Cauchemars et facéties #11

« Je n’ai jamais entendu parler de cela ! »

Cauchemardos - paru dans lundimatin#41, le 21 décembre 2015

Le retour des bougies…

Bruno Retailleau, tout nouveau président de la région Pays de la Loire, a rencontré Manuel Valls pour lui demander l’évacuation de la ZAD. Il explique sur France Inter :

Il faut savoir que sur cette ZAD la loi de la république n’est pas appliquée. On compte 200 exactions, par exemple une voiture de gerndarmerie attaquée, brulée ; un chauffeur, un transporteur, sur une route déparmentale, bloqué, son chargement pillé, etc, etc.

Il ajoute que l’autorité de l’Etat ne doit pas faiblir en « ces temps difficiles pour la France ». On comprend que « temps difficiles » = période post-13 novembre, et que l’on est donc en train de nous vendre l’expulsion de la ZAD comme remède au choc post-traumatique. Et en effet, quand le journaliste demande à Bruno : « et si ça tourne mal cette évacuation ? », il répond :

Je fais confiance aux forces de l’ordre pour que les choses tournent bien. maintenant vous avez des gens qui sont ultra-violent comme l’a dit le premier ministre, ce sont les mêmes qu’on a pu voir au début de la cop21 se saisir des bougies qui avaient été déposées à la mémoire des gens qui sont morts au bataclan, pour les envoyer à la face des policiers. Est-ce que ce sont des gens pacifiques ?

Et donc, c’est pour quand cette tentative d’expulsion ? Valls en aurait-il dit plus ?

Non, mais il sait comme moi que la fenêtre pour qu’il puisse y avoir un certain nombre de procédures légales qui puissent êtres menées c’est jusqu’à la fin du mois de mars. Après on va rentrer dans la période présidentielle et ce type de décision ne sera pas prise.

Ennuis

Sur les 500 manifestants partis du parc des Cropettes la nuit passée pour investir la ville, une cinquantaine de perturbateurs masqués ont d’emblée cherché les ennuis.

La Tribune de Genève nous raconte une manifestation sauvage (à Genève, donc), qui a semble-t-il laissée sur son passage une vingtaine de vitrines brisées, une multitude de façades « souillées » par les tags, et l’entrée du Grand Théâtre maculée de peinture, des dégâts chiffrés à plusieurs dizaines de milliers de francs suisses. Extraits :

En lettres capitales sur fond noir et, au bas de l’affiche, le lieu du rendez-vous : une « Sauvage », ce samedi, à 22 h, dans le parc des Cropettes. Concert ? Rassemblement ? Manifestation ? Les trois à la fois, assortis d’un mot d’ordre non-signé : « Nous prenons la rue car elle se passe volontiers des subventions qui servent maintenant à faire chanter les lieux de culture alternative. »

On pose la question : « Vous êtes qui ? » Réponse : « Des gens en colère ! » Elle se lit sur la banderole : « Culture de lutte, Maudet culbute ». Elle se voit dans la démarche, déterminée et frondeuse. A 22 h 30, les manifestants se mettent en mouvement. Ils sont près de 500 à descendre vers la gare en empruntant le passage des Alpes. Les tagueurs ont sorti bombes et pochoirs.

Les déprédations montent d’un cran à l’approche de Bel-Air. On cible les banques, les bijouteries, les galeries ; les vitres blindées sont négociées au marteau.

En moins de deux minutes, la façade de l’opéra change de couleur. Noir, rouge et vert. Des projections de peinture en grande quantité. Le résultat est spectaculaire. Souillures XXL.

On approche de minuit. Les manifestants ont investi Plainpalais, remontent l’avenue du Mail jusqu’à la rue de l’École de médecine. Du monde partout. Et une détermination qui ne fléchit pas au moment de redescendre le boulevard Carl-Vogt en direction de l’Hôtel de police. La vitrine d’un magasin spécialisé dans la vente de matériel de sécurité ne résiste pas aux coups. Les présentoirs sont dépouillés de leurs accessoires, des mains se servent dans la coutellerie et un mannequin est démembré sur le trottoir.

Pendant 90 minutes, [la manif] a occupé la rue, exprimant son ras-le-bol et son opposition dans un geste radicalement anarchique. « C’est la réponse nocturne à l’arrogance des politiques », lâche une participante qui soutient la cause à défaut de défendre la manière.

Un chef de la Sécurité, furieux, vraiment, « peine à trouver le sens de cette action, si ce n’est de s’ériger contre la police et l’Etat. »

Un communiqué d’artistes et d’acteurs culturels genevois
« condamne sans ambiguïté les déprédations commises dans la nuit du 19 décembre » et « réprouve avec la plus grande énergie les méthodes destructives employées ».

Fraude

C’est terrifiant et c’est un problème français !

En septembre dernier, le président de la SNCF annonçait un futur plan de lutte contre la fraude (il utilisait l’adjectif « terrifiant » avant le 13 novembre, il faut tout de même le préciser). Selon lui, cette « particularité nationale » provoquait la « stupéfaction » (sic) chez ses homologues européens, même dans les pays où les « les difficultés sociales sont pourtant importantes. »

Début octobre était donc enregistrée une proposition de loi « relative à la prévention et à la lutte contre les atteintes graves à la sécurité publique, contre le terrorisme et contre la fraude dans les transports publics de voyageurs ». (Oui, on aura noté que le « terrorisme » s’insinue partout de nos jours).

Cette proposition de loi a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale, le 17 décembre. Côté « sécurité » elle vise notamment le renforcement des pouvoirs des agents des services de sécurité de la SNCF et de la RATP. Ils pourront notamment « procéder à des palpations de sécurité » et fouiller les bagages des passagers (avec leur autorisation, mais l’accès aux transports sera refusé aux récalcitrants). Côté « fraude » elle devrait faciliter le recouvrement des amendes (en permettant notamment aux compagnies d’accèder à certains fichiers publics).

C’est l’une des techniques préférées des fraudeurs : donner une fausse adresse, par exemple grâce à une pièce d’identité contenant des informations périmées. Selon la SNCF, 42 % des procès-verbaux seraient dans cette situation, rendant impossible tout recouvrement ! Pour pallier ce problème, les groupes de transport auront désormais la possibilité de demander au fisc ou à la Sécurité sociale la véritable adresse de ces petits malins.

Le délit de « fraude d’habitude » sera abaissé à cinq infractions. Une disposition de ce projet de loi passe relativement inaperçu : il s’agit d’interdire les « mutuelles de fraudeurs ». Ce système permet de mutualiser, avec les adhérents-fraudeurs, le coût des amendes.

Cela paraît incroyable, mais il existe dans plusieurs villes de véritables "mutuelles" de fraudeurs, qui proposent moyennant quelques euros de "cotisations" par mois, de prendre en charge le montant des amendes payées. Ce sera bientôt interdit

Comme nous sommes en pleine période de ce que l’on pourrait appeler la foire à la connerie sécuritaire (proposez tout ce qui vous passe par la tête, ça ne mange pas de pain !), les opérateurs proposaient d’ « interdire l’accès à leurs réseaux aux personnes condamnées pour fait de violence dans les transports publics ». « Pourquoi ce qui existe pour les stades ne le serait pas dans l’enceinte des réseaux ? » se demandait M. Faucher, de l’Union des transports publics et ferroviaires. De plus, un amendement proposait de rendre obligatoire le port d’une pièce d’identité dans les transports. Ces deux idées n’ont pas été retenues.

Education

Un accord a été signé entre la ministre de l’éducation et Microsoft.

La compagnie américaine investira 13 millions d’euros pour équiper les élèves en tablettes, former les enseignants et bien entendu faire entrer sa suite bureautique Office dans les écoles.

Plus problématique selon Numerama :

il permet aussi à Microsoft d’intégrer ses solutions de suivi personnalisé de l’évolution de l’apprentissage de chaque élève avec des « algorithmes d’analyse »… Il s’agira d’analyser les notes des élèves et les résultats détaillés aux différentes évaluations, pour être davantage capable de cerner les difficultés ou les forces, et d’aider à orienter les élèves en fonction de leurs domaines de compétences identifiés par le logiciel… En pratique Microsoft déploiera ses API d’Adaptive Learning qui permettent de réaliser des outils d’apprentissage qui s’adaptent à chaque élève, en fonction de son rythme et de ses compétences.

Chiffre

« Ce qui manque aujourd’hui à la police et à la gendarmerie française, plus que des hommes, (...) ce sont des moyens de décryptage » expliquait sur France Inter Frédéric Péchenard, ancien Directeur général de la police nationale et désormais directeur général du parti Les Républicains. Il ajoutait :

« Quand vous rencontrez des gens des services de renseignement, on voit bien que leur sujet numéro un c’est d’être capable d’intercepter et de décrypter les conversations, notamment sur Internet ».

Pouvoir décrypter, cela veut dire éventuellement plus de moyens techniques et humains.

Il existe de nombreuses technologies disponibles de nos jours qui rendent exceptionnellement difficiles, techniquement comme légalement, aux services d’espionnage et de sécurité la possibilité d’avoir un aperçu sur ce qu’ils ont besoin de savoir " mentionnait en début de semaine le directeur de la CIA John Brennan. " Et je pense que le moment est venu (...) pour nous de jeter un œil et regarder si oui ou non il y a des lacunes (...) dans la capacité des services d’espionnage et de sécurité pour protéger les gens qu’ils sont appelés à servir

.

Cela peut vouloir dire plus simplement, comme le demandaient il y a quelques mois des magistrats de différents pays dans une tribune du New York Times, que les services de messageries cryptés offrent des moyens directs de contourner le chiffrement aux services de sécurités.

Certaines entreprises semblent déjà avoir entendu le message. « le chiffrement est très important pour protéger le gouvernement, les entreprises et les individus des tentatives de piratage. Toutefois, personne ne veut voir les terroristes et les criminels tirer parti de ce chiffrement pour passer outre les dispositifs de protection » expliquait récemment un porte-parole de BlackBerry à The Inquirer.

Evidemment les attentats du 13 novembre (qui servent à tout) alimentent ce raisonnement. Et on peut craindre que d’autres services de messagerie qui prétendent garantir la sécurité des communications ne se mettent à collaborer avec certaines agences de sécurité. Telegram est particulièrement dans le viseur, et si pour l’instant rien n’indique un fléchissement de sa politique de confidentialité, le service a, dès le 18 novembre, bloqué 78 comptes publics affiliés à l’EI.

Même si Richard Burr, chef du comité du renseignement du Sénat américain, affirme que les auteurs des fusillades parisiennes communiquaient en « utilisant un chiffrement bout-à-bout », ZDnet rappelle que « les dernières constatations publiques du procureur de Paris François Molins sur les attentats de Paris laissent à penser que les équipes de terroristes ne se sont pas véritablement embarrassé de techniques de chiffrement de leurs communications avant d’opérer ».

Les stratégies de dissimulation des terroristes consistaient à changer fréquemment de carte SIM et à parler en langage codé pour éviter que leurs communications ne soient tracées affirme un document du Homeland Security. Bref, rien de bien neuf côté technologie. Techdirt conclut en conséquence de manière très abrupte son article consacré au sujet : " utiliser une tragédie pour vilipender le chiffrement, pousser à l’expansion de la surveillance, et adopter des lois qui créeront pour tous un monde moins sûr - est presque aussi horrible que les attentats eux-mêmes « .

En vrac. Vraiment.

Mais au fait, qui sont les journalistes de la presse écrite ?
Début de réponse avec ces photos de la fête de départ des employés de Libération (virés, visiblement joyeusement, de leurs locaux de la rue Béranger).

Correction
Pour Éric Schmidt, le président de Google :

Nous devons construire des outils pour aider à désamorcer les tensions sur les médias sociaux, des formes de correcteurs orthographiques pour la haine et le harcèlement »

Résistance
Amandine, qui était au bataclan le soir du 13 novembre, écrit dans une tribune publiée par le journal le Monde :

je me sens insultée par les décisions sécuritaires et liberticides qui sont prises, en mon nom, depuis le 13 novembre, sous le coup de l’émotion.

Il s’agit de l’attentat le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale. Forcément, je pense à la majorité silencieuse de cette sombre période. Aujourd’hui, dans l’état d’urgence, le simple fait de descendre dans la rue pour exprimer son mécontentement est répréhensible pénalement. Donc devenu un acte de résistance.

Joyeux Noël

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