On est tenté de dire que Carl Schmitt est le grand maître du temps présent. Pas au sens où il inspirerait directement les dirigeants actuels des grandes puissances (quoiqu’il soit très lu par les conseillers du Kremlin et de la Maison blanche), mais au sens où il a théorisé les axes des politiques aujourd’hui dominantes.
On trouve chez Schmitt :
— dans ses premiers et derniers textes, une théologie politique détachée des traditions religieuses effectives, qui a pour effet de donner une intensité eschatologique extrême à des politiques de l’hostilité absolue (Netanyahou, le Hamas, Douguine, Peter Thiel, le nationalisme chrétien à la J.D.Vance, certains décoloniaux comme Grosfoguel) ;
— dans ses textes du milieu des années 1920, une réduction de la démocratie au souverainisme — donc une destruction autoritaire de la démocratie sous l’apparence de l’affirmation de la volonté du peuple-nation (tous les souverainistes, Orban, Farage, etc. : c’est la forme dominante du schmittianisme en Europe, où la théologie politique assumée ne concerne pour le moment que des milieux très minoritaires, même si on observe des phénomènes de diffusion de basse intensité) ;
— dans ses textes d’après 1940, la théorie d’un « Nomos de la Terre », c’est-à-dire d’un partage du monde en « Grands Espaces » (sur le modèle de la « doctrine Monroe ») organisés en zones politiques inégales autour d’un centre hégémonique, mais non souverain au sens strict (Trump, Xi Jinping, Poutine).
Le schmittianisme est tout puissant à droite, où il est train de remplacer le néolibéralisme avec lequel il est incompatible (contrairement à ce qu’on lit parfois chez des idéologues hâtifs, Schmitt n’a jamais été libéral en aucun sens du terme : son approbation d’une gestion autoritaire du capitalisme n’est pas plus un libéralisme que la gestion chinoise du capitalisme n’est un libéralisme).
Ce remplacement est quasiment acquis aux USA ; il est en cours en Europe, où il s’opère plus difficilement. (Il faudrait ici une description détaillée qui serait très longue.)
Mais le schmittianisme est aussi très influent à gauche, sous une forme beaucoup plus opaque : il infuse la gauche souverainiste ; il infuse le léninisme gazeux à la LFI ou à la Lordon, qui n’a ni pensée sociale ni pensée économique et se retrouve ainsi sur les positions d’un schmittianisme gauchisé ; il infuse la gauche campiste ou décoloniale qui, sous prétexte d’anti-impérialisme, prône en fait un Nomos de la Terre identique à celui de Trump-Poutine-Xi, son seul désaccord avec les schmittiens de droite tenant à la forme que doit prendre ce Nomos en Palestine, où elle concentre toute son énergie dans le rêve trouble d’une disparition d’Israël au moment où ce rêve, qui ne propose aucune solution politique pour rétablir la justice contre les crimes d’Israël, est plus vain que jamais.
En Europe, l’espace laissé vacant par la disparition de la social-démocratie (à prendre au sens fort, pas au sens d’un étatisme compensant des politiques néolibérales par des mesures d’assistance sociale, mais au sens de politiques de démocratisation sociale, ce qui suppose des institutions où se forme le tissu d’une socialité démocratique ; cette social-démocratie est peut-être en train de renaître dans la gauche du Parti démocrate US) a été rempli par des formes de schmittianisme de gauche — un reflet « affectif » en est par exemple l’extrême polarisation haineuse qu’on rencontre chez les militants de LFI.
Mais le schmittianisme de gauche est fondamentalement incohérent : dans la soupe du souverainisme (i.e. du capitalisme national) et de la politique de l’hostilité, pimentée d’un léninisme imaginaire (donc impuissant, ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle vu ce qu’a donné le léninisme historique en termes d’oppression et de terreur), son pot au feu trempe de gros grumeaux d’idéaux de justice sociale et d’antiracisme (dont a été soustraite la lutte contre l’antisémitisme) ; il y ajoute aussi une acceptation du Nomos de la Terre voulu par Poutine et Xi, sans voir que cette acceptation implique la soumission de l’Europe à Trump.
Ce pot au feu qui mélange des aliments incompatibles est immangeable.
Le schmittianisme de droite, lui, fait une proposition cohérente. En Europe, il est de type néo-pétainiste (moins radical qu’aux USA, plus « maurrassien », plus arriéré serait-on tenté de dire) : étranger aux utopies du techno-fascisme, il propose un ordre inégalitaire et un Nomos de la Terre qui associe la vassalisation de l’Europe (à Poutine ET à Trump) à une gestion nationaliste différenciée de chaque pays européen.
Ce plat toxique est immangeable pour les minorités et pour les plus défavorisés ; mais il peut satisfaire le goût des majorités — et l’exemple de Trump prouve que les défavorisés eux-mêmes peuvent trouver les plaisirs de la vengeance à manger des plats qui leur nuisent, mais nuisent encore plus à ceux qui sont moins bien lotis qu’eux ou un peu mieux lotis qu’eux.
Dans les circonstances les plus courantes, le modèle cohérent doit l’emporter sur le modèle incohérent : opposer au schmittianisme de droite, cohérent, un schmittianisme de gauche incohérent est la voie assurée vers la défaite.
Le choix pour finir est celui-ci : ou bien une Europe vassalisée et écartelée dans le nouveau Nomos de la Terre voulu par Poutine, Trump et Xi Jinping ; ou bien une union européenne en forme de fédération démocratique ayant pour but la démocratie et assurant son autonomie contre les « Grands Espaces ». Toute politique de gauche qui renonce à articuler fermement les niveaux locaux, nationaux et européens, et qui ne se préoccupe pas de bâtir des mobilisations européennes, transnationales, concernant des enjeux européens, transnationaux, ne peut rien contre le nouveau Nomos de la Terre.
Les chances d’une telle politique de gauche sont pour le moment très faibles. Mais elles sont nos seules chances. Si on renonce à les tenter, l’action politique se limitera à tempérer les néo-pétainismes en négociant des avantages nationaux et des exemptions de la loi générale, sur le modèle du gouvernement danois des années 1940-1943 (un épisode historique trop peu connu).
Jean-Yves Pranchère






