— c’est la mise en pratique de tous les bouquins qu’il y a entassés à côté de mon lit,
— c’est faire la nique, presque involontairement à toustes celleux qui nous disent de glisser entre les autres et nous une distance qu’on appelle méfiance,
— c’est jour après jour galérer un peu plus à retrouver sa tente dans la joyeuse nébuleuse de couleurs qu’est devenu l’espace camping,
— c’est la trouver, enfin, à la lueur de la frontale qui aveugle parce que l’option lumière rouge ne fonctionne plus, et c’est se coucher dans les ronronnements de toustes les dormeureuses alentour,
c’est croiser et recroiser et perdre Mi, Frère, Ja, Yaya, ou Lé, et les retrouver dans la queue sans fin de la cantine du soir,
— c’est, le temps d’une formation, devenir Keuf, et détester ce rôle tout en brandissant la frite de piscine bleue qui nous permet d’incarner l’absurdité et la brutalité du personnage,
— c’est le faire sous l’hélico vénér qui crache ses rappels à l’ordre
— c’est les chants qu’on ne chante pas assez souvent, mais qui nous rappelle à quelle culture nous appartenons
— c’est se sentir entier.e maintenant,
— ou plutôt, c’est se sentir plein.e de tout ce qui nous manque si souvent dans notre quotidien.
Ce qui se joue là, ne se joue pas seulement en action, ce qui se joue là, se joue en nous et entre nous. Nous apprenons collectivement à nous construire collectivement.
Nous apprenons à apprendre différemment, à transmettre différemment, et à surgir différemment. Nous apprenons un anonymat qui nous permet non pas de nous cacher, mais plutôt de bien nous offrir, de nous partager.
C’est cela qui me touche, de façon toute modeste, au-delà de nos combats, au-delà de nos réveils très matinaux, de nos EPI disparus, de notre colère et de notre révolte, il y a une convivialité sans limite, une attention joyeuse, une volonté solaire d’incarner quelque chose que je ne sais pas encore nommer...
Et c’est en cette chose que je ne sais pas encore nommer que je me remets croire, cette chose en laquelle pourtant on nous a presque toujours défendue de croire.
Evidemment c’est flou,
parce que je viens de rentrer, et que j’ai même recommencé mon taf de serveuse,
C’est flou parce qu’en debriefant avec moi-même sur le chemin du retour, j’ai eu du mal à savoir exactement ce qui manque à mon quotidien, mais je sens la carence...
C’est flou mais je sais au fond de moi, que ce n’est ni la foule, ni la lutte,
ni même l’auto-gestion,
ou le prix libre,
ou les ami.e.s,
non, nous avons surement toustes un peu de tout cela, à des degrés très divers,
mais ce que nous avons moins, je crois, c’est la possibilité réelle de penser le monde.
C’est ça, la chose que je ne sais pas encore nommer, c’est peut-être la pensée libre, ou plutôt la culture de la pensée libre...
C’est cela, je crois : l’occasion de penser librement le monde, l’autre, le vivant, et de les voir apparaître en nous, dégagés des carcans étriqués de nos éducations plus ou moins étriquées.
Je mets du temps à comprendre que nous apprenons à refabriquer de l’espoir, et que cette drôle de chose que je ne sais pas encore bien nommer se ballade en moi, dans mes mots et dans mes gestes, dans mes réflexions et mes désirs et qu’elle va grandir et se transmettre, c’est quoi ?
C’est la joie militante, c’est la culture de la lutte, c’est l’empuissancement, un égrégore, ou un élan de vie, je n’en sais rien, c’est peut-être un cerf-volant et des lentilles d’eau, c’est peut-être l’ambulance des médics qu’on a quand même réussi à faire passer, c’est peut-être remettre de la vie là où tout semble mort ou stérile, c’est peut-être tout ça, je ne sais pas comment nommer cette chose là, mais elle est en moi, elle est en nous, et je sais qu’elle va nous être utile.
La Hyène





