Cauchemars et facéties - beaux arts

occupation ; marbre ; cgt ; 49.3

Cauchemardos - paru dans lundimatin#62, le 28 mai 2016

Une voiture de police brûle et on en oublierait tout le reste.
Pourtant, souvenez-vous, le 49.3, des manifestations spontanées, à Paris même, et des occupations, à Paris aussi.
Retour déchronologique sur « la semaine d’avant ».

L’occupation des Beaux-Arts - Un malentendu

Ce qui fait que l’on peut parler d’un mouvement, c’est la rupture avec l’ordre des choses qui s’opère un temps donné. En France, cette rupture s’opère pour certains depuis deux mois dans les grandes manifestations, les cortèges spontanés, les irruptions nocturnes et les occupations. L’un des aspects les plus précieux des mouvements, de ce mouvement, ce sont les rencontres improbables qui y ont lieu, les moments où l’on se trouve dans des endroits où le long fleuve tranquille n’aurait pas du nous porter. C’est de tout cela qu’il sera question ici.

Une rencontre improbable sur la Place de la République entre des artistes, des jeunes et des membres de la tête de cortège a mené une foule hétéroclite à vivre un moment au milieu du luxe de Saint-Germain-des-Prés, ses demis à 7 euros, ses cafés existentialistes, ses touristes américains, ses voituriers et ses monuments historiques. Voici l’histoire de comment shegueys, artistes, étudiants, lycéens, lascars et manifestants se sont trouvés quelques heures durant locataires de l’École Nationale Supérieure des Beaux Arts et ont dormi parmi les statues de marbre.

Place de la République, quelques étudiants des Beaux-Arts et leurs potes ont tenté à plusieurs reprises de construire des cabanes. Ils étaient à peu près les seuls sur cette place à faire quelque chose d’autre que discuter ou faire la fête. Parmi les seuls aussi à penser l’occupation de la place plutôt que son emprunt. Ils ont construit ensemble le Château Commun, qui fut hélas détruit, comme vous avez déjà pu le lire ici.

Après cette expulsion et au vu de l’ambiance Place de la République, il semblait vain de tenter encore une fois de l’occuper en y mettant beaucoup de moyens. Rennes et Rouen avaient par ailleurs montré la voie à suivre en occupant la Salle de la Cité et l’Église Saint-Nicaise. La capitale était à la traîne Il n’y avait pas de lieu pour assurer entre les manifs une continuité et permettre aux diverses forces en présence de se croiser.

C’est ce contexte qui poussa quelques étudiants des Beaux Arts à ouvrir leur école au monde extérieur. Plusieurs profs avaient écrit un communiqué soutenant l’entreprise de cette poignée d’élèves mais cette idée était loin d’émaner d’une majorité des étudiants. Cette configuration est à l’origine de la confusion initiale.

Officiellement, une exposition sur les violences policières était organisée dans l’école. A la fin devait se décider l’occupation avant qu’elle ne soit annoncée publiquement. En réalité, dans la manif, informellement, l’idée que le mouvement occuperait le soir même avait circulé. Résultat : à 19h, il y avait déjà beaucoup de monde et les gens continuaient à affluer. Les vigiles n’étant au courant de rien, ils commencèrent à stresser un peu et à filtrer les entrées. Immédiatement, tous ceux qui étaient à l’intérieur se pressèrent à la grille jusqu’à ce qu’elle soit ouverte et que la foule puisse se répandre dans le bâtiment historique. Ce petit jeu se répéta plusieurs fois . Des jeunes pour qui il était clair que nous étions en train d’occuper entreprirent d’ériger des barricades au bout de la première cour, laissant une sorte d’espace tampon avec la rue. A coté d’eux se trouvaient des gens qui se croyaient encore dans une expo, d’autres dans une soirée. Collectivement, la situation était on ne peut moins claire.

Finalement il fut décidé qu’une AG était nécessaire, ne serait-ce que pour se dire ce que nous faisions ici. C’était dur de rassembler pour la faire, cette AG. Certains ne voulaient pas abandonner le jeu de la porte et ils finirent d’ailleurs dans la nuit par remplacer les vigiles. D’autres, au fond d’une des cours, s’affairaient autour d’un barbecue tandis que d’autres encore jouaient avec l’écho de la cour vitrée. N’oublions pas bien sur les fumeurs de joints, buveurs de bières et autres constructeurs de barricades de toute occupation qui se respecte.

Une AG se tint donc dans la cour vitrée, énorme pièce de plus de 30 mètres de hauteur, au plafond de verre, entourée de balcons et de statues. La grande classe, peut-être même s’agit-il d’une pièce baroque, je ne sais pas. Le problème, c’est que l’écho y est puissant : soit une personne parle seule, soit c’est impossible de s’entendre. Autant dire que la plupart des gens n’ont rien entendu de tout le début de l’AG. Rapidement, et bien que l’image de cette AG put paraître historique au vu du décor grandiose, nous décidâmes de la déplacer dans un amphi. Tache laborieuse au nombre que nous étions.

40 minutes plus tard nous nous trouvions dans un amphi plein à craquer, avec micro, rétroprojecteur, sièges confortables et chaleur. Il y avait une joie diffuse d’être là et en plus de pouvoir se parler. Quelqu’un afficha à l’écran le clip de PNL « Le monde ou rien ». Hourra général. Puis les interventions se succédèrent. L’absence de lieu depuis le début du mouvement se fit sentir : il n’y avait aucune habitude à discuter ensemble et l’AG s’apparentait plutôt à une sorte de forum internet s’intitulant « La foire aux opinions ».

Deux tendances principales se dessinèrent toutefois : s’assurer de l’adhésion des étudiants de l’école ou s’assurer de la présence d’autres composantes du mouvement. Il fut aussi beaucoup souhaité d’utiliser la collection d’œuvres présente comme une sorte d’otage pour éviter l’expulsion immédiate. Il devint rapidement évident qu’il serait impossible d’avoir une discussion politique générale sur la situation. Des propositions pratiques, organisationnelles, furent donc mises en avant : il faut tenir la porte, il faut faire gaffe au lieu, il faut faire à manger, il faut déployer une banderole sur le toit, etc.

En réalité, ces propositions étaient un peu prématurées car beaucoup des présents avaient juste besoin de temps pour se rendre compte d’où ils étaient tombés, de finir d’être euphoriques (ou pas) et de pendre conscience de la chance de se trouver à cet endroit de la ville, dans de tels bâtiments, avant de penser à leur défense et à la vie à mettre en œuvre dedans. L’AG continua longtemps, se vidant petit à petit, au fur et à mesure que les occupants se lançaient dans d’autres activités.

Plusieurs ambiances se mirent en place. Musique et bouffe à coté du mini château commun, barricades un peu plus loin, des petits groupes d’explorations ça et là arpentant caves, toits et couloirs à la Poudlard, trouvant le recoin idéal pour un petit bédo ou un petit bécot de premier soir d’occup. La porte était désormais exclusivement tenue par les occupants, tandis que les vigiles avaient confortablement et cordialement repris place dans leur local.

Au milieu du parvis du bâtiment principal se trouvait un conséquent tas de bois pouvant servir à la construction d’un quatrième château. A 11h, cette construction n’ayant pas été entreprise, un équipe menée par un adolescent boutonneux se pencha sur l’assemblage d’une catapulte. Malheureusement, les fins et les moyens nécessaires pour les atteindre n’étaient pas encore bien clairs pour tous les occupants. On refusa donc au jeune entrepreneur et à sa team les outils nécessaires.

Au même moment, sous la verrière, se préparaient les banderoles à suspendre depuis le toit. La première, prête d’avance, explicative : « en lutte ». Pour la seconde, ce fut plus compliqué, les propositions fusaient : « l’art de la guerre commence ici », « ici c’est mieux », « le huitième art : l’occupation ». Finalement, le très modeste « notre œuvre : la chute du régime » finit par l’emporter. Un peu plus loin apparut une troisième banderole, plus enjouée : « j’m’endors cagoulé, j’rêve dans l’anonymat ».

En se promenant dans les Beaux Arts ce soir là, on pouvait croiser vraiment n’importe qui. Pour vous dire : un mec de Saint-Nazaire a vu le truc sur internet vers 21h, a sauté dans sa voiture et à débarqué dans la nuit, son duvet sous le bras.

L’amphi était désormais converti en auditorium projetant des clips youtube sur grand écran. Les versions lascar de Laurel et Hardy, à la place du professeur, diffusaient à pleins tubes la playlist de Générations FM, quand bien même il ne restait plus que des gens profondément endormis dans l’amphi. Passés 3h, on commençait à croiser de plus en plus de dormeurs dans les couloirs et autres recoins. Miraculeusement, les explorateurs nocturnes ne taguèrent que les couloirs, épargnant statues et tableaux... le respect de la diversité des pratiques artistiques, probablement. Contrairement à ce que laissa entendre l’administration, les dégradations n’excédèrent pas celles d’une grosse soirée du BDE.

De 5h à 8h, on assista à la transition vers la reprise des cours. Dans cette tranche horaire, on put contempler les scènes les plus cocasses. Voici une photo de la cour vitrée à 6h12 : le mec de Saint-Nazaire dort d’un coté, plus loin un couple est couché sous une banderole, quelques autres dormeurs sont éparpillés, un type fait aboyer son chien au milieu, l’écho répond au chien, un autre gonze prétend être une statue sur un bloc de marbre disponible, pendant qu’un étudiant nous explique qu’ici, d’habitude, ils font du badminton et de la trottinette.

Dehors, une équipe rodée à Nuit Debout entreprend d’installer une sorte d’accueil-checkpoint à l’entrée du bâtiment. Leurs rangs sont grossis par Laurel et Hardy, il y a aussi deux-trois types tout droit sortis de Las Vegas Parano. Ils sont installés sous une sorte d’abri comme on en trouve sur la touche des terrains de foot. Devant eux, un panneau propose de « venir voir l’habitation des Beaux-Arts et vous poser des questions ». Une énorme boombox assure l’ambiance.

Finalement, étudiants, profs et employés commencent à débarquer. Les premiers, pas encore bien réveillés, ne semblent pas remarquer les nouveaux habitants, qui pourtant leur parlent de faire grève, pour plus de salaire notamment.

La journée suivante a été calme, trop, certainement. Personne n’était préparé à occuper, la plupart sont rentrés chez eux, les étudiants ayant engendré la chose se sont trouvés quelque peu esseulés face à une administration forcément un peu crispée, elle-même sous la pression du ministère de la culture qui craignait pour la sécurité des collections présentes. Il fut alors décidé de baisser le rythme de l’occupation, sans pour autant l’arrêter.

Le soir, l’école se remplit de nouveau. Il se préparait un banquet, des conférences, des constructions et que sais-je de plus. Le soir, trente personnes tout au plus dormirent sur place. Naturellement la police en profita, envoyant autant de baqueux pour déloger les braves. L’administration a donc menti à ses propres étudiants en leur garantissant que la police n’interviendrait pas.

Pour finir nous sommes tous déçus, c’est une occasion énorme qui a été manquée faute de monde et de préparation. Malgré tout, rassurez-vous, personne ne peut se faire a l’idée que ce mouvement reste sans toit, et un deuxième épisode devrait suivre.

Paris, 12 mai 2016.

Dès le matin, la police politique commence son sale travail : plusieurs personnes sont interpellées en bas de chez elles, ou plus tard sur le chemin de la manifestation. Embarquées pour de soi-disant contrôles d’identité, on les empêche purement et simplement de manifester. Le lendemain, une unité antiterroriste expulsera un lieu d’organisation de la lutte à Rennes, commencera à interdire des manifestations de façon arbitraire et finira dimanche 15 par distribuer des interdictions administratives de manifester à des militants ciblés. Dans une atmosphère de fin de règne, entre scandales sexuels sordides et implosion de la majorité parlementaire, l’exécutif se raidit et le gouvernement se réduit toujours plus à sa fonction de police.

En face, le mouvement né le 9 mars contre la Loi Travail a pris de la bouteille. Riches de plus de deux mois d’expérience acquise dans la rue, les manifestants s’élancent de la place Denfert-Rochereau en direction d’Invalides.

Dans toutes les têtes, un objectif : l’Assemblée Nationale. C’était le point d’arrivée demandé par les organisateurs de la manif, évidemment refusé par la préfecture. Le 10 au soir, tout le monde s’était retrouvé plus ou moins spontanément devant le Palais Bourbon, avant d’être copieusement gazé et refoulé au loin. Pour tous les manifestants, le 49-3 est une goutte d’eau de plus dans un vase qui déborde déjà depuis longtemps. Abusé, le passage en force maintenant. Les tweets, les pancartes, les banderoles en attestent : la méthode est brutale mais au fond bien faible, comme ce régime à bout de souffle.

Comme à chaque fois, le cortège de tête se compose peu à peu. Il a beau se placer toujours à l’avant, il porte mal son nom, puisqu’il ne s’agit pas de l’avant-garde du mouvement, mais bien de son cœur, battant, pulsant et imprimant son rythme aux manifestations. De date en date, ce cortège de tête et la zone tampon qui le suit directement ont tendance à ne faire plus qu’un, à vouloir rester ensembles malgré la diversité des pratiques, et surtout malgré les injonctions policières et médiatiques à se dissocier les uns des autres.

La nouveauté du jour, c’est un coup de vice concocté par la préfecture et la direction de quelques syndicats qui veulent étouffer le mouvement : un cordon de gros bras en tête de manif, estampillé FO-CGT, en tout point semblable à un cordon de la BAC : mêmes sales gueules, mêmes gazeuses à main, mêmes matraques télescopiques, même attitude arrogante et au fond même fonction. Pas étonnant que beaucoup de manifestants les prendront plus tard pour des flics et les traiteront comme tels.

La préfecture avait annoncé la veille cette nouvelle donne : en tête un cordon de flics, puis ce cordon de sbires CGT-FO, puis la manif. Avec une menace claire : tout ce qui se trouvera au-delà du cordon sera déclaré illégal, et donc nassable et tabassable à merci. Le cortège s’élance au cri de « SO, collabo » et fait clairement sentir aux gros bras que leur présence ici est reconnue pour ce qu’elle est : un sabotage en règle du bon déroulement de la manif.

Un peu plus en arrière, les étudiants en lutte passent, non sans quelques heurts, devant le SO de l’UNEF, piètre équivalent en plus jeune du cordon de tête. La manœuvre des étudiants est à saluer, parce qu’elle contribue à rendre impossible l’isolement du cortège de tête. La CNT et SUD auront le même genre de gestes au cours de la manif, en avançant et en accélérant pour empêcher tout isolement de la partie la plus avancée. Comme quoi SO = pas toujours collabo, il faut savoir faire la part des choses. Pour plus de précisions sur le rôle de ces SO non inféodés aux flics, il faut lire cet article sur le site Paris-Luttes :

Tous les accès possibles au quartier de l’Assemblée et des ministères sont bloqués par des lignes de flics ou de gendarmes, mais à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Vaugirard, les manifestants tentent tout de même de passer. Des banderoles sont déployées, les masques à gaz sont en place et les flics doivent reculer de 100 mètres sous la poussée des manifestants les plus déterminés. Au cri de « tous à l’assemblée ! », une partie du cortège s’engouffre dans la rue, sous les gaz. L’impossible est en train d’avoir lieu : une ligne de flics, ces robocops réputés invincibles, est en train d’être submergée, à Paris, en plein État d’urgence.

Mais la détermination de ceux qui poussent devant ne suffit pas toujours, et il faut toujours surveiller ses arrières. La manif est en effet chargée par l’autre coté, prenant à revers ceux qui étaient engagés dans la rue, désormais contraints à refluer sur le boulevard. La manif n’est toutefois pas coupée, tout le monde sait au moins depuis le 1er mai qu’il ne faut pas se lâcher et rester ensemble coûte que coûte.

Dans les deux rues suivantes, Cherche-Midi et Sèvres, la tentative de dévier vers la droite sera répétée, peine perdue. La violence des flics puis les grilles fixes installées rue de Sèvres couperont court aux velléités de départ vers l’Assemblée Nationale. Encore une fois, seul le cortège de tête aura pris au sérieux l’objectif déclaré de cette journée, l’appel à rejoindre l’Assemblée ayant pourtant été lancé par tous les syndicats, et relayé par Jean-Luc Mélenchon lui-même la veille à la télévision. L’image de « casseurs isolés qui s’infiltrent dans la manif » n’aura peut-être jamais été plus fausse, plus ridicule, plus contraire à toute réalité que ce 12 mai, où la partie de la manif déterminée, équipée et masquée a cherché à réaliser les objectifs mêmes de la journée de mobilisation.

La minorité infiltrée et violente, puisque pour une fois il y en avait effectivement une dans la manif, armée et munie de brassards CGT, entrera en scène peu après. Alors que les flics qui ouvrent la voie reculent pour se disposer sur la place Vauban, ces hommes de main déguisés en syndicalistes commencent à s’en prendre à de jeunes manifestants et manifestantes, les plaquant au sol, les matraquant et les gazant au motif qu’ils sont un peu trop pressés de rejoindre le point d’arrivée. La réponse ne se fait pas attendre, et les manifestants repoussent bien vite ces demi-flics, les contraignant à se réfugier derrière les lignes de leurs amis en uniforme.

La place est ensuite gazée à gogo, comme à chaque fin de manif, empoisonnant tout le monde sans discrimination et forçant les gens à quitter les lieux dès leur arrivée. Les grilles qui protègent l’accès aux Invalides sont pourtant forcées. Les militaires surarmés qui les protégeaient sont conspués et chassés. Eux aussi sont contraints de faire appel à la police. Tout le monde, dans cette tête de cortège, semble donc bien détester la police, mais aussi l’armée et ceux qui veulent faire le travail de la police à sa place. Gageons que pour ces derniers, le message soit passé et qu’on ne les y reprenne plus.

Il va falloir la jouer fine lors des prochaines manifs. Maintenant que la Loi est votée, l’offensive de l’État est lancée pour écraser le mouvement, isoler les soi-disant radicaux et répandre la terreur par l’intimidation. Beaucoup de pièges seront tendus dans les jours à venir, à commencer par la tentative de division entre syndiqués et non-affiliés, alors même que les lignes commençaient à bouger. Méfions-nous des grosses catégories qui mettent tout le monde dans le même panier et attelons-nous à désactiver toutes les identités rigides qui nous enferment ici ou là. Une grosse semaine nous attend, à Paris comme ailleurs. N’oublions pas que la meilleure façon de repousser la fin tant annoncée de ce mouvement, c’est de continuer le début !

49.3

Mardi 10 mai, dans le cortège des cheminots, la rumeur tourne déjà : « Valls va sortir le 49-3, il faut aller à l’assemblée. » En fin d’après-midi, la nouvelle tourne en boucle sur les chaînes d’info et les réseaux sociaux : le gouvernement passe en force. Nuit Debout appelle à se retrouver devant l’Assemblée Nationale. Sous la pluie, une foule commence à se masser devant le palais Bourbon, immédiatement encadrée par les policiers, mais le nombre de participants croit tant et si bien qu’il devient impossible de les nasser tous. Un autre rassemblement se forme à Concorde, et le pont lui-même est bientôt occupé par les manifestants. Les flics n’auront pas trop de mal à couper, diviser les différents groupes et faire reculer la masse de gens désarmés et désorganisés, qui voudraient pourtant rester là toute la nuit.

Pour une fois, cette tactique policière de la division tourne à l’avantage des manifestants. Vers 22-23h, on compte jusqu’à quatre manifestations sauvages différentes en cours au même moment, éparpillées des deux cotés de la Seine. Aux gazages massifs répondent les barricades montées avec les barrières de chantier, les grilles de sécurité ou les poubelles trouvées à proximité. L’attirail habituel des manifestations - masques à gaz, banderoles, projectiles - n’est pas de mise, le rassemblement était spontané, formé aussi par beaucoup de monde scandalisé par l’utilisation du 49-3 mais ni habitués à des manifs déterminées, ni équipés pour.

Les groupes plus petits, isolés du gros du rassemblement, sont plus libres de leurs mouvements et parviennent à se libérer de la présence policière pour se promener dans les quartiers cossus, au hasard des rues dont on connait le nom pour leur célébrité, mais que l’on n’a jamais fréquenté. Traverser le jardin des Tuileries, courir dans la rue de Rivoli, se retrouver à l’Opéra pour finir par caillasser la Bourse, en semant des barricades improvisées derrière soi : on est loin du scénario habituel des manifs encadrées entre République et Nation.

Cette soirée du 49-3 marque un nouveau tournant pour le mouvement à Paris. Après les manifs lycéennes dans l’est parisien (mars), la prise de la place de la République et toutes les manifs nocturnes et tentatives d’occupation qui en découlent (début avril), puis les grosses dates syndicales où le cortège autonome prend la tête et donne un bon rythme aux manifs (jusqu’au 1er mai), de nouveaux objectifs se dessinent. Il est toujours moins question de la Loi Travail et toujours plus de la légitimité de ce gouvernement qui passe en force, et pour une part minoritaire mais croissante des manifestants, de la légitimité de tout gouvernement.

Cet énième usage du 49-3 vient s’ajouter à une liste d’épisodes témoignant aux yeux de tous et sans fard de l’obsolescence de la formule politique de la démocratie libérale : du traité européen de 2005 refusé par référendum et pourtant voté par le parlement, à la piteuse expérience de Syriza appliquant avec zèle les diktats de la troïka qu’elle avait était élue pour combattre. D’où le mot d’ordre logique, repris dès la manif du 12 mai : tous à l’assemblée. La similarité avec les images qui nous arrivent de Grèce pourrait être frappante, à une différence près : le mouvement parisien n’est pas encore habitué à se retrouver sous le Palais Bourbon, n’est pas encore aguerri, ne s’est pas encore donné les moyens d’arriver effectivement sous les grilles du parlement pour en chasser d’abord la police et peut-être un jour les députés qui y sont retranchés.

Ce cri de « tous à l’assemblée » , que l’on entendra retentir lors de la tentative de perçage des lignes policières dans la rue de Vaugirard le 12 mai, ne marque en rien un repli du mouvement en direction de la dimension institutionnelle et représentative du pouvoir. Il est évident que la foule massée devant le parlement le 10 ou celle qui voulait s’y rendre le 12 n’y allait pas pour appuyer une « motion de censure de gauche » ou rappeler au Parti Socialiste de respecter ses engagements de 2012.

Nous découvrons date après date, tournant après tournant, ce que peut et ce que veut ce mouvement. Nous pouvons déjà voir ce qu’il n’est pas et ce dont il ne veut plus, à savoir une énième recomposition d’une gauche radicale qui pèserait à la marge dans un jeu politique déjà mort. Ce refus prend aujourd’hui la forme d’un appel à converger vers ces lieux de pouvoir, non pour leur reconnaître une quelconque centralité, mais bien pour indiquer que de moins en moins de gens supportent leur existence et qu’ils doivent enfin laisser la place à autre chose.

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