementale, comme un tatouage fantaisiste s’éployant de l’épaule au poignet.

IV
Berceau de l’idée moderne de démocratie, les Lumières ne pouvaient tolérer la liberté sans la marquer au fer rouge des contraintes.
Kant, qui en fut le moraliste, lui offrit les rudiments théoriques adéquats, ainsi qu’Adorno le souligne dans sa Dialectique négative  : « Tous les concepts qui, dans la Critique de la Raison pratique, doivent, pour la gloire de la liberté, combler le fossé qui existe entre l’impératif et les hommes, sont des concepts répressifs : loi, obligation, respect, devoir. »
Bien qu’émancipée par sa révolution, qui fut tout autant un effroi qu’une affirmation, la bourgeoisie, à chaque moment où elle se sentit à nouveau taraudée par les passions (im)politiques, préféra, plutôt que de se remettre en question, en appeler à ces brutes providentielles dont les moyens oppressifs et les fins impériales l’ont toujours fait en secret se pâmer.
Théorisant le stade étatique-éthique de son temps, Hegel – à la double lumière de sa primeur tubinguoise (le jeune lecteur de Rousseau, admiratif devant les réalisations de la Révolution française) comme de sa crypto-sénilité (le froid réaliste des Principes de la philosophie du droit, serviteur de l’état prussien et secrétaire de l’esprit du monde) – lui fournit les concepts clefs de sa modernité, assurant par là même à l’idéal monarchique-constitutionnel la promesse d’une unité définitivement réconciliée : l’ordre dans le progrès et le repos dans le mouvement.
Et si la contradiction marxiste porta la crise à toute cette belle construction circulaire, l’opposition positivo-libérale (qui, avec sa mauvaise foi et son peu d’esprit habituels, voyait seulement en la philosophie hégélienne le ferment d’un néotribalisme menant tout droit aux pires totalitarismes du XXe siècle) participa à renforcer la visée instrumentale de l’opinion publique et le formalisme surplombant du droit de cet étatisme désormais résolument démocratique.
De tout cela, l’actuel régime libéral-autoritaire (régnant sous diverses formes aussi bien en France qu’aux Etats-Unis, en Italie, en Pologne ou en Israël) constitue la figure terminale, et passablement sclérosée. Il est certain que le prochain pas en avant de ce nain qui se prend pour un géant ne le porte à s’enfoncer résolument dans le marécage d’un néo-fascisme hypertechnologisé – à moins qu’il ne consente, sous quelque improbable pression citoyenne du grand corps électoral des espérants, à suspendre sa marche, à rebrousser chemin, à revenir sur ce terrain antérieurement occupé et que d’aucuns persistent à considérer comme sain, en dépit des lourdes potentialités jupitériennes dont il se trouve chargé, à l’image de ces sols contaminés où plus rien ne pousse qui ne soit empoisonné.
Et de fait, une fois encore, les questions empoisonnantes ne seront pas résolues, et encore moins soulevées.
Rien ne peut être sauvé sans être transformé, rien qui n’ait franchi la porte de sa mort.

V
« C’est une question de morale démocratique » a pu ironiser Baudrillard. « Il ne faut jamais désespérer personne. »
L’espoir – qui est le carburant non-inflammable de la démocratie – se trouve toujours nerveusement défendu par les représentants exemplaires de la classe moyenne éclairée, et dont les figures de proue tant morales que médiatiques peuvent aussi bien être un ancien prof devenu écrivain de rentrée littéraire que le patron d’une assurance solidaire ou l’intellectuel humaniste ayant dépassé d’un bon demi-siècle sa date de péremption.
Ce beau peuple sémillant, tout gonflé de certitudes rassurantes, n’est pas sans évoquer ces enfants qui, la nuit venue, cherchent par tous les moyens à conjurer le noir qui s’installe dans leur chambre.
Leur résistance est de courte durée.
À point nommé, le sommeil vient clore leurs paupières.

VI
Si la formule concernant les deux mâchoires du même piège à cons se voit régulièrement citée en divers milieux, aussi bien militants que littéraires, parfaitement ignoré se trouve être, au sein des quelques fragments connus et plus ou moins apocryphes de la Première et dernière contribution critique de Buenaventura Diaz à sa propre histoire, le rude aphorisme suivant : « Une bonne guerre civile vaut mieux qu’une paix pourrie. »
Bien à l’abri dans les tranchées sans ratures du texte imprimé, il y a quelque coquetterie à convoquer cette pensée dangereuse, vacillante, à la limite de l’effondrement barbare.
Il ne faut pourtant rien masquer, et surtout pas l’impur.
Marx ne pensait pas autrement lorsqu’il définissait la mission historique de la négativité prolétarienne  : « cette fameuse négativité n’a de sens, d’existence et d’essence que si elle coïncide avec la lutte à mort (la guerre) contre l’ordre existant. » Et de fait, aucune pensée révolutionnaire sérieuse ne saurait faire l’impasse sur la sale question, relative et relationnelle, du conflit – donc : de la guerre.
S’il est certain que l’État capitaliste comme les troubles révolutionnaires trouveront toujours stasis à leur pied, la véritable coquetterie consiste à prendre des gants en toute circonstance.
« Tant que le monde reste ce qu’il est, toutes les images de réconciliation, de paix et de repos ressemblent à celle de la mort. » Il n’est jamais trop tard pour aller trop loin.
Il n’est surtout plus l’heure de soigner la mise.
Aux sots, nous préférons les fous.

4. D’AUTRES DÉCOMBRES

« Contrairement à bon nombre de mes contemporains pour qui la démocratie est le dernier mot, je crois que la difficulté demeure et qu’elle est encore devant nous. Et si je pense que la démocratie, en l’absence de tout autre ’modèle’ qui n’implique pas l’institution d’une terreur et d’un asservissement, est aujourd’hui ’la seule réalité politique à peu près viable’, cela ne m’interdit pas de rester persuadé qu’il ne faut pas cesser de mettre en question la démocratie, sous prétexte que nous n’avons pas (trop) de policiers derrière notre dos ou que notre travail n’est pas (trop) exploité. »
Philippe Lacoue-Labarthe, La fiction du politique

I
Faut-il calmer le jeu ?
Toute escalade est une montée vers le sommet, la jouissance dans l’apex, la prise du ciel, le dévoilement de ses régions déchirées.
Il faut savoir se montrer exigeant, et insatiable.
L’impératif révolutionnaire ne souffre aucun compromis, et nulle amodiation.
Nous voulons tout à la fois le luxe, l’émeute et le débat.
À moins d’en finir à jamais avec cet ensemble imposé, il y aura toujours trop de flics, et toujours trop de boulot sur notre dos.
Plutôt que des règles, qui n’appellent qu’à la transgression, il s’agit donc de rappeler quelques évidences.

II
Ce monde est une arnaque, ce monde est une gigantesque entreprise de faux en tout genre, ce monde est un piège à con qui fonctionne parfaitement.
Ses victimes en redemandent.
Mais ce monde sait aussi qu’il est sa propre proie.
Ce monde sait qu’il est cancer.
Ce monde sait qu’il luttera, pour et contre lui-même, jusqu’à la fin. Voici là toute sa pauvre dialectique.

III
La démocratie est le cache-sexe des pudeurs politiques.
La mauvaise halène cathodique de la speakerine bollorisée n’est qu’un avant-goût de ce qui vient.
Rien n’est plus incorrect en ce siècle que de considérer la démocratie comme un ennemi bienveillant.
(Et tout ce qui nous veut du bien ne doit plus uniquement être envisagé comme suspect mais combattu comme néfaste.)
Il faut rappeler la fameuse première thèse de Tronti sur Benjamin, aussi juste que provocante : « Le mouvement ouvrier n’a pas été vaincu par le capitalisme. Le mouvement ouvrier a été vaincu par la démocratie. »
Et un peu plus bas, au cœur de la cinquième thèse : « La démocratie, comme la monarchie d’antan, est maintenant absolue. »
À l’ancienne formule socialisme ou barbarie vient aujourd’hui se substituer celle, plus brûlante, de révolution ou démocratie.
La révolution peut être évitée, comme disait ce salopard de Le Corbusier. Et l’agonie, prolongée.

IV
« J’objecte à être tué en temps de guerre » écrivait le 9 mai 1918 Jacques Vaché, plein d’umour face à la chiennerie humaine, à son ami André Breton.
Et j’objecte, moi, plus de cent ans après, à crever en temps de paix, ou de ce que ce monde s’entête à nommer paix et qui n’est qu’un agglomérat de conflits larvés et d’affrontements silencieux, rythmés médiatiquement par de sanglantes échauffourées dans le lointain afin de ne pas perdre de vue le prix d’une existence pavillonnaire et satisfaite dans le non-lieu et le non-temps de la pax occidentalis du Capital.
J’objecte à être tué dans la paix cancéreuse, pax cancerosus, que ce monde maintient à nos dépens, sans asard ni istoire mais plein de ces bombes qui, par une lettre majuscule et la savante distillation d’une terreur aussi potentielle que communicationnelle, se sont emparées de toutes les grandes haches.
J’objecte encore et surtout à être suicidé, par maladie, ennui ou répression, au sein des tristes dispositifs économico-politiques et médiatico-marchands qu’une irraisonnable raison normative fait peser sur tout l’existant. Voilà ici toute mon évidente simplicité.

V
J’extrais d’un roman-feuilleton du début du XXe siècle la phrase suivante : « Ils voyaient bien que l’être était à demi tué, agonisant, perdu, et cependant ils avaient la sensation d’être tombé en son pouvoir, sous sa domination.  »
Cet être, c’est l’économie, c’est le Capital – le vampire dont parle parfois Marx. Et il n’est justement nul besoin d’être un éminent marxologue pour savoir qu’il ne nous est pas si étranger que cela mais que c’est nous qui, à divers degrés, le constituons.

VI
La société est cette constitution. Elle est ce monstre, cette créature de Frankenstein, dont nous figurons les morceaux de viande morte qu’une redoutable électricité vient agiter afin de donner vie à l’ensemble.
Cette électricité, nommons-la politique.
Son condensateur, c’est la démocratie ; et son mantra, le pluralisme.
Ainsi, chaque consultation citoyenne trouve toujours des dupes assurées de se faire écraser par des paroles expertes avant d’être balayées par le mépris politique. La parole leur ayant été donnée, qu’importe qu’elle soit ensuite foulée aux pieds ; l’important est de participer. Visiblement, tous en ressortent rassurés quant au bon fonctionnement du débat démocratique, qui peu à peu en vient à ressembler sur les écrans plasma ou LCD à l’infernale rediffusion dominicale d’un vaudeville sans esprit ni portes claquées, au cœur d’un cimetière hanté par les spectres larmoyants de ses fiancés bourgeois et que viennent consoler le petit peuple fantasmé des prolétaires domestiqués.
Disparition (mais non fin) de la démocratie.
Elle poursuit désormais son existence sous une forme zombie, et qui n’est rien d’autre que cette non-vie autoritaire aux tissus sociaux en complète déliquescence et aux bubons fascistes en pleine éruption.

VII
La pharmacopée phraséologique est savamment rodée. Les réanimateurs de cadavres aiment à jouer les ventriloques. Leurs formules creuses se trouvent aussi bien dans la bouche d’un président en exercice – « la démocratie ne tient que par le refus de la violence » – que dans les colonnes du journal de la social-démocratie éclairée – « recourir à la violence, c’est faire le jeu de ceux qui veulent abattre la démocratie, un idéal précisément conçu pour sortir les sociétés de la violence ».
Un mot plus haut que l’autre, un corps aux mouvements trop audacieux, une pensée vibrionnante qui se refuse à tout emploi de lieux communs, et voila nos pieux démocrates tout tremblants devant l’affront avant d’en condamner la possibilité même. Il n’y a là nul secret mais une brèche que le nombre s’évertue à abstraire de son champ de vision. La fonction de l’idéologie est de camoufler les contradictions, et la démocratie est l’idéologie suprême.
Si sa pratique au quotidien suppose une unanimité a minima silencieuse à défaut d’être enjouée, elle demeure dans l’absolu une mystification politique où participation et passivité s’échangent aussi bien dans l’équivalence d’une égalité virtuelle que dans la crainte instinctive de ses sœurs maudites, la bancale ochlocratie et l’effrayante tyrannie.
La démocratie est une mauvaise dialectique qui évacue hypocritement les paradoxes qui la fondent. Aucune extériorité n’est admissible à son exercice ; nulle impolitique ne peut y être envisagée dans les termes mêmes qui président à sa maintenance. La démocratie ne connaît et reconnaît rien en dehors d’elle-même, puisqu’elle considère qu’elle contient en son sein la totalité des positions et des oppositions. Elle veut porter en elle-même et à elle seule son origine et sa fin, être à la fois la clôture et le destin.
Cette destination, aucune critique immanente n’est en mesure de l’infléchir. Lorsqu’elle ne renvoie pas ses interlocuteurs à leur errance éternelle dans sa galerie des glaces aux reflets politiques plus ou moins contrôlés, la démocratie se prétend au-dessus de tout soupçon. Et qu’importe si l’emploi soi-disant légitime de la force comme les manières suaves de ses représentants reproduisent toutes les contradictions qu’elle prétend éliminer. Elle répond en cela parfaitement à ce qu’Adorno pouvait cerner de nocif dans la dialectique appauvrie et opprimante des néo-hégéliens : « Ce qui ne tolère rien qui ne soit pareil à lui-même, contrecarre une réconciliation pour laquelle il se prend faussement. »

VIII
C’est le but absolu du réaliste que de faire de la raison démocratiquement admise le dispositif exclusif de la liberté.
Les désirs, les passions, l’aventure, la folie, tous les moments du négatif essentiels au mouvement dialectique, sont désormais pathologiques.
Ainsi doivent-ils être implacablement combattus – que se soit par la bienveillance de l’appareil d’assistanat réglementaire, par les illuminations des dispositifs de communication informationnelle, par la schlague des milices de sécurisation scrupuleusement républicaines ou par les gros yeux menaçants des structures judiciaires à la proverbiale indépendance.
Constamment, l’ensemble de la population est édifié.
Ainsi faut-il se raisonner.
Accepter le réel.
Le réel positif.

5. LES RUINES NOUVELLES S’ÉCHAFAUDENT SUR LES RUINES PRÉCÉDENTES

« On prend le poisson avec un peu de l’eau – dans laquelle il vit, et on le jette dans une autre eau ; la plante non pas avec ses racines nues, mais avec cette quantité de terre suffisante, et on la met dans un pot ; on prend l’homme avec ses moyens de subsistance, et on fait de lui ce que l’on veut. »
Carlo Michelstaedter, Rhétorique et Persuasion

I
La rengaine marxiste est bien connue. Le développement des forces de production est la clef pour la libération de l’humanité dans la société communiste. Bien connu aussi ce vers d’Hölderlin : « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » La suite de la démonstration semble pour certains couler de source. Si le développement des forces de production, c’est-à-dire du dispositif techno-industriel et militarospectaculaire, a engendré le péril, il sera aussi à l’origine de sa résorption, et de son dépassement.

II
Le Capital, pour qui vit en ses zones économiquement et politiquement tempérées, se donne à entendre comme un enchantement. Le Capital fredonne à longueur de journée sa petite mélodie du bonheur. Il est un film Disney qui émerveille et endort. Seule la révolution saura désenchanter, saura faire déchanter ce monde – puisque, comme le dit Benjamin dans ses notes sur le flâneur, la révolution désensorcelle.
Mais la révolution n’existe désormais plus que par son absence.
Elle est devenue un souvenir brumeux.
Il faut dissiper les brumes.
Il faut faire ressurgir le souterrain périlleux de l’expérience révolutionnaire.

III
Il n’y a d’expérience que dans l’épreuve en passe d’être surmontée, que dans le péril potentiellement dépassé. L’expérience est une tentative aventureuse, une traversée hasardeuse : le passage à travers, la conduite jusqu’au bout.
« Le terme die Erfahrung, l’expérience, ramène au voyage fahren, l’expérience est issue du voyage. »
Lui donne le sens qu’elle ne pouvait avoir au départ la tribulation qui l’énonce après coup. Cela n’est d’ailleurs pas si éloigné de la structure grammaticale de l’allemand où « le sens n’est délivré que lorsque la phrase s’est entièrement déroulée, il faut qu’elle soit dite pour qu’il apparaisse. »
Si l’origine est le but, alors faut-il l’envisager comme une ascension où la contemplation du panorama réécrit les prémices de ce qui ne tendait qu’à être découvert. Et cela vaut tout aussi bien pour une chute, un dégoût, un désert.
Ce qui échoit à l’expérience est une chance, bonne ou mauvaise.
« L’idée d’expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L’expérience est au départ, et fondamentalement sans doute, une mise en danger. »
Toujours revient-elle à s’engager dans cet inconnu qu’est l’existence, à s’avancer et à affronter des dangers non encore nommés, non encore connus, et que seul son aboutissement permettra de nommer, permettra de connaître.
Faire l’expérience exige en somme de se confronter au jeu hasardeux du monde sans certitude de récompense autre que de s’y abîmer. Au commencement de toute expérience se rencontrent la curiosité et l’inquiétude. À son accomplissement incombe tout à la fois le ratage, la rature, la fortune, le trouble, la douleur, l’éblouissement.

IV
Ici s’opère le lien entre expérience et tragique : il y va d’une forme d’intensité. Tous ne sont pas terrifiés par le danger même de l’expérience révolutionnaire, mais bien plutôt par ses surprises.

V
Les promesses post-capitalistes ont fait long feu. De même que le post-modernisme ne fut qu’une forme sophistiquée de la modernité (au sens kantien), le postcapitalisme n’est qu’un avatar convivialiste, une incarnation vulgairement gauchiste du capitalisme que de braves universitaires technommunistes élaborent dans leurs têtes afin de tromper l’ennui, qui naît de l’appauvrissement de toute expérience possible.
Une décennie après cet affligeant manifeste accélérationniste qui annonça leur grande charge médiatique, rien de bien concret n’en est sorti, si ce n’est une complaisance accrue du théoricien d’élevage pour son domaine, et pour l’abrutissement de ses ouailles.
Dans Bassesse et profondeur, Mascolo rappelle ce mot du peintre Matisse après le désastre de 40 : « Si tout le monde faisait son métier comme Picasso et moi faisons le notre, ça ne serait pas arrivé. »
En notre époque de désastre total, tant environnemental qu’intellectuel et sensible, cette formule trouve un écho foudroyant dans la complaisance de l’expert pour son expertise, du commentateur public pour sa production verbale et surtout du militant-consomacteur pour sa forme de vie : « si tout le monde triait les déchets comme je le fais, cela n’arriverait pas. »
De ces parangons d’une vertu aussi idéelle que bancale, il n’y a rien d’autre à attendre qu’une pluie de salive bêtifiante.

VI
La liberté ne peut esquisser en creux sa figure dans l’existence positive que lorsque des choix sont, non pas accordés, mais possibles.
Lorsque des expériences sont en jeu.
Lorsque des volontés de chance sont ouvertes.
Cette époque, qui se veut absolue, a d’un même geste condamné les possibles (en identifiant vulgairement l’utopie soit à l’impuissance soit au totalitarisme) et restreint les offres à la demande unilatérale du marché, où le peu qui se trouve désiré, et avant même qu’il ne le soit, se trouve implacablement dicté et affiché sur toutes les vitrines commerçantes, matérielles comme idéelles.
Il n’y a pas d’autres choix que ceux imposés, pas d’autre progrès que celui énoncé par la flèche du panneau-indicateur dans le centre commercial de la non-histoire contemporaine.
Il n’y a qu’une marche et elle est forcée ; il n’y a qu’une route et c’est une autoroute. Chaque pas de côté implique désormais d’être fusillé comme déserteur.

VII
Ici se réalise le paradigme autohypnotique de ce monde.
Rien ne lui est extérieur, rien ne lui est étranger.
Ce monde est l’intensification agressive et idiote de l’antique sapience dialectique, dont il ne conserve et réalise véritablement que le second distique : Quodlibet est in quolibet et nihil est extra se.
« Tout est dans tout et rien n’est en dehors de lui. »
En annulant tout ce qui lui est extérieur, ce monde se préserve des logiques extrinsèques. Il condamne au non-sens tout ce qui ne le confirme pas, se privant par là même de tout apport authentiquement aliénant – de toute sortie de soi, de toute ouverture à l’autre.
Plus de possible-impossible, plus d’étrangéité, plus de dehors, plus d’horizon.
L’horizon, ce monde le calcule exactement comme l’écran-vert de ses blockbusters. Son horizon est un horizon-trompe-l’œil, un ciment d’images simulées et stimulantes, fonçant à une vitesse forcenée vers l’auto-destruction inconsciemment désirée, selon la formule dickienne : « celui qui ne vit que dans un monde veut la destruction de tous les mondes, y compris du sien. »
En attendant cette autolyse définitive, ce monde est encore un univers souple et courbe. Tout ce qui pourrait s’y manifester comme en-dehors se voit aussitôt rattrapé.
Il faut penser une sphère : toute ligne de fuite, implacablement, se rapproche de son point de départ. Les points de départs sont désormais connexionnistes et la réticularité du monde est un mauvais infini.
En tout endroit, le déserteur est ressaisi.
Là où il n’y a pas de désertion possible, ne demeure plus que le désastre.

VIII
L’idée de liberté doit être aujourd’hui envisagée comme le concept de chien privé de l’aboiement. Une forme mentale subsiste mais son expérience est mutilée, et en cela rendue concrètement impossible.
Dans le monde spectaculaire-marchand clôturé sur lui-même qui aujourd’hui est le notre, la liberté se trouve réduite à une peau de chagrin, la satisfaction. Peu importe ce que peut recouvrir ce terme : poussée de dopamine, shoot d’approbation, overdose de like. Lorsqu’il ne s’agit pas précisément de performances sexuelles, d’exploits salariaux ou de percées médiatiques, la tendance consiste à parler de bien-être, de plénitude ou, lorsqu’un drame s’est dessiné au cœur d’une existence (nous a impacté), de la résilience et du travail du care qu’il a fallu déployer afin de se reconstruire comme petit dispositif humain et sensible propice à accueillir sa part de bonheur.
Sur les graphiques des ingénieurs de l’anti-vie, nous sommes tous des diagrammes circulaires de sourires et de larmes.

IX
Il existe bien une entreprise de statistique généralisée (pour reprendre une formule d’Adorno) ; et cette entreprise pèse sur l’existence en zone démocratique.
Durant la pandémie de 2020, une capsule publicitaire étatique, diffusée sur les ondes radiophonique, donnait le ton : « On peut débattre de tout, mais pas des chiffres. »
Mais aux chiffres, il est possible de faire dire n’importe quoi.
C’est à cette aune qu’il faut relire ce qu’Abraham Moles écrivait en 1964 dans sa correspondance avortée avec l’Internationale Situationniste, et notamment ceci : « La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à mesure que les cybernéticiens technocratiques – dont je fais partie – mettent progressivement en fiches les trois milliards d’insectes. »
Les insectes sont désormais 8 milliards, selon l’Organisation des Nations Unies. Leur mise en fiche est pratiquement achevée, et ne demandera plus à l’avenir qu’un entretient de routine.
Quant aux interstices, ils n’en finissent plus de se faire boucher.
La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro.
La liberté de ce monde n’a jamais été plus qu’un interstice.

X
Ce monde est le monde de nos ennemis.

6. EN UN MARÉCAGE INCERTAIN

« L’histoire universelle est le progrès de la conscience de la liberté : c’est ce progrès et sa nécessité interne que nous avons à reconnaître ici. »
G. W. F Hegel La Raison dans l’Histoire

I
Il faut me taire désormais (il me faut ferme ma bouche, il me faut clore mon clavier) ; et pourtant nul silence ne vient s’imposer.
John Cage a pu en faire l’expérience primordiale dans un caisson d’isolation sensorielle : le silence n’existe pas (« [Cage] perçoit deux sons, l’aigu provient de son système nerveux, le grave de sa circulation sanguine ») – c’est-à-dire : le silence pur n’existe pas, le silence n’est qu’une intensité de bruit (une densité d’informations) qui s’abstrait finement de la scène perceptive et intellectuelle sur laquelle se dresse la part mentale de l’existence humaine.

II
Le silence est une discrétion.
La page blanche, une invitation.
Inemployée, les citations peuvent s’y déployer.
Elles sont à la fois le dehors du silence (ce qui ne se tait pas, ce qui ne sait pas se taire), et le silence du dedans (ce que je ne sais pas dire, ce que je ne peux pas taire).
Le parcellaire de la totalité et l’anti-totalité parcellarisée.
Mais je n’en livre que cinq – une main pleine – avant de m’effacer.

III
« La leçon des expériences sociales de l’Angleterre est, pour Hegel, qu’il faut abandonner les pauvres à leur destin et les renvoyer à la mendicité publique, jusqu’à ce que, éprouvant l’impossibilité d’une vie vraiment humaine dans leur société propre, ils consentent, sous sa direction, à la quitter pour contribuer, par le commerce extérieur et la colonisation, à réaliser la vocation universelle (...) que l’accroissement spontané de la production impose, dans une dialectique nécessaire, à toute société civile déterminée. Ainsi, sans nier le principe de la subjectivité, c’està-dire sans imposer au vouloir particulier le contenu universel qui se réalise pourtant abstraitement en elle, la société civile, en tant que ’police’, les rapproche l’un de l’autre, en ce sens que la puissance universelle se préoccupe du bien-être particulier et que l’individu attend un service positif de cette puissance à laquelle il commence à en appeler. »

IV
« Ainsi l’État ne se satisfait pas de sa police, de son armée, de ses tribunaux, des institutions multiples qui le consacrent et qu’il couronne, des capacités répressives qu’il détient. Ces puissances ne lui suffisent pas. Il lui faut encore le certificat de bonne conduite, de bonne vie et mœurs : l’attestation de rationalité et de moralité que seul peut lui décerner le philosophe. »

V
« Et comme ils étaient de véritables médecins, assis, plus tard, dans le bureau de Kuhlenbeck, ils parlaient des cas qu’ils avaient opérés [...]. Kuhlenbeck dit : ’Connaissez-vous l’histoire du condamné qui avait avalé l’arête et qu’on a opéré pour pouvoir le pendre le lendemain ? Soit dit en passant, c’est notre métier.’ »

VI
« Un homme a été pendu. Il s’était tranché la gorge, mais avait été ramené à la vie. On l’a pendu pour suicide. Le médecin avait prévenu qu’il était impossible de le pendre parce que la gorge s’ouvrirait et qu’il respirerait à travers l’orifice. Son avis ne fut pas écouté et l’homme fut pendu. La blessure du cou s’ouvrit immédiatement et, bien que pendu, l’homme revint encore à la vie. Il fallut un certain temps pour convoquer les magistrats et décider de ce qu’il y avait lieu de faire. Les magistrats se réunirent enfin et lui firent attacher la gorge au-dessous de la blessure jusqu’à ce qu’il mourût. »

VII
« Si vous le voulez bien, permettez-moi de poursuivre en évoquant une expérience que je fais chaque fois que je lis un roman, qu’il s’agisse de romans du passé ou de romans contemporains. Je suis frappé par une curieuse non-vérité : non pas le fait que les événements dont il est question sont inventés, mais le fait presque mensonger que les êtres humains sont décrits dans les romans comme s’ils étaient encore libres, comme si quelque chose dépendait encore de leur action individuelle, de leurs motivations, de ce qui fait précisément d’eux des individus. Pourtant, on a au contraire le sentiment que les êtres humains dans leur écrasante majorité sont depuis longtemps réduits à de simples fonctions au sein d’une machinerie sociale monstrueuse dans laquelle nous sommes tous pris. On pourrait peut-être forcer le trait en disant que la vie, du moins tout ce que nous évoque le mot "vie" n’existe plus à proprement parler. C’est en quelque sorte ce qu’exprimait au XIXe siècle déjà Ferdinand Kürnberger, remarquable homme de lettres, par cette formule : "la vie ne vit pas". »

VIII
Ce monde veut nous libérer de la vie.

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1. I K. Marx, Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel
1. II T. W. Adorno, Dialectique négative
1. V G. Bataille, Sur Nietzsche
2. I C. Duits, André Breton a-t-il dit passe ?
2. V M. Tronti, Son propre temps appris par la pensée (p.73)
3. I G. Cesarano & G. Collu, Apocalypse & Révolution, p.143
3. II J.-P. Curnier, La Piraterie dans l’âme (p.34)
3. III T. W. Adorno, Dialectique négative
3. III G. W. F. Hegel, La Constitution de l’Allemagne
3. III F. Kafka, La Colonie pénitentiaire
3. IV T. W. Adorno, Dialectique négative
3. V J. Baudrillard, La Pensée radicale
3. VI J.-P. Manchette, Nada (la phrase n’apparaît pas dans le livre, avec le propos duquel elle entre en contradiction, mais dans le film qu’en tira Chabrol, sur un scénario de Manchette lui-même)
3. VI H. Lefebvre, La Fin de L’Histoire
3. VI T. W. Adorno, Dialectique négative
4. III M. Tronti, Thèses sur Benjamin (in La politique au crépuscule)
4. IV J. Vaché, Lettres de guerre
4. V M. Allain & P. Souvestre, Le Rour
4. VII E. Macron, 16/2/26, cité par le Canard Enchaîné
4. VII Le Monde, éditorial, 17/2/26
4. VII T. W. Adorno, Dialectique négative, p.117
5. II W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, [M3, 3]
5. III G.-A. Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande
5. III R. Munier, Le contour, l’éclat
5. V D. Mascolo, Bassesse et profondeur (Lignes n°15, première série)
5. VII D. Lapoujade, L’altération des mondes
5. IX Internationale Situationniste n° 9, p. 45
6. I D. Fano, Un champion de mélancolie §47
6. III B. Bourgeois, La pensée politique de Hegel
6. IV H. Lefebvre, La Fin de l’Histoire, §15
6. V H. Broch, Les Somnambules, p.448
6. VI Lettre de Nicholas Ogarev à Mary Sutherland, vers 1860, citée par A. Alvarez, Le Dieu sauvage, p. 67
6. VII T. W. Adorno, Le monde administré ou la crise de l’individu, discussion entre E. Kogon, M. Horkheimer & T. W. Adorno, 1950, in Prismes n°6, p.163-164

[1Sauf à se manifester discrètement, avec pour seul indice du larcin accompli une composition en italique, la plupart des citations qui émaillent avec insistance ce texte s’exposent sans autre collier que leurs guillemets en chevrons doubles. Toutes les références, qu’il s’agisse là d’emprunt comme de chapardage, sont offertes en page finale

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