I
Vous étiez le seul à parler.
Je n’ai pu poser aucun mot.
Et si je prenais la parole, maintenant ?
Je m’effondrais.
Et si je prenais la parole, maintenant ?
Il faudrait que je dise tant.
Quand j’étais petite j’ai menti à toute ma classe.
Je leur ai dit que j’étais française.
Que j’allais pas passer beaucoup de temps ici
parce qu’il fallait que je rentre bientôt en France.
Je leur ai dit que normalement je parlais en français,
mais que je faisais un effort pour eux,
pour qu’ils me comprennent.
Quand ils me demandaient de leurs montrer,
je parlais dans un charabia qui me sonnait français.
Je ne sais pas comment je connaissais
le son du français
mais j’ai du être assez convaincante
car ils me croyaient.
Bliscette y Rédoum ! Par vréminol en détrasouve !
ménéphor de l’écloudi vétronce.
Griboume ! Griboume ! Léfrande, oh trivilu !
...Je m’aimais bien maintenant que j’étais française.
Comme c’était bon de ne pas venir de là !
D’avoir un ailleurs où aller !
Je faisais mes valises à la maison,
j’étais prête pour mon départ.
C’était comme dans mes rêves,
où je rêvais que moi-adulte
venait me chercher à l’école,
j’allais vivre avec elle,
avec ce moi venant du futur,
Je montais dans sa voiture
et on partait
faire des aventures.
On y va ! On y va en France !
Là où il fait bon vivre !
Là où on parle en français !
La langue que je parle normalement !
Et moi-adulte parlait aussi en français,
on pouvait se parler comme ça.
Je nous voyais, dans mes rêves,
en voiture ensemble.
Elle roulait vite, moi-adulte !
Dans une décapotable, le vent dans nos cheveux.
II
Je me demande ce que cela signifie
que la réponse du tribunal tarde,
et si c’est un mauvais signe.
Je vois que mon avocat est en train de m’écrire sur WhatsApp.
Il arrête d’écrire.
Mon avocat recommence à écrire,
mais cette fois-ci pendant très longtemps,
et je ne peux m’empêcher de regarder la phrase :
« AVOCAT est en train d’écrire »
Un avocat-écrivain.
Il raconte.
Il me raconte car je ne sais pas me raconter.
C’est lui qui sait me raconter sans même me connaître.
Moi je ne saurais pas quoi dire.
Je raconterais sûrement des histoires,
car quand il s’agit de dire la vérité,
je ne connais que des histoires,
et de toute façon je n’ai pas le droit de dire toute seule.
L’avocat continue d’écrire
Il faut savoir raconter la vérité,
sinon personne ne te croit.
III
Au lycée dans la Marne,
j’ai été impressionnée par le nombre d’élèves.
Il y avait une agitation incroyable après la sonnerie,
et tout le monde semblait savoir quoi faire.
Un merveilleux système de circulation
s’est créé spontanément,
et chaque individu se déplaçait
à la vitesse idéale,
empruntant la voie de moindre résistance
dans les couloirs.
Comme des vaisseaux sanguins
Qui pulsent
dans les veines.
Mais moi j’avais été
dans un très petit collège
dans une très grande forêt,
où il n’y avait
ni sonneries
ni couloirs,
donc je me sentais complètement perdue.
Ce sentiment était amplifié par le fait que je ne parlais
aucun mot de français.
Je me retrouvais sans langue.
Et je ne comprenais pas le système des vaisseaux sanguins
qui empruntent la voie de moindre résistance,
et je n’arrêtais pas de faire des choses étranges
comme tenir la porte ouverte pour la personne derrière moi
ou m’arrêter au milieu du chemin et faire signe
« oh non, après toi »
Cela a complètement perturbé le système,
et j’ai reçu des regards agacés.
Je me souviens de la douleur
de ne pouvoir parler à personne.
IV
Je ne pensais pas que je m’occuperais d’elle très longtemps,
la petite Anaïs,
J’avais accepté un travail supplémentaire de baby-sitting
pour essayer de rassurer la préfecture
et leurs prouver que je pouvais gagner
beaucoup d’argent.
La petite Anaïs m’a vue à la crèche,
le premier jour,
et m’a tendu ses petits bras, comme si elle me connaissait.
Peut-être qu’elle savait quelque chose que j’ignorais.
Anaïs avait douze mois,
elle ne savait pas encore parler,
mais elle savait rire
et faire beaucoup de blagues.
L’humour est surtout une question de timing après tout.
Elle avait compris ça.
Mon travail consistait à aller chercher Anaïs à la crèche tous les jours
et à lui parler dans une autre langue.
On espérait que ça lui permettrait de devenir
ce que tous les parents chérissent par-dessus tout :
une personne bilingue.
Anaïs n’avait pas l’air de se soucier de la langue dans laquelle on lui parlait,
du moment qu’on avait le sens de l’humour.
Elle piquait d’énormes crises si je ne « comprenais » pas ses blagues.
V
Comment s’appelle le bavardage inconscient d’un enfant
juste avant qu’il s’endorme ?
Je crois que ça s’appelle
le « bavardage de berceau ».
Une sorte de monologue pré-sommeil
prononcé entre les états de sommeil et d’éveil.
Un discours qui est adressé
au noir,
à la fin de la journée,
à l’univers.
Il s’agit d’un discours conversationnel
inconscient
avec des tours de parole contenant souvent des séquences question-réponse
cohérentes sur le plan sémantique et syntaxique.
Il contient parfois des jeux de mots et des bribes de comptines.
Une sorte de langue
qui continue à murmurer,
murmurer
murmurer au-delà de la mort.
Marcher sur la couette
Où est la couette d’Anaïs ?
Où est la couette d’Anaïs ?
C’est caché où ?
Les livres
En bas
En bas
J’ai livres aujourd’hui J’enlève la couette blanche Sur la couette
Sous la couette
Dors
Quelle couette bleue
Qu’est-ce que... Prends la couette
VI
Ma première semaine à la fac.
Je suis épuisée d’essayer de noter chaque mot
prononcé par les professeurs,
car c’est ce qu’on devait faire au lycée,
alors je continue à le faire,
mais en me sentant beaucoup plus adulte.
Les premiers jours passent très vite,
il y a tellement de choses à faire
et ma main gauche est tellement tachée d’encre.
Je ne connais pas un mot : “Autrui.”
Ça doit être un philosophe français.
On parle tellement de cet auteur qui semble si impénétrable,
si opaque, que personne ne le comprend.
Qui est ce type ?
Quel est son ouvrage ?
Pourquoi je n’ai jamais entendu parler de lui ?
Je suis tellement peu cultivée.
Je vais faire une recherche Google
dès que je rentre chez moi,
et je continue à acquiescer avec tout le monde, fronçant les sourcils devant ce penseur si curieux et solitaire.
Je l’imagine,
Autrui,
seul dans la foule.
L’étrange intuition
Que nous nous comprenions.
Autrui,
seul dans la foule.
L’étrange intuition
Que nous allons nous aimer.
VII
Le Tribunal Administratif de Paris statue :
après avoir constaté que la délégation
de signature était régulière,
que la motivation, même imparfaite, était suffisante,
que l’examen personnel avait eu lieu,
que les erreurs commises sur la date d’arrivée et sur la
nature de la demande de l’étranger
n’étaient pas de nature à modifier la décision,
et qu’à la date de celle-ci l’intéressée était célibataire,
sans charge de famille,
exerçant seulement des activités partielles,
n’étant pas dépourvue d’attaches dans son pays d’origine,
doit conclure
que le refus de séjour n’a pas porté une atteinte disproportionnée
à sa vie privée et familiale,
et que par suite l’obligation de quitter le territoire Français et la fixation du pays de renvoi
sont également légales,
de sorte que la requête doit être rejetée.
Article premier : La requête de Madame est rejetée.
VIII
Je ne savais pas, avant,
que les sans papiers n’avaient pas le droit
de demander des papiers.
Je supposais qu’ils ne parvenaient pas à les recevoir.
Mais à aucun moment je me suis imaginée
que ces gens perdaient le droit de demander.
A partir d’aujourd’hui
je perds le droit
de faire une demande de titre de séjour.
Et ce pendant trois ans.
Croire que c’est une parenthèse
Une brèche,
Qui s’ouvre dans le temps.
Croire que c’est plein de souffrance mais aussi de découvertes
Ce fut un basculement
Sans fin
Sans suite
Sans leçon
Désormais ne plus rien attendre
S’habituer
Vivre
Ça continue
Ça ; ma vie,
Cette histoire vécue depuis l’intérieur
IX
Je ne sais pas
ce que ça veut dire
d’aimer son pays,
ses origines
Je n’ai jamais songé
à un idéal d’antan,
jamais je n’ai rêvassé
Cette nuit j’ai rêvé
que ma langue a été mutilée.
Ma langue.
Le rêve était en français.
Je me suis rendue compte
que j’allais la perdre
ma langue
le français
Je me suis rendue compte
que tout reposait sur ça
Le jeu
L’expression
Tout ce qui m’est cher
L’horreur devant :
Une vie sans langue
Sans voix.
J’enlève le bout de chair
et le regarde dans ma main
Un morceau de thon cru blotti dans ma paume
X
Walter Benjamin dit que
le cri de douleur est continue
avec la douleur elle-même.
Le cri est co-réel avec la douleur.
Le cri est “de” la douleur,et non
pas à son propos.
Langage et monde ne font qu’un. Une
tapisserie de langue pure.
Comme tu l’aimes cette langue !
Chaque fois que tes phrases s’allongent un peu,
gagnent en précision, des vagues de plaisir
parcourent ton corps.
Un univers s’ouvre à toi.
Un autre monde
dans lequel tu deviens quelqu’un
d’autre, loin de là d’où tu viens.
Ce qui compose ce nouveau monde,
la douceur veloutée,
la délicatesse,
la rondeur lisse,
tu les vénères.
Et dans ce lieu, auquel tu appartiens
comme tu n’as jamais appartenu auparavant,
tu es accidentelle. Tu es externe.
Et puis ça.
Il n’est pas étonnant que tu aies été condamnée à partir pour ne plus jamais revenir. Tu n’as jamais été un maillon de la trame de ce monde, tu n’étais qu’une avide auditrice. Et ce monde que tu vénères, ce monde auquel tu as donné ces choses qui sont tellement à toi que tu les considères comme étant toi-même, tu n’existeras plus dans ce monde. Et pire, ce monde continuera d’exister sans toi.
Il n’y a rien en toi que tu ne puisses perdre,
le destin peut abolir au hasard
ce que tu es
et mettre à ta place
n’importe quelle chose abjecte et insignifiante.
Tu es externe, contingente.
XI
Seule dans ton appartement, au milieu de la nuit,
tu regardes la lumière de la lune.
Vomir était exactement ce que tu avais envie de faire.
C’était le seul geste adéquat.
Ce qui sortait était de couleur sombre.
Le ciel et ce qui sortait de toi
étaient de la même couleur sombre.
Tu étais toi aussi de cette même couleur sombre.
Cette couleur sombre était si sombre
que les contours des choses étaient indistincts.
Le monde semblait être
un mélange
sombre de toutes les couleurs,
les limites des choses se fondaient
dans le reste.
L’obscurité à l’intérieur,
à l’extérieur et tout autour,
Ça sortait et se mélangeait avec le tout.
Le corps n’était plus un réceptacle obéissant.
Le corps, pour se sauver, se révolte.
Te voilà, et voici ton corps.
XII
« Vous allez avoir besoin de preuves. Des chiffres, des certificats, des témoignages, des fiches de paie. Au cours des neuf dernières années, qu’avez-vous vraiment fait de votre vie ? Vous avez obtenu un diplôme ? D’accord, mais cela ne suffira pas. Vous avez réalisé un court métrage ? D’accord. Vous avez « fait un peu de cinéma » ? ...C’est une blague ? La préfecture va devoir comprendre que votre vie vaut la peine d’être vécue, et ce que vous me donnez là... ce n’est pas suffisant. Avez-vous des enfants ? Ça, ça aurait vraiment... du sens, vous comprenez ? Vous n’êtes pas mariée ? Vous comprenez ce que je veux dire par "données significatives" ? »
XIII
Pendant la dernière audience au tribunal je regardais les visages
des trois magistrates
qui allaient juger mon dossier.
Une parmi les trois
me regardait beaucoup,
mes amis l’ont remarqué aussi.
Les deux autres regardaient mon avocat.
Elle avait un regard étrange cette juge.
Elle me fixait.
Plus tard, mon avocat m’a expliqué
que les juges examinent au préalable
tous les documents
relatifs aux affaires administratives
avant l’audience.
Ils se sont déjà réunis autour d’une table
pour discuter de la légalité de l’affaire
et ont en fait déjà décidé de l’issue.
L’audience n’est qu’une mise en scène.
La juge me regardait étrangement,
car elle regardait quelqu’un sur le point de perdre la vie,
et elle le savait.
Metteuse en scène de ma mort,
J’étais sa comédienne.
J’avais passé le casting pour le rôle de “l’immigrée”,
Mais à la dernière minute on m’a relégué à “la clandestine”.
J’allais bien jouer tout de même.
Dans son regard
Je deviens grande.
Je prends la place
creusée par son désir
Je me transforme.
Je joue ma mort
administrative.
Comme toute actrice
ce n’est pas la première fois
que mon personnage meurt avant la fin.
Les policiers m’accompagnent à l’échafaud
Je chante en comptant mes pas
Pleins de corps humains participent à la procédure
Personne ne l’arrête. Mes proches regardent depuis l’audience.
Je chante jusqu’à ma mort.
Il faudrait ici convoquer Levinas, lecteur des visages.
Car le visage de l’autre, dans sa nudité,
porte une interpellation que nul ne peut ignorer
sans se défaire de son humanité :
Tu ne tueras point.
XIV
Petits cafards, écoutez bien
C’est ça qu’il a dit.
“On devrait organiser des sortes de grandes rafles”
Il dit.
On devrait faire des choses injustes
Injustes, oui.
Je sais que ça fait pas joli.
Petits cafards, écoutez bien
Si vous étiez le genre de personnes qu’on voulait ici
Vous seriez les bienvenus
Mais vous ne l’êtes pas
Donc vous ne l’êtes pas
Il n’y a pas de trou assez profond
pour vous y mettre tous
Il dit
À mon époque,
ce pays était grand
la patrie des droits de l’homme.
Notre plus grande erreur,
le début de notre chute
1789
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Quand je termine une dure journée de travail
Je pars à la recherche de femmes
Aucune d’entre elles ne veut de moi
Personne n’enlace ma tête dans ses bras
Et quand elles le font, elles rient derrière mon dos
Je vais récurer ces rues
Je vais les récurer jusqu’à ce qu’elles soient propres
Je suis désolé, mamie
Je suis désolé, papi
Ne vous retournez pas dans vos tombes
S’il vous plaît, ne vous retournez pas dans vos tombes
Je suis du bon côté de l’histoire
Je suis du bon côté
Personne ne m’enlace la tête dans ses bras
Écoutez, petits cafards
On va tous y passer
Je creuserai un trou assez grand pour nous tous,
Vous serez les premiers à y descendre
Je me jetterai sur vous
Et j’enlacerai vos têtes sans vie dans mes bras
On sera tous ensemble
Au fond de ce grand trou
Ce grand trou que j’ai creusé pour nous.
XV
Ça te donne une envie étrange
de comprendre les limites de cette violence.
Comme un enfant battu,
à la fois ébloui
et
terrifié,
devant la violence de son père.
Une confusion des sentiments ; ce n’est pas la première fois.
Tu veux les forcer
à te forcer.
Et donc on te tire par les cheveux : douleur cuisante
( tête )
vers la porte,
tu voles.
Le sol,
tu heurtes après.
Silence.
Voilà les limites.
La limite c’est la porte.
Silence ; c’est fini.
Tu te tais.
Ce qui est tu
devient douleur.
Ce qui es.
tu
deviens
douleur.
Et douleur te devient.
XVI
Avez-vous un titre de séjour ?
Oui.
Puis-je le voir ?
Oui.
Ce titre de séjour indique que vous êtes mariée. Oui.
Où est votre mari ?
Il n’est pas là.
Pourquoi n’est-il pas là ?
Il est parti.
En temps normal, nous n’accepterons pas ce titre de séjour.
Je comprends.
Pause.
Pourquoi votre mari est-il parti ?
Pour me quitter.
Pourquoi vous a-t-il quitté ?
Il devait partir de toute urgence.
Quelle est la raison de cette urgence ?
Il y avait plusieurs raisons.
Refusez-vous de me donner la raison ?
Non.
Quelle est la raison ?
Mon mari s’est lancé dans une quête pour sauver sa vie, vie que son père venait de perdre. Il est parti pour déterminer s’il existe une vie qu’il veut bien vivre.
Soit. Votre titre de séjour nécessite toutefois la continuité de votre vie commune.
Oui.
Vous ne pouvez pas rester s’il est parti.
Je sais.
Pause
Vous êtes une femme ?
Oui.
Vous avez quel âge ?
J’ai trente ans.
Vous avez de la famille en France ?
J’ai des amis.
Vous êtes seule.
Non.
Je note : femme seul, trente ans. Votre mari vous a quitté et vous ne voulez pas retourner à votre famille dans votre pays d’origine ?
Non.
C’est une situation plutôt inhabituelle...
Dans quelle situation étiez-vous lorsque votre mari est parti ?
J’étais dépendante de lui.
Vous étiez dépendante de lui et votre mari vous a quitté ?
Oui.
Il a pris ses affaires et il est parti ?
Oui.
Il est parti en urgence pour déterminer s’il existe une vie qu’il veut bien vivre ?
Oui.
Il existe une vie qu’il veut bien vivre ?
Je ne sais pas.
Vous êtes dévastée ?
Oui. Oui et non.
Comment ça, “oui et non” ?
En apparence, je suis calme et douce. Autrement dit, j’ai l’air d’être pleine de ressources. Et, en réalité, je suis pleine de ressources, ma psy me le dit très souvent. Mon calme et ma douceur apparentes ne sont rien d’autre que le résultat de mon privilège. Je suis, en apparence, sans besoin. Je ne suis pas un fardeau pour la société.
Or, mon apparence ne révèle rien de ma stabilité. Tout le monde croit que la précarité ne peut se produire sans être visible. Tout le monde pense qu’il ne faut pas approcher les migrants qui dorment dans la rue sauf pour les aider. Qu’aucune interaction ne serait possible entre eux et la société à part un geste de charité ou de violence. Ainsi, mon calme est différent de celui du migrant qui dort dans la rue. Mon calme est lié à mon privilège, et le privilège est rassurant, en tout temps, car il maintient l’illusion de la stabilité pour les personnes qui me regardent. Elles sont certaines que je m’en sortirai. Et je m’en sortirai. Se mettre à la place d’un être dont l’âme est mutilée par le malheur, c’est anéantir sa propre âme. Selon Simone Weil, c’est ainsi que les malheureux ne sont pas écoutés.
Vous m’avez au moins parlé dignement, vous, agent du guichet, ce que vous n’auriez peut-être pas fait si j’étais apparue devant vous comme un migrant qui dort dans la rue. Mon cas pouvait être extrêmement particulier et pourtant, vous et moi, ici au guichet, se retrouvent tout de même. Je suis quand même bannie du pays, peu importe la sécurité que je dégage. Mon cas n’est pas particulier. C’est même très courant. Ce que vous trouvez particulier, c’est que ça tombe sur une personne qui apparaît favorisée.
Je suis dévastée d’être chassée de la seule vie qui est mienne, cependant je sais que je vais acquérir des expériences nouvelles dans le monde au delà de ma mort administrative, acte d’acquisition que la présence de mon mari et la sécurité d’un titre de séjour m’empêcheraient d’accomplir.
“Tout ce que produit une personne, écrit Simone Weil, quand l’esprit de justice et de vérité la maîtrise, est revêtu de l’éclat de la beauté. La beauté est sensible, la vérité et la justice à la langue coupée ne peuvent espérer aucun secours que le sien. Elle n’a pas non plus de langage ; elle ne parle pas ; elle ne dit rien. Mais elle a une voix, elle appelle et montre la justice et la vérité qui sont sans voix. Comme un chien, la beauté aboie pour faire venir de l’aide. Justice, Vérité et Beauté, avec ces trois mots il n’est pas besoin d’en chercher d’autres.”
Cher agent du guichet, il parait que j’ai fait partir mon mari et mon titre de séjour en quelque sorte, pour me retrouver ici, sur le seuil de cette porte aujourd’hui avec vous.
Effectivement madame,
cette porte était faite pour vous.
Maintenant, je la ferme.
XVII
Tout le monde sait qu’une immigrée ne doit pas mentir. `
Il faut dire la vérité et seule la vérité sera récompensée.
Nous gardons ceux qui sont honnêtes.
Tu as été honnête.
Ton frère et toi n’avez que trois ans d’écart.
Tu étais plus grande que lui.
Vous vivez dans une grande maison ancienne
où tu étais convaincue qu’il y avait des passages secrets
dans les murs.
Une nuit, alors que vous étiez seuls et tout petits,
tu lui dis :
« Notre père n’est pas notre père. Celui qui est là est un imposteur. Je le sais parce que notre vrai père est prisonnier, au fond d’un puits très profond sous la maison. Il a été mis là par cet imposteur, et il meurt de faim et de froid. Sa barbe a beaucoup poussé. On doit retrouver notre père et le sauver, sinon on sera maudits pour toujours.
Bonne nuit. »
Il faut savoir raconter la vérité, sinon personne te croit.
ton père.
pas ton père.
ton pays.
pas ton pays.
Raphaëlle (2026)





