J’avais vingt ans au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. Je vais peut-être vivre celui des démocraties européennes. Il serait temps de se dire que les deux événements ont partie liée.
Je n’ai pas été de ceux qui se sont réjouis, pour des raisons morales ou idéologiques, de l’effondrement de l’URSS. Il était bon qu’un système totalitaire s’effondre, que les peuples et les individus retrouvent, au moins passagèrement, le vertige du possible, mais je savais, et comment sait-on ces choses-là, à vingt ans, je ne saurai le dire, que cet effondrement allait terrasser pour longtemps le spectre qui hantait le XXe siècle et qui avait été fait prisonnier par le système bolchévique : celui du communisme. Paradoxalement, tant que l’Union soviétique existait, restait présente, exactement comme un fantôme qui revient hanter les vivants, la possibilité, trahie, avortée, mutilée, du communisme. Et, pour être plus clair encore, la possibilité d’en finir avec la forme bourgeoise de l’économie et des rapports sociaux, avec la domination d’un groupe d’hommes sur les autres, avec la capture et la prédation qui s’y déploie. La social-démocratie ne pouvait être habitée par cette possibilité. Elle pouvait l’avoir été – au moins sur le plan du fantasme –, tant que le spectre du communisme hantait l’Europe : ce ne serait plus jamais le cas.
Mais la démocratie parlementaire bourgeoise, sur laquelle l’Europe s’est fondée après la Seconde Guerre mondiale, serait-elle hantée, elle aussi ? Et par quoi ? Comment se fait-il que tant de groupes d’intérêts, puissants, organisés, cherchent à la terrasser, elle qui fut l’alliée la plus zélée de l’économie libérale ? Que cherchent donc à détruire ces intérêts à travers cette démocratie qui ne les sert plus assez ? C’est simple : la Révolution française. La Révolution française a toujours été le spectre des démocraties européennes – ce n’est pas, non, celui du fascisme ou du nazisme. Et, si les démocraties européennes s’effondrent, c’est la Révolution française qu’elles contiennent (dans tous les sens du mot) qui sera chassé d’Europe – et du monde. Exactement comme le communisme fut chassé de l’histoire par l’effondrement de l’URSS.
Je me suis longtemps demandé ce qui me retenait de souhaiter purement et simplement la chute des démocraties parlementaires bourgeoises, j’ai aujourd’hui compris quoi. L’effondrement des démocraties européennes est la perspective la plus effrayante qui puisse exister lorsque l’on sait ce qui est en mesure de le provoquer, ce qui les remplacera, et ce qui sera tué avec elles. On pourrait me répondre : « As-tu besoin du souvenir de la Révolution française pour désirer un autre monde ? Oublie-là, si elle ne sert qu’à cautionner la pseudo-démocratie bourgeoise. Nous en ferons une autre. » Pour répondre à cette objection, qui me hante elle aussi, et depuis toujours, je suis obligé de faire un détour.
Le texte le plus idiot de Guy Debord s’appelle « Il faut recommencer la guerre d’Espagne ». On a beau être ou se déclarer anarchiste, et conséquent avec ses idées, on se retrouve parfois à énoncer des conneries monumentales : quels sont les Espagnols qui pouvaient bien souhaiter recommencer la guerre civile, y compris sous Franco ? De tels événements n’ont lieu qu’une seule fois, et leur issue ne se corrige pas – sinon par d’autres moyens. C’est par la puissance de la mémoire, par la capacité méditative et performative de la mémoire, que ces moyens adviennent.
Mon lecteur aura compris où je souhaite l’emmener : il y a actuellement en Europe une guerre qui, dès son déclenchement, a pris dans ma psyché la valeur de la guerre d’Espagne de façon obscure, et j’ai eu jusqu’à présent bien du mal à m’en expliquer tant mes interlocuteurs semblaient toujours mieux informés que moi des enjeux secrets de l’action. Le conflit russo-ukrainien partage pourtant et au moins deux traits avec la guerre d’Espagne de 1936 : il s’annonce d’emblée comme le prélude à une guerre plus large sur le continent et il oppose les tenants de la démocratie libérale bourgeoise et les tenants de l’autocratie. Est-ce anecdotique ? Je pense au contraire qu’il faut savoir juger sur les apparences, à moins d’être fou.
Cela pose mille questions convenues qui ici ne m’intéressent pas (sur ce qu’il est juste de faire dans l’isoloir, par exemple, ce genre de débats perdus d’avance). Cela pose toutes les contradictions qui existent à vivre dans un monde dont on refuse l’ordre symbolique, dont on souhaite renverser les prédicats, etc. Et si j’emprunte cette voie, tout me tombe des mains. Peu m’importe donc ici que je sois convaincu qu’il existe un devenir-fasciste du capital et de la technologie tandis que nos élections démocratiques légitimeraient ce devenir dans nos pays alors qu’ailleurs la mascarade ne serait pas nécessaire. Mais pourquoi cette différence, d’ailleurs ? Et si le déni ne consistait pas à se dire que la démocratie bourgeoise n’incarne que le devenir-fasciste du monde pour refuser l’idée, fort gênante, qu’elle soit hantée par la Révolution française comme une maison par ses morts ? Et que celui qui détruira la maison ne libérera pas le fantôme, mais le fera disparaître ? Voici donc mon effroi.
Pablo Durán
Janvier 2026






