Cinq rêves et demi

Frédéric Bisson

paru dans lundimatin#518, le 5 mai 2026

Rêve des orphées

La maison est infestée d’orphées mais nous ne pouvons pas les voir. Ce sont des espèces de serpents à ce qu’on dit : on dirait des orvets, elles sont fragiles comme des orvets dont la queue peut nous rester entre les doigts quand on les attrape dans les jardins. Elles se lovent dans les maisons parce qu’elles ont peur d’être seules, c’est ça, elles sont attirées par les maisons. Avec les bombes invisibles partout dehors, ça ne risque pas de s’arranger. Nous cherchons nos orphées dans le salon, dans la cuisine, dans les chambres. Il y a des coins où on a des chances d’en trouver, paraît-il, sous les matelas, derrière les portes, entre deux pièces. Elles aiment surtout ce qui est entre. Ce sont des parasites d’interstices. Heureusement j’ai mon appareil photo, me dit-elle, je vais les révéler. Elle passe le salon au détecteur photo, scanne l’espace très lentement, méthodiquement, comme on tond la pelouse, par bandes parallèles. En voilà une, s’exclame-t-elle tout d’un coup, d’une voix calme et satisfaite. L’orphée est sur le paillasson, comme une chienne enroulée sur elle-même par une nuit d’orage, la patte sur les yeux. Elle a peur, on dirait. Il y en a d’autres. Il y a un nœud d’orphées dans l’escalier, quand tu penses qu’on passe dedans tous les jours sans s’en rendre compte, depuis combien ?, au moins trois semaines. C’est inévitable qu’on soit contaminés si on n’a pas une hygiène irréprochable. Il faut tout passer à l’alcool, les enivrer et les étouffer, c’est la seule manière. Maintenant c’est nous qu’elle scanne, avec son appareil. J’en ai une dans les cheveux qui se tortille. Elle se scanne aussi, elle en a plus que moi, dans ses vêtements, entre la peau et le tissu. Elles sont nouées à nous, me dit-elle, à mes chevilles j’en ai deux, à mes poignets j’en ai. Nous sommes vraiment infestés. Elles ne sont peut-être pas méchantes, après tout, il faut les comprendre, même pour les tuer il faut d’abord prendre le temps de les comprendre. On peut essayer. On a bien vécu sans les voir, alors qu’est-ce que ça change. On peut faire avec elles, qu’en penses-tu ? J’accepte. Mais bientôt elle n’en a plus que pour les orphées. Quand on fait l’amour elle me dit attention aux orphées tu leur fais peur avec ta brutalité, tu leur fais mal, tu ne les entends pas crier ? Regarde-toi un peu, regarde-toi à travers leurs yeux. La seule manière c’est de faire avec elles, de faire avec les orphées.

Rêve de la chair bleue

C’est un homme brûlé à l’huile de cuisson. Il me raconte qu’on ne peut pas faire la cuisine sans risquer de se brûler, c’est un risque qu’il faut accepter. Mais les blessures que cela provoque sont particulières. Ça fait une sorte de nécrose à l’endroit de la brûlure. Les gens brûlés se reconnaissent à ces marques, comme des pestiférés. Il y en a de plus en plus, mais ils ont honte, ils cachent les brûlures sous leurs vêtements. Et les brûlures continuent. Elles s’approfondissent peu à peu, longtemps après le contact. Chez l’homme qui me parle, le majeur et l’annulaire de la main droite sont pris ensemble, fondus et boursouflés, d’un bleu persan. Il doit manier les poêles comme avec une sorte de pince de crabe, maintenant. Et puis quelques instants plus tard, c’est le nez. Il a le nez mangé par la chair bleue. Il voit d’anciennes photos de lui, plus jeune, et il dit, Comme j’étais beau et charmant ! Mais la tristesse vire à l’angoisse. Ce qui l’angoisse surtout, c’est de ne bientôt plus pouvoir faire son travail. Car il faut continuer, vous comprenez, que voulez-vous que je fasse ? Il a les doigts recroquevillés, ce ne sont même plus des doigts. La chair bleue efface les traits et les formes. Ce qui est étrange, c’est la progression rapide du mal, comme si l’huile de cuisson devait absolument dévorer le corps. L’expansion de la chair bleue est irrépressible. Et pourtant il faut continuer.

Rêve des pénuries

Elle aime le beurre. Elle en met des couches épaisses sur ses tartines. J’allume. Elle préfère rester dans le noir pour manger le beurre, si ça ne me fait rien. D’accord, j’éteins. On met la radio. Ce sont les informations, ça parle de pénuries. Elle est en train de faire des listes. Elle compte ce qui manque, ce qui va manquer. Il faut s’organiser. On doit économiser le beurre. Il faudra faire ceinture, me dit-elle, sans le beurre je ne pourrai pas suivre le rythme d’avant au travail et en amour, nos recettes ne nous le permettent pas. Si c’est ça, je rallume. La lumière révèle son nouvel état, son corps est à vif, comme une écorchée de cours d’anatomie. Tu vois, sans le beurre, ce que je suis. Votre attention, s’il vous plaît : les autorités sanitaires annoncent que nous entrons maintenant dans la phase 2 de pénurie générale. La peau. Puis c’est la chair. Il n’y aura bientôt plus de chair. La chair manque, on en est là. Ce seront seulement des nerfs, maintenant, des tendons, des fibres. Je donne dans son squelette ça sonne sec comme du genévrier. Les pénuries s’enchaînent en cascade. Elle veut éteindre, mais je lui dis, Je vais m’habituer.

Rêve du visage

Ça te fait une drôle de tête quand tu enlèves ton visage. (C’est tout ce qui me reste de ce rêve.)

Rêve des images de diplomatie

Je fais voir à H. des images que je lui tends, comme les arcanes d’un jeu de tarot, mais de formes inégales. (Certaines images semblent avoir été découpées aux ciseaux dans des magazines, les découpes sont imparfaites.) Je lui demande celles qu’elle aime. Tu dois en choisir trois et dire ton ordre de préférence. Elle hésite, son doigt va et vient. Que regardez-vous comme ça ?, demande tout à coup quelqu’un qui vient de surgir et de s’arrêter devant nous, comme si on avait allumé la lumière dans la chambre au milieu de la nuit où nous chuchotions sur le lit. Ce sont des images de diplomatie, répond-elle timidement… Vous ne pouvez pas garder ça pour vous, les images sont à tout le monde. La personne est autoritaire : Ce sont des espèces protégées, oui ou non ? De nous deux, c’est H. qui a le plus honte. (Elle ne dit pas que c’est moi qui lui ai montré les images de diplomatie.) Abattez votre jeu, faîtes voir, un peu ! Il y a du monde. Elle doit alors montrer à tout le monde ses images préférées, celles qu’elle a choisies tout à l’heure à ma demande. Il y a une image de missile-clown, avec un nez rouge et des dents. Il y a des organes interdits ou disparus, ou en voie d’extinction. L’accusateur vindicatif est soudain de mon côté, tandis que H., elle, est toute seule de l’autre, comme agenouillée, mais toujours loyale. La diplomatie est une calamité, me dit-il en se penchant fraternellement à mon épaule, presque amical : apprenez à vous méfier, c’est une terrible diplomate, l’avez-vous seulement vérifiée avant de jouer ? C’est du vivant qu’elle manipule, tout de même.

Rêve de la glande nymphéale

Je lui tends le paquet, elle tire sur les rubans rouges qui se dénouent dans un murmure de soie, puis elle soulève lentement le couvercle de la boîte. Elle en sort le régime de lames inégales en acier chirurgical, attachée à son extrémité à la glande de Morozov, la glande nymphéale, rose et torsadée, qu’elle manie avec une infinie délicatesse entre ses doigts fins. Puis la télécommande à trois touches. Mais tu es fou. Elle est très impressionnée, comme si c’était trop cher ou trop bien pour elle, comme si elle n’allait pas être à la hauteur. Elle manipule l’ensemble avec prudence, comme des bijoux précieux, les lames, la glande. Je veux l’essayer tout de suite. Elle s’éclipse dans la salle de bain, et quand elle revient équipée, les lames sont parfaitement à sa taille, ça lui va très bien. Il y avait une vendeuse qui avait à peu près ta taille et ta morphologie, elle l’a essayé, elle s’est longtemps admirée, puis a soupiré et m’a dit votre femme a beaucoup de chance… Elle se regarde dans le miroir, je lui dis que ça lui va encore mieux qu’à la vendeuse. Les lames brillent sous les spots du faux plafond, disposées en sautoir à son cou, remontent dans ses joues, prêtes à lacérer. Elle me tend la télécommande en me disant merci, merci vraiment, je suis encore plus amoureuse maintenant que tu peux m’acérer quand tu veux. À ce moment – à ce mot –, tout change. Je panique soudain en me demandant où j’ai bien pu trouver cet équipement. C’est moi qui suis regardé, maintenant. Elle me regarde enfin, avec la glande de Morozov en elle, Tu es maintenant mon petit Nymphoznik. Attention, c’est armé : tu as trois possibilités sur la commande, ne te trompe pas.

Frédéric Bisson
Illustrations : Charles Burns, Caprice (2023)

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