Nouveau Le nouveau lundimatin papier en librairie le 12 octobre

Cent façons de disparaître

Cernée par les ondes, surveillée par les réseaux, une jeune femme rêve de disparaître. Mais il n’y a pas d’application pour ça...

paru dans lundimatin#93, le 16 février 2017

Nous voulons :
le droit aux ombres,
le droit le droit d’effacer ses contours,
le droit d’être invisible,
le droit à l’incohérence,
le droit de s’échapper des quadrillages,
le droit au secret et au mensonge,
le droit aux erreurs et le droit de les cacher,
le droit d’être oublié.

Écouter la suite sur le site d’Arte Radio.

CENT FAÇONS DE DISPARAÎTRE

(adaptation pour la radio)
Claire Richard

EPISODE 1.

A (Sarah Jane S.) : Tu ne dors plus.

Pour t’endormir, tu comptes les smartphones comme on compte les moutons.

Tu penses à ton taux de compétitivité, à ton taux de chômage,

au nombre d’emails que tu as envoyés dans la journée, que tu divises par le nombre de mails non lus qui s’affichent en gras dans ta boîte de réception,

tu ajoutes le nombre de commentaires que tu as postés sur Facebook, que tu multiplies par le nombre de followers que tu as sur Instagram,

puis

tu comptes le nombre de gens de ta connaissance qui ont un salaire annuel égal ou supérieur au triple du tien,

sans oublier de déduire les charges sociales,

tu mets en facteur le taux d’intérêt de ton crédit à la banque,

et tu retranches le nombre de rendez-vous qu’il te reste à Pôle Emploi,

puis

tu calcules le nombre d’amis d’enfance qui se sont mariés cette année,

tu divises par le nombre d’ovules qui te restent avant la ménopause,

tu ajoutes la somme de tes partenaires sexuels depuis ton dépucelage,

tu divises par l’âge moyen du premier rapport calculé par l’INSEE ou le Parisien,

tu multiplies ce chiffre par le nombre d’enfants que possèdent tes amis réunis,

puis par le nombre d’années que tu as passées célibataire,

puis par le nombre d’années qui te séparent de ton job de rêve,

tu assortis ce chiffre d’une variable puisque tu ignores toujours quel est ce job,

tu mets en exposant le pourcentage de gens de ta génération en CDI,

tu élèves au carré avec la médiane de l’espérance de vie nationale, minorée d’une fractale puisque tu es fumeuse,

tu pondères par le nombre d’années que la Terre a encore à vivre selon une récente étude canadienne, soit cent,

et tu obtiens le nombre de chances que tu as de finir seule.

Tu présentes alors tous les symptômes de la crise de panique

et tu te forces à respirer par le ventre comme le psy t’a appris,

les yeux au plafond, la main sur le plexus solaire.

A’ (Sliman Yefsah) (d’une voix endormie)  :

C’est parce que tu fumes trop. Jette tes Gauloises. Fais de la sophrologie et de la course de fond. Entretiens tes artères. Je te filerai demain des coupons pour des cours de yoga gratuits, que j’ai eu par le CE.

A :

Tu as les paupières bloquées en position écarquillées. Les doigts qui tremblent.

Pendant que le plafond te regarde dans le noir, tu te demandes pendant que tu perds conscience ? (élevant la voix)

Que se passe-t-il qu’est-ce qui crépite sur la bande passante du monde et (criant maintenant) te traverse sans y prêter attention ?

(bruit des ondes)

La nuit tu sais je vois les ondes.

Elles surgissent après minuit, quand à force de fixer le plafond, j’ai les rétines qui se rétractent comme des feuilles dans tes yeux asséchés.

Ca commence dans les coins de la pièce. Je les vois apparaître , de longues traînées bleues et vertes qui s’élèvent peu à peu dans le noir, montent vers le ciel de la pièce en murmurant et bientôt toute la chambre est couverte de ce treillis chuchotant,

j’ai peur mais toi tu dors à poings fermés,

je me cache sous la couverture mais elles traversent tout sans broncher, je les vois bientôt passer à travers la couette et entre mes doigts

et toi qui croit dormir comme un bienheureux je t’assure que les ondes t’attaquent aussi la nuit venue,

je le sais car je les vois,

et le matin quand tu te réveilles alors que moi je n’ai pas dormi je te regarde et je me demande si elles ont aussi trafiqué tes rêves sans que tu t’en aperçoives.

A’ (baille) :

Et puis quoi encore. Le principe d’une onde c’est qu’elle est invisible. Sinon ce serait impossible d’écouter la radio sans se prendre les pieds dedans. Tu délires. C’est le manque de sommeil et la carence en fer. C’est quand, ton rendez-vous à Pôle Emploi ?

A :

Non non écoute j’ai fait la liste d’où elles viennent :

(très vite)

ton iPhone, ton MacBook, ta carte de transports avec sa puce RFID, ton frigo connecté, tes baskets intelligentes, ton wifi, celui du voisin du dessus, celui du voisin du dessous, plus ceux de l’immeuble et de tout le quartier,

Elisa Monteil - (noms des wifis, très vite, lointain)  : AAA, Wifi Client, Wifi Secure, Wifi ta mère, Orange 768969, FreeBox-de-Simone, Starbucks, MacDo, Monop, Macadamia, J’aimelesMuffins, C’estceluicimaman, Coccinelle, Je suis sous ton lit, Johnny-Belle Gueule, BeeBox Beep A Lulah

A :

sans compter les ondes de la ville : les systèmes des métros, les radios des flics, les texto des fêtards et les GPS des taxis, et les voitures de Google Street qui passent dans la ville par les nuits sans lune…

Tu te rends compte de tout ce qui nous traverse pendant qu’on croit qu’on dort ?

de toute l’information qui nous passe dans le corps ?

Elisa Monteil – Elisabeth Hölze – Delphine Théodore :

Employé, secteur des ressources humaines, 40-45 ans, sexe masculin, Asiatique, habite à Dijon, possède un compte Premium sur Amazon.fr, achète majoritairement des romans policiers et des accessoires Apple, profil d’acheteur régulier et raisonné, possède un compte Orange Familial auquel sont liés les comptes d’une femme 40-45 ans, Asiatique, habitant à Rennes, et le compte d’un homme, 10-15 ans, Asiatique, habitant à Rennes, possède une souscription YouPorn avec laquelle il regarde essentiellement des pornos gays.

A :

La nuit je mue, j’entends dans mon corps des craquements et des bips, je développe un exosquelette en fibres optiques, et dans mes cellules, les mitochondries accueillent les bits comme des frères –

Elisa Monteil – Elisabeth Hölze – Delphine Théodore :

Lycéenne, 12-16 ans, femme, habite l’Hay-les-Roses, Noire, 1200 followers sur son twitter #GorgeousLily, tient un blog de mode, envoie de 2 à 10 sextos par soir, consommation personnelle limitée mais zone d’influence non négligeable, possiblement réceptrice au placement de produit.

A :

Et tu t’étonnes que j’arrive plus à dormir ?

Tu t’étonnes que je devienne dingue ?

Elisa Monteil – Elisabeth Hölze – Delphine Théodore :

Cadre, secteur de la vente en ligne, 25-30 ans, homme, habite Nancy, possède un compte client Premium sur Lastminute.com, un compte client Premium sur VentePrivée.com, télécharge illégalement une moyenne de 11,48 Gigabytes par semaines, utilise un VPN pour masquer son adresse IP, regarde en streaming exclusivement les dessins animés « Mon Petit Poney ».

(les crépitements sont maintenant très forts et très réguliers, et ça vrombit comme un petit marteau piqueur)

A (plus doucement, avec tendresse) :

Alors évidemment que je me relève et que je rallume l’ordinateur

qu’est-ce que je pourrais faire d’autre,

et je repars pour un tour,

je checke mes mails mais toujours rien,

je regarde si un autre insomniaque ne s’est pas connecté sur Skype,

mais il n’y a jamais personne,

alors je vais sur Ebay et je fais monter les enchères,

je claque des fortunes mais les voix renchérissent

je retourne sur Facebook voir qui d’autre ne dort pas – mais toujours rien, toujours personne,

alors

je passe en navigation privée, sur YouPorn et PornHub les pornos sont gratuits, cinq minutes pas plus filmés sur téléphone portable ou grosse production, MILF Lesbienne Teens Bondage Uro Scato Orgy

les voix se taisent assommées et les corps siliconés m’apaisent enfin

mais quand j’ai joui la main dans le pantalon, l’absence s’efface et tout revient ventre à terre,

et la suite infernale des chiffres recommence,

celle des heures avant le réveil,

des dossiers à boucler,

des années seules.

(musique)

Elisa Monteil – Sarah-Jane (voix des fantasmes) :

Fantasme :

de partir, d’échapper au quadrillage incessant et au ronronnement des caméras de surveillance.

Fantasme :

d’échapper à ses casseroles et à ses collègues de bureaux, aux chemins pris trop tôt, aux responsabilités, aux mailles, celles qu’on a choisies et celles qui nous sont tombées dessus quand on avait le dos tourné.

Échapper :

au fisc, aux flics, aux maris abusifs, aux gangsters, aux enfants, aux parents, aux omniprésents autres,

et au final à soi, on imagine.

Narratrice (Elisabeth Hölze) :

En février 2020, un texte intitulé Manifeste pour le Droit de Disparaître apparaît soudain sur les murs d’une cinquantaine de métropoles du monde entier.

Le même jour, le Manifeste s’affiche sur des centaines de milliers de pages Facebook de par le monde. Paniquée, l’entreprise publie immédiatement un communiqué pour dire qu’elle travaille à résoudre au plus vite le problème en s’excusant de la gêne occasionnée. Il faut à Facebook près de trois jours pour faire disparaître le Manifeste des pages d’accueil de centaines de milliers d’utilisateurs. Mais c’est déjà trop tard : le manifeste est devenu viral sur Internet. Des fac-similés et des versions détournées se mettent à circuler un peu partout.

Des affiches reprenant des slogans du manifeste apparaissent bientôt un peu partout, collées à la va vite et de façon sauvage.

Pour la première fois depuis des lustres, un grand désir de disparition commence à agiter les populations.

Musique.

EPISODE 2

Narratrice (Elisabeth Hölze) :

Peu à peu, la disparition revient sur le devant de la scène. On commence à en parler dans les journaux, au bureau, dans les dîners entre amis et après la fermeture des bars.

Sur YouTube, taper ’Manifeste du Droit de disparaître’

Voix artificielles Google translate :

’dwa disparisyon’, ’حق ناپدید شدن’, ’derecho de desaparecer’, ’sağ yox’, ’الحق في الاختفاء’, ’pravo na nestanak’, ’karapatang paglalaho’, ’Право исчезновения’, ’right to diseappearance’, ’ikike ofufe’, ’réttur til að hverfa’, ’ 消失の権利 ’,

donne accès à des milliers de vidéos.

Narratrice :

Certains lisent seuls devant leur webcam, d’autres montent des performances, déclament le texte sur des places, des ponts, des malls, des relais routiers, des plateformes pétrolières, dans des open space, des ascenseurs, des tracteurs, des huttes, devant une machine à café ou dans un taxi, sur des fonds d’appel du muezzin ou d’hymne électro. Chaque vidéo est rarement vue plus de quelques centaines de fois. Mais mises bout à bout, elles dessinent les contours d’un mouvement.

Pour la première fois depuis des lustres, le climat redevient électrique et excitant.

— 

Musique

— 

(Sons de métro. Bruit des portes qui se ferment, « pardon » « pardon »

Voix de la RATP « sur la ligne 4 un métro entre en gare toutes les deux minutes »)

A’ (Sliman Yefsah) :

C’est bon, tu viens ?

A (Sarah-Jane) :

Ouais ouais j’arrive, j’arrive… Pardon madame. Excusez-mooioioiioi. Oui voilà.

(Bruits ambiance métro bondé. Des gens râlent. On comprend qu’on est à l’heure de pointe.)

A :

Heureusement, parfois –

quand les ondes font tellement de bruit que tu ne t’entends plus penser…

à force de fébrilité nocturne…

Il arrive que tu désertes.

C’est souvent les vingt-neuf février, les sept et demi de juin, les septante-trois d’octobre. Au cœur de la nuit, quand tu n’attends plus rien.

Dans ton corps allongé raide sur le matelas, quelque chose glisse sur le côté sans prévenir.

Un air frais s’infiltre, fin et flûté.

Tu ne bouges pas. Tu attends.

Tes veines s’étirent. Tes paupières s’étalent. Ton corps se fait langoureux.

La trame de ton corps entier prend du jeu, comme si on avait desserré les vis de son métier à tisser.

(chuchote)

Ca survient sans crier gare.

C’est un cadeau.

Quelque chose s’immobilise. Tu sens le vent entre tes côtes.

(…)

l’air passe.

C’est dans les nuits que tu découvres cent une façons de disparaître.

SAYNETE 1. (Réal : autre lieu, autre temporalité)

A :

« Bonjour Monsieur. Emmenez-moi à l’aéroport, s’il vous plaît ».

Arnaud :

« Laissez-moi vous aider, où sont vos bagages ? »

A :

« Je n’en ai pas.

L’aéroport, maintenant, tout de suite ».

A :

Le plafond te regarde d’un air encourageant. A côté de toi, le corps endormi émet une chaleur constante.

Tu repousses doucement la couette. Tu vas à la porte sur la pointe des pieds, tu passes sur ton pyjama ton plus gros manteau d’hiver, tu ouvres la porte comme si elle était de verre, et l’air nocturne te réchauffe les oreilles. Tu refermes la porte avec mille précautions, en jubilant dans ton écharpe.

La rue est vide. Derrière les volets tirés, les dormeurs s’empêtrent dans leurs rêves obscurs, dans l’échappatoire de la nuit – mais tout ça ne te concerne plus.

A :

Quand tu te mets au volant, tu as les jointures nerveuses. Le cuir est froid sous tes cuisses. Tu appuies sur la pédale les yeux fermés le cœur battant, comme on saute du grand plongeoir.

La caisse bondit comme un jaguar.

Soudain dans la rue déserte le vent glacé te réveille les joues, la voiture volante fonce vers la porte EXIT. Dans ton sillage des lumières s’allument, des têtes affolées se tendent aux balcons,

mais c’est trop tard,

tu es déjà à des centaines de kilomètres, tu fonces à travers le pays et tu as déjà lâché par la fenêtre ton téléphone et ta carte de crédit, qui ont disparu en un coup de vent, avalés par la vitesse

tu es déjà en Allemagne, tu traverses la Pologne et l’Ukraine comme un fil dans un collier, tu es en Asie Mineure, tu approches Moscou, tu attaques la Chine, et tu vois enfin arriver le Pacifique,

Vrombis, moteur ! Crache tes watts, autoradio !

Yihaa ! A nous deux, vie nouvelle !

personne ne nous connaît et on ne connaît personne,

tout est à réinventer.

Ha quelle joie ! Dieu qu’on est bien !

Mais au moment où tu vas avaler le Pacifique et atterrir en Californie, la voiture cahote. Tu appuies de toutes tes forces sur la pédale, tu passes en septième, mais rien à faire. Elle hoquète puis elle s’arrête.

Le vent souffle en bourrasque. Des particules de sable te fouettent les yeux et te forcent à baisser les paupières. La mer est sale, le ciel vire au noir et le vent fait s’agiter les palmiers rachitiques avec une fureur mauvaise.

Tu n’as pas pris de vêtements chauds et tu n’as pas de trousse à pharmacie.

La Californie s’éloigne, ses couleurs de motels et d’ice-cream s’effacent sur le Polaroid que tu tiens dans tes mains. Maintenant tu as froid et même l’envie de disparaître t’a faussé compagnie.

Le lit n’a pas bougé quand tu reviens t’y glisser.

La trame de ton corps se resserre, tes veines redeviennent ligneuses et fonctionnelles. Tu retrouves ton pyjama de flanelle, tu reprends le compte des heures avant le réveil,

tu rallumes ton téléphone,

tu navigues à perte de vue sur YouTube,

tu essaies de ne réveiller personne,

mais surtout,

tu attends que la nuit passe,

et qu’elle te ramène, dans une semaine, dix jours, vingt ans, dans la voiture ensablée à côté du Pacifique. Alors tu enlèveras un par un les grains de sable du moteur, tu nettoieras les embrayages à la brosse à dent et cette fois-là, tu le jures, pied au plancher, sans rien pour t’arrêter, tu t’en iras pour de bon disparaître sur les plages de Californie.

— 

Elisa Monteil – Sarah-Jane (voix des fantasmes) :

Se soustraire,

au régime de la visibilité, aux cartes d’identité, aux passeports, aux empreintes digitales et aux codes Pin, aux puces RFID, à la soirée d’hier filmée sur l’IPhone, postée sur Facebook et twittée dans la foulée.

Mais aussi,

au poids de la cohérence et de la durée, à la consolidation progressive,

au prix des erreurs.

Fantasme que tout est encore, ailleurs, possible – ou certitude de la défaite, certitude absolue que plus rien, ici, ne l’est.

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

Cultiver le doute.

S’entraîner à l’ambiguïté.

S’entraîner à ne pas être soi, même brièvement.

Penser le contraire de ses principes, pour voir ce que ça fait.

Méditer chaque jour sur des façons de s’échapper.

Avant de dormir, chaque soir comme un gymnaste, répéter la séquence de gestes qui mène à la disparition.

EPISODE 3. « Listening to Prozac »

Narratrice (Elisabeth Hölze) – studio :

Exactement soixante-douze jours après la parution du manifeste, un texte intitulé « Cent Façons de Disparaître », sous-titré « petit manuel pratique et incomplet pour disparaître », surgit à son tour. Il apparaît du jour au lendemain sur la page d’accueil de Gmail, Amazon et ITunes offert en téléchargement gratuit. Les entreprises diffusent précipitamment un message d’excuses similaire à celui diffusé par Facebook quelques jours plus tôt, et mettent aussitôt leurs équipes au travail. Les équipes Google le font disparaître en 5 heures et 37 minutes, celles d’Apple en 6h 23 minutes, alors qu’inexplicablement, il faut aux équipes d’Amazon presque 13 heures de travail acharné.

Pour la première fois, ce manifeste déclare ouvertement la guerre au visible, comme le montrent les paragraphes suivants :

« On fait l’inventaire honnête de nos désirs de visible. On liste les fois où on rêve de célébrité. Celles où on poste un selfie. Celles où on en prend un. Celles où on pense en forme de twit ou de statut facebook. Celles où on vit comme un film. Celles où on pense en interview. Celles où on cherche les feux de la rampe. Celles où j’aurais voulu être un artiste. On ratisse nos zones internes, et on entoure au feutre celles qui sont contaminées. On les entoure de ruban DO NOT TRESPASS. On laisse prendre friche. Si on ne les regarde pas, elles vont peu à peu laisser prendre les ronces et redevenir sous-bois.

Quand on a fini de mettre les désirs de visible en quarantaine, on regarde l’espace qui reste. Selon toutes probabilités, il est en archipel et il tremble. C’est l’espace disponible pour la disparition. »

— 

Musique.

— 

A’ (Sliman Yefsah) :

Ouais. Ta disparition, là… C’est juste une petite dépression. Rien d’étonnant dans la période actuelle. Ca fait combien de temps que tu n’as pas de boulot ?

A (avec intensité) :

Quand elle vient me voir au milieu de la nuit, la disparition est bleu de Prusse. Elle se penche sur moi avec des yeux de jeune mariée. On dirait qu’elle sort d’un tableau de Chagall.

Moi, je ne crois pas que la dépression puisse prendre des airs de Chagall.

Et d’ailleurs, depuis quand tu as fait des études de médecine ?

A’ :

J’ai un certificat de médecine en ligne, délivré par une université américaine privée. Quand j’ai passé l’examen avec succès, avec un score de 76 bonnes réponses sur 100 au QCM, ils m’ont envoyé mon diplôme par la poste, un t-shirt avec un smiley, et ça.

(boum : bruit de volume sur une table)

C’est le DSM- IV. Le Dé Esse Aime Quatre.

A :

Hein ?

A’ :

Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. C’est les Américains qui l’ont fait. Autant te dire : c’est du sérieux. C’est comme la Bible, « The Baïbeule », pour les maladies mentales. (A’ feuillette)

Écoute voir ce qu’on trouve dans l’article « Dépression » : je traduis, hein.

« L’individu doit présenter au moins quatre symptômes parmi la liste suivante :

petit a. fluctuations d’appétit ou de poids… Tu ne manges plus rien de ce que je prépare. Je coche.

petit b. fluctuations de sommeil… Qu’est –ce que tu disais il y a dix minutes ? Je coche.

petit c. fluctuations d’activité psychomotrice… Tu trembles comme une feuille, je coche.

petit d. difficultés à penser ou se concentrer…Ha ben ça ! Les ondes, la jaguar en pyjama, la Californie, ça part dans tous les sens. Je coche, et même je coche double.

(ton satisfait). Ha bah voilà. ca fait pas un pli. C’est ça. Une bonne petite dépression des familles.

A (lentement) :

C’est juste ça, tu crois ? La dépression ?

A’ :

Sans aucun doute.

A

Mais c’est grave ?

A’ :

Pas du tout. Aujourd’hui, tout le monde fait des dépressions, c’est même un signe de bonne santé. Ca veut dire que tu t’adaptes.

A :

… Quand elle arrive, la disparition n’a rien de triste. C’est même le sentiment le plus exaltant que j’aie senti depuis des mois

A’ :

Ca ne m’étonne pas. C’est une ruse classique. La phase maniaque avant l’écroulement. Tu reveux quelque chose ? On est en happy Hour. (au serveur, loin) Excusez-moi ? Excusez-moi ? La même chose s’il vous plaît.

A (songeuse, elle fait des bruits de paille avec son Coca)  :

Tu ne crois vraiment pas que ça pourrait être autre chose ? un truc inexpliqué, trop nouveau pour ton DSM machin, mais qu’aurait rien à voir avec la dépression ?

A’ :

Impossible.

A :

Mais pourquoi ?

A’ :

Parce que je te connais. Tu n’es pas criblée de dettes, tu n’es pas recherchée par la police, ta seule infraction à la loi c’est un PV impayé à Bordeaux il y a douze ans. Tu me crois pas ? Regarde. On va jouer à « Cent questions pour disparaître ». Tu réponds aux questions par oui ou par non sans réfléchir. Compte 1 point pour Oui, 0 pour Non. Tiens, prends le buzzer.

(bruit de buzzer en caoutchouc, avec un gros « pouet » de canard, comme dans le jeu « Tabou »)

Je te préviens, j’ai visionné cent-vingt-sept fois l’intégrale de Questions pour un Champion, je parle plus vite que Julien Lepers.

Prêt ? Top ! (très vite, prenant à peine le temps de respirer)

(Tournage extérieur + studio)

Es-tu prête :

A oublier le son de ton vrai nom

A transpirer quand on te scrute,

A paniquer quand on te hèle,

A ne plus voir tes potes dans les cafés,

A manquer leurs anniversaires,

A ne jamais voir leurs gamins,

A perdre peu à peu leurs visages et leurs gestes,

A accepter qu’ils t’oublient,

et dans ta nouvelle vie,

A mentir à tout le monde

Y compris et surtout à ceux que tu aimeras

Jusqu’à ce que ta mort révèle le pot aux roses ?

Alors ? Tu fais moins la maline, hein ? Rends-moi ce buzzer. Je te l’avais dit.

Il faut être vrrrrrraiment très à bout pour disparaître, et vrrraiment très déterminé. Toi tu es juste fatiguée. Tu nous fais une petite déprime, tout à fait classique, avec une perte de sentiment de contrôle se traduisant par une fixation morbide sur les technologies d’information et un désir réactionnaire et infantile de disparition.

A (vaincue) :

... Mais c’est grave ?

A’ :

Pas du tout !!! La bonne nouvelle, c’est que contrairement à l’authentique désir de disparition, la dépression se soigne très bien. Je vais te faire une petite ordonnance. On va te raffermir les contours, mon amour.

Allez, reprends un verre. C’est ma tournée.

Intermède musical

A et A’ pour chœur 1 et 2.

CHŒUR 1 – Stablon Stilnox et Temesta

CHŒUR 2 – La dépression ne m’aura pas !

CHŒUR 1 – Fluoxetine Fluxovamine

CHŒUR 2 - Plutôt me shooter en sourdine

CHŒUR 1 – Prozac Prosoft et Quitaxon

TOUS ENSEMBLE - Que de m’laisser toucher le fond !

(clappements de main en cadence, petits cris d’enthousiasme)

CHŒUR 1 : du Tranxene

CHŒUR 2 : dans mes veines

CHŒUR 1 : du Stresam

CHŒUR 2 : pour mon âme

CHŒUR 1 : du Seroplex

CHŒUR 2 : pour mes complexes

CHŒUR 1 : du Valdoxan

ENSEMBLE : quand tout fout l’cam-am-amp

FINAL, ENSEMBLE : Les médocs, c’est ad hoc, les comprimés c’est le pied !

SAYNETE (studio – habillage)

(Bruit de soirée. Fête, gens qui dansent, joie)

A :

whoooooooo ! Yeah !!!!!!

A’ :

Ca va ?

A :

Mais ouiiiiiiiii ! (elle chante sur la musique) T’avais tellement raison (A parle beaucoup plus vite, avec beaucoup plus d’assurance que d’habitude). Depuis que je prends ces trucs ça va du feu de dieu !

A’ :

Mmm. T’es canon tu sais. Viens par ici. »

SAYNETE (studio – habillage)

La pharmacienne (Delphine Théodore) :

Mmm. Vous avez une autre ordonnance ? Celle-ci n’est pas valable.

A (toujours très vite) :

J’ai amené les boîtes. Regardez. C’est ça qu’il me faut.

La pharmacienne :

Ha oui mais sans ordonnance mademoiselle moi je ne peux rien faire.

A :

J’ai une fête samedi prochain et deux entretiens d’embauche cette semaine. Depuis les médicaments, la vie est devenue trépidante comme sous coke, j’ai le moi serré comme un poing victorieux . Mais dès que la descente s’amorce, je la sens qui revient rôder autour de moi, l’envie de disparaître qui feule dans mon cou comme une panthère en maraude !

La pharmacienne :

Madame, madame, MADAME. Lâchez ma main, s’il vous plaît. Ce n’est pas moi qui fait les règles. Sans ordonnance, le système informatisé ne peut rien faire. Suivant. »

— 

Elisa Monteil – Sarah-Jane (voix des fantasmes) :

Se taire. Pas seulement : ne plus parler, mais faire taire l’incessant bavardage intérieur. Se dissoudre dans le silence blanc.

Effacer, brouiller, brûler, perdre, détruire.

Marcher à l’envers en effaçant ses traces derrière soi et s’enfoncer dans le désert trouble, jusqu’à implosion ou jusqu’à ce que le sable ne mange.

EPISODE 4

Séminaire de formation

Narratrice (Elisabeth Hölze) :

Face à la menace grandissante, les experts du visible, politiciens et entrepreneurs, passent alors à l’attaque. Partout, dès qu’ils en ont l’occasion, ils se mettent à marteler l’évangile du visible.

Voix (Chœur d’ARTE) :

« je propose en séance plénière l’interdiction de la disparition, dont l’influence pernicieuse sur les jeunes n’a plus besoin d’être démontré »

« Mesdames messieurs ce qui se joue ici c’est la sécurité de la Nation ! »

« NON NON NON à la DISPARITION »

« Avoir deux identités est un manque d’intégrité flagrant auquel je me réjouis que nous déclarions la guerre »

« Entendons-nous bien, la vie privée n’est rien d’autre qu’une anomalie historique »

Narratrice :

La fréquence de leurs interventions publiques et la frénésie palpable dans leurs discours révèlent aux observateurs attentifs que leur inquiétude est cette fois bien réelle.

En 2023 plusieurs grandes conférences internationales sont organisées, dont « Saying No to the Shadows » et « World United in Total Transparency », respectivement sponsorisées par Google et l’ONU.

Mais tous ces efforts ne mènent à rien. L’envie de disparaître reste plus forte que jamais et la disparition, patiemment, voit son heure arriver.

— 

Musique

— 

Formatrice – Delphine Théodore (en rugissant)  :

C’EST PAS BIENTOT FINI, OUI ?

La chouine ? La plainte constante ?

« madame on n’arrive pas, madame c’est trop dur, oh madame, madame, le monde moderne c’est vraiment trop affreux ! »

BANDE DE LAVETTES !

ENFANTS GATES ! SALOPARDS D’ENGEANCE !

Incapables de faire autre chose que de blâmer les autres, surtout si les autres c’est la Société et le Capitalisme !

« Ouin ouin madame c’est trop dur le monde moderne et c’est la faute à l’ordinateu-eu-eu-eu-eur et aux techno-o-o-logiiiiiiiiies j’arrive puuuuus à m’concentrer parce que c’est trop du-u-ur et je veux juste me rouler en boule en tétant mon pouce et serrer très fort les paupières passke j’voudrais disparaître bouhouhouhouhouhou »

NON MAIS VOUS CROYEZ QUOI ?

Vous pensez que le bonheur poussait comme une fleur avant l’ère du capitalisme libéral ? Qu’avant le NASDAQ et Facebook les gens vaquaient à leurs affaires avec une puissance de feu mentale et un contrôle sur le monde inconnus aujourd’hui ?

Mais qui a dit que la vie était facile ?

Vous croyez qu’il ne faut pas travailler ?

Que ça vient tout seul ?

Chacun est responsable de sa vie et de son sac d’os ! Dans le cas qui nous intéresse, de son workflow !

Les ratés qui rêvent de disparition peuvent éteindre le poste. Ils n’ont rien à foutre ici.

Mais les autres, ceux qui en veulent, ceux qui sont bien décidés à lui botter le cul, à l’envie de disparaître débilitante -

pour ceux qui ont des ovaires et des couilles bien accrochées –

Bienvenue dans mon séminaire :

« Passer le mords au chaos : reprendre contrôle sur soi et le monde. Techniques de contrôle du vide et productivité personnelle »

Voix publicitaire – Elisa Monteil (du type de celle de la SNCF)  :

« Débordés par le monde contemporain ?

Dévorés régulièrement par des envies de disparaître ?

N’hésitez plus : notre gamme : « Techniques de contrôle du vide et productivité personnelle » est faite pour vous.

Pour éradiquer le désir de disparaître et les pathologies associées,

découvrez notre package anti-disparition :

des leçons spécialement mises au point pour vous faire passer l’envie de disparaître,

et en bonus une farandole d’applications pour vous ramener une fois pour toutes dans le réel ! »

Voix publicitaire – Elisa Monteil :

« Leçon Un. L’envie de disparaître c’est le manque de maîtrise »

Formatrice :

Première chose. L’envie de disparaître n’a rien de magique ou de transcendant. Mettez-vous bien ça dans le crâne. Quoi qu’on vous dise, l’envie de disparaître n’est rien d’autre que la manifestation d’un sentiment de manque de maîtrise. Bien que naturelle, elle doit être combattue férocement, sous peine de céder à la faiblesse et à la lâcheté. Est-ce que vous êtes des lâches ou des faibles ?

Chœur d’ARTE :

Noooon !

Formatrice (rugissant) :

BIEN !

Voix publicitaire – Elisa Monteil :

« Leçon Deux. Le manque de maîtrise c’est le manque d’outil »

Formatrice :

Il existe encore des gens pour penser que le manque de maîtrise est lié à la condition humaine ou à la lutte des classes. LAISSEZ MOI RIRE ! (elle rit, méchamment). Le manque de maîtrise, mes petits cocos, c’est le manque d’outils. Sans outils adaptés, pas de prise sur le monde, c’est aussi simple que ça. Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures.

Voix publicitaire – Elisa Monteil :

« Leçon Trois. La liberté c’est la grille »

Formatrice :

Alors là je veux toute votre attention parce que c’est vraiment le cœur de mon enseignement. « La liberté c’est la grille ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

A’ : voix, hésitante :

Ca veut dire que ce qui ressemble à une prison nous libère en fait ?

Formatrice :

BRAVO ! En voilà un qui ira loin. C’est ça.

Imaginez une plante grimpante. Pour éviter qu’elle s’affaisse et se mettre à pendouiller lamentablement, vous lui posez une treille. Eh bien le Moi, c’est la même chose. Il lui faut des structures solides pour s’épanouir correctement.

Je les appelle des « Quadrillages » : ce sont des techniques et des outils qui permettent de maîtriser le vide et de déployer son Moi sans qu’il devienne incontrôlable.

Donc. La liberté c’est la grille. CQFD.

Voix publicitaire – Elisa Monteil :

« Leçon Quatre. Le temps quadrillé, c’est la disparition matée »

Formatrice :

De nombreuses études privées prouvent que le désir de disparaître se développe surtout chez les sujets qui ont beaucoup trop de temps libre, comme la chienlit envahit les terrains vagues. Pour l’éviter, il faut donc avoir des journées bien serrées, sans aucun espace vide où la disparition pourrait se faufiler.

JINGLE - Elisa Monteil et Delphine Théodore :

« Découvrez : AGENDATOR ! L’application qui bourre automatiquement votre agenda de rendez-vous ! AGENDATOR, des journées sans temps morts ! »

Formatrice :

Avec les smartphones on peut maintenant avoir sur soi ses Quadrillages en permanence, comme une alliance ou un bijou de famille.

JINGLE - Elisa Monteil et Delphine Théodore :

« Découvrez LISTOMANIA, l’application qui invente toute seule des listes de choses à faire ! LISTOMANIA et l’ennui n’existe pas ! »

« Découvrez NOTIFIOBOT, le Bot qui vous envoie des notifications en flux continu ! Utilisez NOTIFIOBOT, pour une vie vraiment très hot ! »

Formatrice (soupir d’aise) :

Quoi qu’en disent les fâcheux, nous vivons une bien belle époque.

Voix publicitaire – Elisa Monteil :

« Leçon Cinq. Sujet méconnu est à moitié disparu. Sujet quadrillé est là pour rester. »

Formatrice :

Des études ont montré que le désir de disparition affectait surtout les personnes qui s’imaginaient leur Moi comme une terre inconnue pleine de surprises à découvrir, et la disparition comme une façon d’explorer cet Eldorado. (éclat de rire méprisant)

Ici encore, nos téléphones et leurs applications sont des outils précieux. (enthousiasme palpable) La collecte de données personnelles permet d’avoir une vision scientifique de soi-même et d’éviter ainsi les désirs mal placés de disparition.

JINGLE - Elisa Monteil et Delphine Théodore :

« DATASUTRA, l’application qui analyse votre vie sexuelle pour vous proposer des positions personnalisées. DATASUTRA, le plaisir au bout des doigts »

Formatrice :

Ces données permettent ensuite de créer des graphes colorés qui modélisent entièrement notre vie et notre personnalité. On obtient ainsi la preuve scientifique qu’on ne recèle pas plus de mystère que le dos de sa main.

JINGLE - Elisa Monteil et Delphine Théodore :

« RÊVOMETRE enregistre vos rêves pour vous dire de quels complexes vous souffrez ! RÊVOMETRE, ne laissez plus les nuits vous prendre en traître !

Formatrice :

Les premiers essais cliniques sont trèèèès prometteurs. Les sujets qu’on ainsi a réussi à convaincre que leur Moi était totalement accessible et non mystérieux présentent dans l’heure une diminution spectaculaire du désir de disparition.

JINGLE - Elisa Monteil et Delphine Théodore :

« Découvrez QUIZZ-O-DESIR, l’algorithme qui détermine vos fantasmes et vous propose partenaires et vidéos pornos adaptés ! QUIZZ-O-DESIR, pour être délivré du pire ! »

Voix publicitaire – Elisa Monteil :

« Leçon Six. Quadriller le futur : un horizon pour demain. »

Formatrice :

La Recherche et Développement dans le domaine des Quadrillages bat son plein. Nous avançons d’un bon pas vers les Quadrillages prédictifs : des outils qui décideront en avance des Quadrillages de nos semaines et de nos mois. Nous en proposons déjà un prototype.

JINGLE - Elisa Monteil et Delphine Théodore :

« Découvrez : FUTUROTRON ! L’application qui utilise vos données personnelles et vos sextos pour prévoir chaque matin votre journée dans ses moindres détails ! FUTUROTRON, et le futur est bon ! »

(sa voix s’élève, se fait grandiose)

Formatrice :

« Comment vivre sans inconnu devant soi ? » demandait René Char.

A quoi je réponds : « Mais mieux ! Bien mieux ! Enfin heureux ! »

LA LIBERTÉ C’EST LA GRILLE !

Chœur d’ARTE :(tonnerre d’applaudissements. des voix crient « Bravo ! » « Bravo ! »)

Formatrice :

Si vous ne devez retenir qu’une seule phrase de ce séminaire, retenez celle-ci :

Enfin quadrillés, enfin libres !

J’en ai fait ma devise personnelle, et je ne peux que vous souhaiter d’en faire autant !

Chœur d’ARTE : ENFIN QUADRILLÉS, ENFIN LIBRES !

Formatrice :

Pour plus d’informations et d’autres techniques pour tenir le chaos en respect,

n’hésitez pas à faire appel à moi ou à acheter mon livre, disponible sur Amazon :

« Disparaître ? Plutôt mourir ! Techniques de productivité personnelle pour celles et ceux qui n’ont pas froid aux yeux ».

Chœur d’ARTE : (tonnerre d’applaudissements, musique triomphale, jingle de fin)

— 

Elisa Monteil – Sarah-Jane (voix des fantasmes) :

Suivre la femme croisée au détour d’un métro, dont les yeux annoncent une autre vie possible.

« est-ce que je pourrais vous demander votre numéro ? Appelez-moi quand vous voudrez. »

Ne pas descendre à son arrêt de train, continuer la ligne jusqu’au terminus et au-delà, ne jamais plus descendre et sillonner le pays sans but, juste pour voir ce qu’on devient, dans une vie passée à la fenêtre.

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

Façons de Disparaître

- utiliser de soi à soi un faux nom. L’utiliser quand on se parle tout seul, pour prendre l’habitude de réagir.

- changer régulièrement ses plans, pour brouiller les pistes, y compris pour soi-même. Descendre trois arrêts de métro plus tôt, aller en boîte un mardi midi, changer de boulot sans prévenir personne.

- penser de temps en temps en une autre langue, de préférence une qu’on maîtrise mal, ou pas du tout.

- apprendre le javanais.

- se mettre à la cryptographie. Rédiger en code les listes de courses et les cartes postales de vacances.

EPISODE 5. Les provinces dormantes (Au supermarché ou cantine ARTE avec caddie)

Narratrice (Elisabeth Hölze) :

En 2026, la parution d’une étude de l’INSEE, première en son genre et intitulée « Disparitions volontaires : conjoncture et projections », révèle que lors des trois années précédentes, le nombre de disparitions présumées volontaires a augmenté de 22.7 pour cent. L’étude annonce en outre une tendance à l’augmentation de ces disparitions et s’aventure dans une série de calculs byzantins pour chiffrer les pertes infligées par ces disparitions à l’économie réelle.

En effet, de plus en plus de gens s’entraînent à être insaisissables avant de s’endormir. De l’extérieur on ne voit rien encore – mais la guérilla est en route.

La disparition avance dans les rangs du social, l’échine souple et le pas certain. Dans les nuits noires et les cœurs affamés la porte se rouvre. Les nuits redeviennent multiples et fiévreuses, et on entend de nouveau les accents de la disparition dans les slogans des manifestations et les râles des amants.

L’art des secrets reprend du terrain.

Celui de la cryptographie et de la désinformation aussi.

De plus en plus de gens cessent d’avoir des téléphones.

L’avènement historique de la disparition n’est plus qu’une question de temps.

— 

musique

— 

(Ambiance supermarché)

A et A’ sont chez eux et font leurs courses sur ordinateur.

Voix artificielle – caissière (Delphine Théodore) :

« Bienvenue dans votre espace personnalisé épicerie et produits frais. Devenez client Premium pour être livré en moins d’une heure. »

A’ (Sliman Yefsah) :

Tu as la liste ?

A (Sarah Jane) :

Ah, ça tu aimes, hein. Les listes. Les Quadrillages.

A’ :

Tu m’en veux parce que je t’ai fait voir la formation ? Alors… dans les mails… liste de course… Voilà. Bon bon bon. Trois cent grammes de jambon.

(clic)

A :

Mais tu y crois, à ses Quadrillages ?

A’ :

Ca a l’air de marcher pour elle, en tous cas. Tu l’as vue ? Elle est clairement d’un bloc. Et ses formations, là, c’est dans les meilleures ventes Amazon depuis des mois. Citrons… citrons… c’est dans quel menu ça… tiens, voilà.

(clic)

(Bruit de notification smartphone)

A :

C’est encore l’appli Pôle Emploi. Tu sais que tu es obligé de l’installer, maintenant, pour avoir droit aux allocs ? C’est censé t’aider à « optimiser ton temps en période de recherche d’emploi ». Ils t’envoient des annonces en continu et tu gagnes des points si tu réponds à des annonces, encore plus de points si tu as un entretien. Oh regarde les camemberts sont en promo. Tiens j’en commande deux. On n’en a jamais assez (bruit de notification smartphone)

A’ :

Il se passe quoi avec les points ?

A :

Je ne sais pas. Peut-être que tu gagnes un boulot ? Mais je n’en sais rien. Pour l’instant je n’ai que trois points.

Voix artificielle (Elisa Monteil) :

« Attention. Le camembert est un aliment très calorique. Les personnes en surpoids trouvent statistiquement moins d’emploi. »

A :

Tiens tu vois ? Depuis quelques semaines l’appli m’envoie des notifications sur mes courses, ce que je mange, mes factures… J’ai appelé la hotline de Pôle Emploi. Ils disent que c’est parce que « chercher un emploi est une tâche à plein temps qui implique parfois des changements de style de vie »

A’ :

En même temps c’est pas faux. Tiens, laitages. Tu préfères quoi, yaourts grecs ou yaourts vanille ? (bruit notification) Ah heureusement que j’avais mis un rappel : on allait oublier de racheter du dentifrice.

(Bips)

Voix artificielle (Elisa Monteil) :

« N’oubliez pas d’acheter des préservatifs : dans votre situation il est déconseillé d’avoir un enfant à charge. ».

A’ :

Ha oui, c’est vrai qu’on a fini la boîte. Tiens ça tombe bien on est dans la rubrique « Hygiène et intimité » Alors alors… On prend des Durex Orgasmic ?

A :

Mmm. Prends les Performa, avec la double rainure et la surface perlée.

(bip)

A’ :

Tu es parano. Tu crois vraiment qu’ils en savent si long que ça ?

A :

Clique sur « payer la commande », on a tout. Si on reste sur le site on va encore acheter tout et n’importe quoi.

A’ :

Tu te souviens quand on s’est rencontrés ? Tu me disais : ce qui compte, c’est ce qu’on n’est pas encore.

A :

C’est parce qu’à l’époque tu passais tes journées en pyjama devant la télé.

A’ :

Je sais. Mais tu avais quand même raison. Les zones les plus importantes de toi, c’est celles que tu ne connais pas encore. Les zones en sommeil, qui attendent d’être éveillées par les circonstances et les rencontres, toute la vie qu’on ne connaît pas encore.

Voix de caissière artificielle – Delphine Théodore (voix fatiguée) :

Avant de régler votre commande souhaitez-vous devenir Client Premium ?

A et A’ (en même temps) :

Non.

Voix de caissière artificielle – Delphine Théodore

Veuillez confirmer votre liste d’achats pour accéder au paiement.

(bruit de touches de clavier)

A’ (reprend)  :

Regarde notre liste de courses. Du jambon, du dentifrice, des citrons, du chocolat, des pâtes, des yaourts, des capotes. Qu’est-ce que ça dit sur nous ? Rien d’important. C’est pareil avec les Quadrillages. Ils ne savent que des choses anodines sur moi. Ils ne peuvent rien contre mes provinces les plus chères et les plus sensibles, comme tu dis.

A :

Comment tu le sais ?

A’ :

Parce que même moi je ne sais pas où elles sont. Même moi je ne sais pas ce qu’elles renferment. Pour l’instant elles dorment, et certaines ne s’ébroueront jamais. Mais d’autres s’éveilleront aux moments opportuns, au contact inattendu des circonstances, des gens, des lieux. C’est ces provinces obscures là, nos vraies cartographies. C’est celles-là, les précieuses. Les autres, les émergées, je m’en carre, ils peuvent bien les avoir si ça leur chante.

Voix de caissière artificielle – Delphine Théodore :

Trente-deux euros cinquante-trois. Veuillez entrer votre numéro de carte bancaire.

A :

Oui. (bruit des touches du code PIN)

Voix de caissière artificielle – Delphine Théodore :

Merci de votre fidélité. Votre commande vous sera livrée entre 20 h et minuit ce soir. A bientôt sur votre espace courses personnalisé. »

A :

Peut-être. Mais puisque tu n’y as pas accès… tu ne peux pas jurer qu’elles ne sont pas, elles aussi, colonisées dans le noir.

A’ :

. . .

A :

Seule la disparition préservera tes provinces dormantes ... »

— -

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

- louer ses chambres et ses apparts, et se faire un principe de ne jamais signer de bail.

- s’entraîner à repérer les issues de secours et les magasins de déguisement. Juste au cas où, on ne sait jamais.

- s’entraîner à être invisible dans les soirées. Si on a un physique parfaitement quelconque, on aura pour une fois un avantage de taille.

- maintenir comme Michaux un jour de silence par semaine. Et ce même si on est par nature extraverti.

- s’entraîner à perdre des objets de petite taille, des choses auxquelles on tenait mais finalement pas tant que ça.

- Taper régulièrement dans son moteur de recherche ’partir à Montréal’, ’envie de voyage’, ’la Terre de Feu en sac à dos’, ’le Bhoutan pour les Nuls’. Vérifier que les cookies sont toujours activés, ainsi que la fonction ’conserver l’historique’.

EPISODE 6. La zone. (rec studio + appartement)

(Bruit de vaisselle. Chez eux, de nouveau)

(rec studio)

A’ (Sliman Yefsah) :

Mon petit cœur, arrête un peu les métaphores et sois réaliste. Tu étais où le dernier siècle et demi ? Tu n’es pas au courant qu’aujourd’hui les gens veulent Voir et Être Vus ? Alors oui, peut-être que parfois ils ont une petite envie de disparaître qui les gêne aux entournures, comme une démangeaison passagère. Mais ils y pensent de façon lointaine et négligente, comme quand on rêvasse à ce qu’on aurait pu devenir si on avait poursuivi la passion du dessin qui nous animait en maternelle.

On est dans l’âge du Grand Visible, et d’ailleurs tu ferais bien de te créer un profil LinkedIn. Allez, viens avec moi t’asseoir dans le canapé.

A (Sarah Jane) :

Que tu crois. Qu’ils disent. Mais j’ai des preuves. Moi aussi j’ai une Bible. Une Baïbeul, comme ton DSM Quatre. C’est mon travail secret de ces dernières années : des preuves du désir de disparition dans la société contemporaine.

A’ :

C’est énorme ce truc. Tu sors ça d’où ? Je ne l’avais jamais vu. Tu me sers un verre de vin ? Tu me rejoins sur le canapé ?

(fin rec studio – début rec appart)

(bruit du vin versé, pas etc)

A :

Ca fait des mois que je fouille. Que j’étudie et que j’observe autour de moi, la façon dont on vit. Et je crois que j’ai mis le doigt sur quelque chose d’essentiel. Je crois que la disparition qui me travaille au milieu de la nuit, ce n’est pas qu’à moi qu’elle s’attaque. Je pense qu’on est plein à vouloir disparaître et de plus en plus.

Tiens. (ouvre le dossier)

Par exemple. Pourquoi les gens regardent autant de séries ?

A’ :

Parce qu’ils comme nous. Fatigués. Contents d’être chez eux. Qu’ils ont envie de passer une soirée peinard. Comme moi, là, tout de suite. Tu veux voir le dernier « Game of Thrones » ?

A :

Non. Les séries marchent aussi bien parce que c’est la façon la plus simple de disparaître chez soi.

A’ :

Ecoute bébé, arrête un peu, avec ça. Tu ne veux pas juste regarder « Game of Thrones » ? (il chantonne le générique de Game of Thrones : Taaaaa-Taa TaTaTaaaaaa Taa TaTaTa)

A :

Je ne veux plus disparaître de cette façon, je l’ai trop fait. Ecoute. Ca t’est déjà arrivé, de passer une journée ou une nuit entière à regarder une série piratée, hein ? Tu te souviens de ce weekend où on n’est pas sortis et où on a regardé une saison de House of Cards d’affilée ? Des heures devant ton ordi, avec les yeux qui piquent et la main dans le paquet de chips, jusqu’à ce qu’il fasse nuit et qu’on s’écroule sur le canapé ?

A’ :

Oui.

A :

Et tu pourrais me raconter l’histoire de la saison ? Ce qui se passe ?

A’ :

Euh… c’est Frank Underwood qui… est vice-président et… Mmm. Je crois que quelqu’un meurt, non ? Et euh, ça va mal avec sa femme…

A :

Tu vois. Tu te souviens à peine. Moi c’est pareil. Ce qui prouve que ce n’est pas pour l’histoire qu’on est restés ainsi une dizaine d’heures hypnotisés. Si c’était pour l’intrigue, on ne dépasserait pas deux épisodes. Au-delà on ne peut plus se concentrer, on s’embrouille, on a le cerveau qui passe en veille. Mais justement. C’est là qu’on continue. Là qu’on appuie de nouveau sur play. C’est ce qu’on veut : le moment de bascule dans la zone, l’absorption totale. On veut cet état qui arrive au milieu du troisième épisode : le moment où on se rend compte qu’on est entré dans la transe, où on se découvre à la fois engourdi et délivré, tellement absorbé qu’on en devient absent à soi… Ce qu’on cherche quand on regarde frénétiquement des séries, c’est juste une façon de passer dans la zone et d’y rester – on cherche la disparition par petites doses, et on l’obtient d’épisode en épisode.

A’ :

Mmm.

A :

Réfléchis. Tu verras que j’ai raison. J’ai d’autres exemples (elle feuillette) Exemple 2. Les jeux vidéos. Tu joues ?

A’ :

Non, pas depuis Tetris.

A :

Tu devrais. Tu comprendrais la disparition en un rien de temps. Si on vend des millions et des millions de jeux vidéos aujourd’hui, c’est parce que c’est la forme de disparition la plus excitante, la plus simple et la plus sûre sur le marché légal. Quand tu joues, tu oublies le temps, où tu es, le poids de ton corps et ce que les autres te veulent. Tu joues des heures à Candy Crush et tu entres en lévitation. Plus rien ne t’importe et personne ne t’importune : la disparition en accès libre sur ton téléphone.

C’est ça la zone : des îlots protoformes de la disparition, les seuls endroits où l’on peut pour l’instant se soustraire à la pression constante des quadrillages et du reste.

(fin rec appart – début rec ext rue)

A’ (reniflement méprisant)  :

Ouais. Si c’est ça ta disparitions, on est mal barrés.

Parce que là ce que tu décris, ce sont des défaites.

C’est l’abdication, le moment où on déserte le champ de bataille. Et on ne déserte pas comme un défi, panache aux lèvres et principes en bandoulière. Non. On déserte pour aller s’étourdir de mauvais pinard à la taverne, avec l’espoir que si on boit assez et assez vite pour s’écrouler sur le comptoir, demain viendra plus vite et ça sera toujours un autre jour de passé.

Si c’est ça ta grande disparition, si c’est avec ça que tu veux protéger les provinces dormantes, on est mal barrés.

A :

Mmmm. Je t’accorde que pour l’instant le désir de disparition n’est pas très flamboyant. Mais c’est parce qu’il a été détourné par le commerce, la pornographie, le jeu. C’est une vieille histoire : dès qu’il y a un affect qui se balade en liberté, il y a cinquante vautours qui veulent le mettre à profit.

Mais quand même.

Là où tu vois l’effondrement stupide, je vois un signe annonciateur. La zone, c’est le dernier retranchement. Tous ces gens se mettent en pause, en résistance au Grand Visible. Ils s’échappent, ils disparaissent par intermittence, même s’ils ne savent pas encore vraiment à quoi.

A (déclamant) :

La zone, c’est un désir de disparition qui ne s’est pas encore reconnu, qui ne sait pas encore ce qu’il veut dire ni ce vers quoi il tend, mais qui est trop puissant pour être étouffé.

Alors c’est vrai que pour l’instant l’envie de disparaître a pour l’instant plutôt des couleurs d’absence et d’anéantissement.

Mais c’est précisément pour ça qu’il faut mener la bataille et transformer la zone en ce qu’elle est vraiment : un désir ravageur, obstiné, libertaire, de disparition.

A’ :

Je ne te savais pas militante.

A :

Moi non plus. Mais c’est la seule cause pour laquelle je veux bien. Parce que si nous ne menons pas la bataille pour ce désir de disparition, ce sont les autres qui l’attraperont.

Réclamons la disparition !

Disparaissons !

Disparaissons !

(gong)

On est en guerre, mon petit.

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

- Abandonner son smartphone dans la rue, par une journée sèche et dégagée. Le poser l’air de rien sur un banc ou l’oublier sur un siège de bus. Attendre que quelqu’un le ramasse et s’en serve, et génère ainsi des données d’appels et de localisations qui multiplieront les diversions.

- Acheter un téléphone portable sans accès internet. Faire dès maintenant des stocks de Nokia 3330, car les téléphones sans internet seront bientôt tous envoyés à la casse.

- Apprendre à se servir d’une cabine téléphonique. Si on ne sait plus comment ça marche, regarder des vieux films et prendre des notes.

- Apprendre à repérer les caméras de surveillance.

- Connaître ses mensonges sur le bout des doigts. Les réciter avec assurance.

EPISODE 7

CONCLUSION

Narratrice (Elisabeth Hölze) :

Circa 2030, les conditions historiques, atmosphériques, sociales, affectives, musicales et colorimétriques sont enfin réunies.

Au printemps 2032, dans un parc dont on ne sait rien sinon qu’il est en fleur, une femme inconnue juchée sur une caisse à savon et munie d’un mégaphone se met à haranguer les passants pour les exhorter à mettre les voiles pour de bon. C’est le discours dit de « La Grande Débinade ». L’assistance est au début clairsemée, on y trouve trois passants et deux pigeons, mais à la fin la femme s’adresse à plusieurs milliers de personnes, qui l’écoutent dans la liesse en jetant en l’air des casquettes Peugeot.

Voix de A - Sarah Jane (au mégaphone) :

« Camarades ! Confrères, copains et commisérants !

Vous toutes !

Qui marchez nez au sol, arrêtez-vous tout net !

Vous qui passez là-bas, pilez sans réfléchir !

C’est aujourd’hui !

Le jour du Grand Suffit ! Du Y en A Marre. Du Jamais Plus !

On se casse.

On arrête les frais.

Grand ménage. Défection généralisée. Esbignage en règle.

On les laisse se démerder avec tout le foutoir.

GRÈVE DE LA PRÉSENCE ! DÉBRAYAGE DU VISIBLE !

DISPARAISSEZ !

Chœur d’ARTE :

DISPARAISSONS ! DISPARAISSONS ! »

(cris de joie et d’enthousiasme, sentiment d’une immense foule)

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

- Entamer une trajectoire asymptotique vers la moyenne.

Trouver des moyens de devenir quelconque : se teindre les cheveux en châtain banal, cesser de dormir pour avoir la peau grise et des cernes, renforcer son nez par des prothèses vendues dans le commerce. Si on est trop beau ou trop laid, user de la chirurgie correctrice pour trouver le point d’équilibre de la banalité.

Selon son origine ethnique, veiller à habiter dans des quartiers où on ne sera pas minoritaire.

Pour les vêtements, préférer le gris, le beige, le noir délavé, le blanc cassé, à l’écarlate, l’indigo, le jaune soleil, le vert absinthe. Si pour des raisons personnelles ou politiques, on tient absolument au port de couleurs vives, se limiter aux sous-vêtements.

- changer de nom. En vertu de l’article 60 Modifié par LOI n°2011-525 du 17 mai 2011 - art. 51 « Toute personne qui justifie d’un intérêt légitime peut demander à changer de prénom. La demande est portée devant le juge aux affaires familiales à la requête de l’intéressé ou, s’il s’agit d’un mineur ou d’un majeur en tutelle, à la requête de son représentant légal »

Ou utiliser des pseudonymes collectifs, déjà portés et usés aux coudes par pleins d’autres gens au cours du siècle. Luther Blisset, Claire Fontaine, Carmen Z, Ned Ludd, Alan Smithee, Jane Doe, Monty Cantsin, Rascal Bibi, Netochka Nezvanova, Karen Eliot, Emmet Grogan

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

- Constituer la plus grande archive jamais réalisée sur soi. Rassembler, chercher, traquer toutes les informations accessibles nous concernant.

Récupérer toutes les photos, les films, les dessins et les signatures à l’encre rouge. Réclamer les lettres d’amours et les requêtes administratives. Engager un détective privé ou une entreprise spécialisée pour déterrer les informations existantes qu’on aurait laisser passer.

Harceler la bureaucratie pour être rayé des fichiers. Demander à tout lire, à accéder à tout ce qui est possible. Ne rien lâcher.

Quand l’archive est complète, y mettre le feu.

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

- Ou disparaître derrière l’abondance.

Générer des pages et des pages de contenu, multiplier les comptes Facebook et Twitter, les blogs et les photographies, saturer l’espace de représentations contradictoires et de couleurs intenses, sécréter perpétuellement une galaxie de signes et de traces, qui finira par nous couvrir tout entier. Au cœur de l’abondance, creuser un espace vierge de significations – un lieu pour l’insaisissable, un lieu dans lequel on aura disparu.

Elisabeth Hölze – Elisa Monteil – Sarah jane (Le manuel) :

- Se créer un archipel de lieux sûrs : des îles favorables à la disparition dans le quadrillage généralisé.

Chez soi, choisir des pièces dans lesquelles on ne pourra entrer que si on a enlevé la batterie de son téléphone, d’autres où il faudra entrer en silence et masqué et où les rideaux sont toujours tirés. On s’en sert pour faire l’expérience d’être loin des regards.

Dans sa rue, repérer les caméras de surveillance, calculer leur angle de vision et détourer au sol les zones hors-champ, qui sont les zones d’invisibilité.

Chercher, dans sa ville, sa région, son pays ou son continent, où sont les zones blanches, celles qui ne sont pas encore couvertes par les réseaux téléphoniques mobiles ou internet. Si on peut, on en établit un répertoire mondial, et on note comment s’y rendre. Pour si jamais.

Narratrice :

On manque de détails précis sur la Grande Débinade, car les documents afférents ont tous sans exception été perdus.

Mais ce qui est sûr, c’est que dès le lendemain de la harangue, on assiste à une déferlante de manifestations appelant un peu partout à la disparition mondiale.

Vêtus de noir et masqués, les manifestants brandissent des panneaux où il n’y a rien d’écrit. Ils agitent des banderoles absolument vierges. Un même slogan revient partout :

FECTIONDISPARITION.

Le lendemain de ces manifestations (le surlendemain de la Grande Débinade), un tiers de la population mondiale est introuvable. D’après tous les témoignages, l’air ambiant se charge alors d’une qualité respirable oubliée depuis des lustres.

Il y a bientôt une seconde, puis une troisième vague de disparitions mondiales.

La disparition a gagné la partie.

Sarah Jane – Elisa – Elisabeth Hölze- Chœur d’ARTE :

CONTRE la surveillance continue et par défaut

CONTRE l’injonction permanente à l’assignation,

et

CONTRE l’ivresse du Soi, la plus hideuse de toutes les drogues,

nous voulons !

Le droit aux ombres

Le droit d’effacer ses contours,

le droit d’être invisible,

le droit à l’incohérence,

le droit de s’échapper des quadrillages,

Le droit au secret et au mensonge,

le droit aux erreurs et le droit de les cacher,

Le droit d’être oublié

le droit de dire des choses qui ne laissent pas de traces

le droit de garder ses secrets et ses données

le droit de se déplacer sans être pisté

le droit de ne pas être profilé

le droit de se faire oublier,

pour de bon,

bref pour résumer

le droit de disparaître,

entièrement ou de façon partielle,

par bribes ou à la volée.

On est en guerre mes amours. Mais je sais qu’on va gagner.

ANNEXE :

FRG : Fichier des renseignements généraux

FAR : Fichier alphabétique des renseignements

FNPC : Fichier national des permis de conduire

FIBEN : Fichier Bancaire des Entreprises

Fichier Base Elève

FICOBA : Fichier National des Comptes bancaires et assimilés

Préventel : Base de Prévention des Impayés

FICP : Fichier National des Incidents de Remboursement des Crédits aux Particuliers

FCC : Fichier Central des Cartes Bancaires

FPIS : Fichier des personnes interdites de stade

FAC : Fichier automatisé des casinos et salles de jeux

AGRIPA : Fichier des personnes possédant des armes à feu

Fichier de la batellerie

FNPE : Fichier des personnes nées à l’étranger

SDRF : Fichier des personnes sans domicile fixe.

SDRF : Fichier de suivi des titres de circulation délivrés aux personnes sans domicile ni résidence fixe.

FPR : Fichier des personnes recherchées

PASP : Prévention des Atteintes à la Sécurité Publique

FAED : Fichier des empreintes digitales

FNAEG : Fichier des empreintes génétiques

FSCP : fichier du Service Central des Prélèvements Biologiques

FNFM : Fichier du faux monnayage

FOS : fichier des objets signalés

FVVS : Fichier des véhicules volés et signalés

FIT : Fichier informatisé du terrorisme

FNT : Fichier national transfrontières (FNT)

FCA : Fichier du contrôle automatisé

Caméra de surveillance IP WIFI fixe BLYSS - Intérieur.
Surveillez l’intérieur de votre maison grâce à cette caméra de surveillance intérieure compatible avec la gamme Blyss ’LIVEEZ’. Vous pourrez placer cette caméra de surveillance n’importe où selon votre installation par câble ou en réseau WIFI. Résolution vidéo : VGA (640 x 480).Capteur d’image couleur Haute définition 1/4’ CMOS. Lentille : 3.6 mm. Angle de vue 67° env. Vision nocturne : Oui, par 5 diodes infrarouge.

Caméra IP WIFI SOMFY - Intérieur.
Visualisez l’intérieur de votre maison grâce à cette caméra d’intérieur compatible avec votre smartphone ou votre ordinateur. Vous pourrez placer cette caméra n’importe où selon votre installation par câble ou en réseau WIFI. Résolution vidéo : VGA (640 x 480). Capteur d’image couleur. Angle de vue 47° env. Vision nocturne : Non. Sensibilité à la lumière : 10 000 lux.

Caméra Réveil HD 1080P autonome détection de mouvement 16Go. 128 euros.

Embarquant un capteur CMOS 5 Mégapixels grand angle de 160°, le réveil caméra HD DVR-MH-1080P pourra enregistrer des vidéos avec une résolution maximale de 1080P (1920×1080 pixels).

Notre réveil caméra HD 1080P propose plusieurs mode d’enregistrement :

Enregistrement vidéo à la détection de mouvement : déclenche l’enregistrement dès qu’un mouvement est reperé dans le champ de vision de la caméra (jusqu’à une distance de 6 mètres)

Enregistrement vidéo manuel : avec la télécommande fournie, vous pourrez déclencher vous même l’enregistrement

Dictaphone (audio uniquement) : vous pourrez également choisir de n’enregistrer que l’audio

Stylo Caméra Cachée avec 16 Go de mémoire. 39 euros.

Stylo caméra cachée, enregistre audio/vidéo et photographies sur carte micro SDHC de 16Go (32Go max.)

Résolution d’enregistrement vidéo 720×480 pixels à 30 images par secondes. Résolution d’enregistrement photographique 1280×1024 pixels. Récupération des données via USB

Véritable stylo.

Texte : Claire Richard
Avec  : Sarah-Jane Sauvegrain (elle), Slimane Yefsah (lui), Delphine Théodore (la formatrice), Elisa Monteil (la disparition)
Musique originale : Arnaud Forest & Jean-Patrick Lecerf
Scripte : Sara Monimart
Réalisation : Arnaud Forest

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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