Canine — L’idéologie du chien

Le langage à la niche !

Vulture - paru dans lundimatin#125, le 4 décembre 2017

Canine est un film grec. Il a ouvert à son réalisateur, Yorgos Lanthimos, les portes d’Hollywood, comme en témoignent ses deux derniers films, The Lobster et The Killing of a Sacred Deer. Canine raconte en huis clos l’histoire d’un père de famille qui élève les siens comme s’ils étaient des chiens. La femme est obéissante. A vingt ans, les enfants, deux filles et un garçon, n’ont jamais quitté leur maison. Regardons ce film comme une fable, et déplions en les aspects et les concepts.

A partir de cette phrase s’étend toutefois la contrée dangereuse du spoiler.

Visite de la prison

Le système social, familial et narratif de Canine est un système carcéral. C’est le récit d’une séquestration immémoriale. Les parents n’ont jamais laissé leurs enfants sortir de la maison. Ceux-ci ont une vingtaine d’années et n’ont jamais franchi la clôture qui les sépare du monde extérieur. Leur vie entière est organisée de sorte à se déployer strictement dans les limites du foyer. N’ayant jamais vu le monde, celui-ci ne leur manque pas spécialement ; ils n’en connaissent rien, et en sont d’ailleurs terrorisés. Le père, un obscur gestionnaire de production, leur fait croire qu’au-delà des murs règnent des créatures sanguinaires et maléfiques : les chats. Ennemis héréditaires de la famille, ils sont tenus responsables de la mort d’un (quatrième) enfant, frère imaginaire vivant de l’autre côté de la clôture auquel les enfants avaient l’habitude de lancer de la nourriture et des petits cadeaux. Leur enfermement est si profond qu’il leur est devenu imperceptible. Il s’appuie sur un dispositif de terreur (dans lequel les chats représentent la menace étrangère, aussi fantasmatique qu’omniprésente) qui lui-même s’inscrit dans une construction imaginaire plus vaste, qu’on pourrait nommer une idéologie.

L’emploi de ce terme peut paraître excessif eu égard aux dimensions fort restreintes du récit (qui reste, en vertu de son postulat carcéral, un huis clos). Mais il se justifie par une des trouvailles les plus amusantes, perverses de Lanthimos. Les parents ont une arme redoutable pour garder leurs enfants dans la matrice : leur apprendre un faux vocabulaire, enregistré sur cassette et décliné tous les jours. Quand un enfant veut le sel à table, il dit « passe moi le téléphone ». Quand il trouve une jolie fleur dans la pelouse, il dit « j’ai trouvé un zombie ! ». Les parents redéfinissent intégralement le rapport entre les mots et les choses, de sorte que la réalité extérieure est non seulement inconnue aux enfants, mais serait totalement inintelligible quand bien même ils s’échapperaient. Ce dispositif très dérangeant laisse donc toute la place aux parents pour déplier une contre-réalité organisée autour de l’être-chien. Le foyer familial devient en vérité un chenil, le théâtre d’une curieuse expérimentation anthropologique ayant pour thème le dressage et la haine des chats. Les enfants presque adultes, des chiots à dresser, à qui on apprend à aboyer, à lécher, à obéir, et qui aboient, qui lèchent, qui obéissent. Le chien ici n’est pas une métaphore, mais une méthode. Une méthode de dressage qui fonctionne en déployant un imaginaire réglé et total — n’est-ce pas ce qu’on appelle une idéologie ? Le langage est la première et plus haute clôture qui contient les enfants à l’intérieur du chenil. Quand ceux-ci voient passer un avion dans le ciel depuis le grand jardin, la mère lance un petit avion en plastique et leur fait croire que le véritable avion est tombé dans la pelouse. L’extériorité, même quand elle est manifeste depuis l’intérieur du chenil, est maintenue à l’intérieur de la clôture linguistique. Canine expose donc une caricature d’idéologie, mais une idéologie quand même, qui prétend produire non l’homo sovieticus ou des cohortes de cybercitoyens mais, plus modestement, des chiens.

A l’intérieur du chenil, s’élabore donc une forme de vie canine, qui n’a apparemment rien de brutal. Les enfants sont toujours propres, vêtus de blanc, la maison est agréable et lumineuse, les repas raffinés. Les rôles sont clairs : le père est le maître, la mère une quasi-humaine dotée d’autorité mais qui aboie quand le père l’ordonne, le fils aîné et les deux soeurs sont un chien et deux chiennes, et entre eux s’établissent les différences habituelles qui s’établiraient entre un chien et deux chiennes. Un quotidien bourgeois et confortable, intégralement ritualisé. Il y a une règle pour tout, ou plutôt un rite pour tout. Il y a les rites de compétition : quand l’avion-jouet tombe, les enfants se battent entre eux pour l’avoir et sont évalués par les parents. Il y a les rites de mémoire : regarder collectivement les vidéos de la petite enfance jusqu’à connaître les répliques par cœur. Il y a les rites de punition : en cas de mauvais comportement les enfants doivent garder en bouche une sorte d’huile immonde, la durée de la punition semblant dépendre de la gravité de la faute. Il y a le rite de l’aboiement collectif, évidemment, la famille à genoux et le père penché. Mais aussi des rites funéraires, pour honorer des morts fictifs. Il y a des rites d’anniversaire, il y a des rites sexuels (pour les parents et pour le fils). Chaque aspect de la vie des enfants possède une forme précise et en général acceptée sans difficulté. La construction du film vise à exposer lentement et calmement ces aspects les uns après les autres, en montrant leur élégante cohérence. Ils forment un système clos, totalitaire, quasi-concentrationnaire mais plutôt agréable à vivre.

Enfermement, langage fictif, rites : l’idéologie du chien admet néanmoins une autre composante, qu’on pourrait appeler son aspect utopique, sa promesse de libération. Il existe en effet un moment où les enfants auront le droit de quitter la maison et de s’aventurer dans le monde extérieur : quand leurs canines tomberont. Là seulement seront-ils assez forts pour braver le monde extérieur. Idée du même ordre que « l’homme nouveau » ou « la destruction de l’Etat par la dictature du prolétariat ». Lle dispositif totalitaire incorpore à son idéologie un petit morceau d’extériorité, un vecteur de sortie, une utopie de l’évolution des enfermés vers un stade supérieur d’existence qui rendra leurs chaînes superflues. « Vous sortirez quand tomberont vos canines » est un énoncé totalement inclus dans l’idéologie du chien déployée par les parents, mais qui constitue tout de même l’extérieur comme un horizon désirable.

Voilà donc, grosso modo, la physionomie de la prison. Canine étant un film, il traite nécessairement de l’évasion. C’est donc le problème que nous nous posons. Il se formule simplement. Les enfants sont littéralement les produits, en chaque instant de leur existence, des mécanismes de domination et de séquestration qu’implique l’idéologie du chien. Comment peuvent-ils s’échapper ou se libérer s’ils se confondent à ce point avec leur propre asservissement ? C’est aussi le problème classique de la biopolitique. L’intérêt de Canine est de rendre manifeste le rôle paradoxal que l’idéologie peut jouer dans cette libération. A première vue, l’idéologie ne peut porter quoi que ce soit de libérateur, puisqu’elle est la condition et l’émanation du système social, elle en rend la reproduction possible, elle en maintient a priori le règne. Pour le dire en termes marxistes, l’idéologie relève de la superstructure. On ne lui échappe qu’en renversant l’infrastructure ; l’idéologie n’est qu’un obstacle à franchir, un opium dont il faut se sevrer. Elle n’est en aucun cas le lieu d’une possibilité révolutionnaire, simplement un tissus de mensonge dont il faut se départir en observant l’objectivité des rapports réels de production. Il en va autrement dans Canine : l’idéologie est ancrée si profondément qu’elle est consubstantielle aux enfants. Aucune forme de réalité extérieure ne peut lui être opposée comme son démenti. Ce n’est que de l’intérieur de la prison imaginaire que peut se trouver un point de bascule.

Mécanisme de l’évasion

En témoigne le fait que de l’extérieur, parvient tout de même quelque chose aux enfants, qui bien sûr ne remet pas du tout en question l’idéologie du chien ni ne les inquiète quant à la nature de leur réalité. Il existe simplement une faille dans le système qu’il faut combler : les pulsions sexuelles du fils, qui, étant masculines, doivent visiblement être satisfaites. Le père organise donc la venue régulière d’une prostituée, Cristina, qui est aussi une de ses employées dans le monde extérieur, pour assouvir les besoins du fils dont elle assure aussi, d’une certaine manière, l’éducation sexuelle. C’est le seul rapport à l’extériorité que le système familial maintient ouvertement. Naturellement, et en vertu des nécessités de la narration, il dégénère. La prostituée entretient en effet un commerce sexuel secret avec les deux filles, échangeant des coups de langue contre des babioles jusqu’à ce qu’une des filles exige deux cassettes de Cristina, Rocky et Les Dents de la mer. Quand le père découvre les agissements de ses filles et de Cristina, il sévit et ferme le dernier canal qui reliait le chenil au monde extérieur. Mais toujours convaincu qu’il importe de satisfaire les pulsions du fils, il lui donne l’ainée en pâture. Les circulations incontrôlables liées à la sexualité tournent donc au circuit fermé, et la prostitution laisse la place au viol et à l’inceste.

A partir de là, le système explose. L’aînée ne supportant pas d’avoir été violée par son frère, elle le menace de le tuer s’il recommence. Comme elle n’a aucun langage permettant de formuler une telle menace, elle se contente de répéter des dialogues de Rocky. Se tient alors un autre rituel, la célébration de l’anniversaire de mariage des parents. Il est de coutume que les filles accomplissent une petite danse, pendant que le fils joue de la guitare. Assez rapidement, l’aînée se retrouve à danser seule, laissant sortir par les mouvements de son corps tout le traumatisme que son langage reconstruit ne peut pas dire. Certains considèrent cette scène de danse comme une des plus belles du cinéma contemporain :

Immédiatement après, se produit l’évènement qui est le cœur de Canine et qu’il nous importe de commenter. L’aînée, qui juste avant de danser croyait sentir ses canines bouger, va dans la salle de bains et se les fracasse avec un haltère à main. Seulement alors, elle se cache dans le coffre de la voiture de son père. Convaincu que celle-ci s’est enfuie, il la cherche vainement à l’extérieur. Elle passe la nuit dans le coffre. Le lendemain matin, il prend sa voiture pour aller travailler. Le dernier plan montre la voiture garée devant l’usine.

On ne sait pas si l’aînée sort du coffre. Cela n’a donc pas d’importance. Ce qui compte et demande à être pensé, c’est que l’aînée s’évade tout en respectant à la lettre la règle générale de l’idéologie du chien : vous quitterez la maison quand vos canines tomberont. Elle déjoue donc le dispositif idéologique, non en apprenant à le considérer comme un mensonge, mais en prenant au sérieux son énoncé le plus absurde et le plus fondamental. En un sens, elle ne peut pas faire autrement. Elle ne dispose d’aucun langage et d’aucune expérience qui n’ait été modelé par l’idéologie canine. Elle n’a que les dialogues de Rocky pour menacer son frère, et la danse pour raconter son viol. Elle n’a rien à faire valoir contre l’idéologie, car elle est intégralement prise dedans, dans le moindre détail de sa forme de vie. Aucune expérience qui n’en procède. C’est donc en allant au bout de cette idéologie, et non en la réfutant, qu’une évasion est possible et pensable. Et aller au bout de cette idéologie signifie non pas soustraire sa vie et son corps à son emprise, ce qui est impossible, mais s’y engager pleinement, en accomplir les postulats jusqu’à l’automutilation. Rien ne témoigne mieux d’un bon dressage que la violence exercée contre soi. En prenant au sérieux l’idéologie, en croyant vraiment que la chute des canines signifie l’évasion, l’aînée rend la sortie irréversible : soit elle arrive réellement à s’évader, soit elle échoue, mais alors elle aura fait mentir l’idéologie (puisqu’elle serait encore au chenil malgré la perte de ses canines). Lorsque le père découvre les dents dans le lavabo couvert de sang, il a déjà perdu, qu’il retrouve sa fille ou non.

Le geste de l’aînée consiste donc non pas à dire qu’un point (fondamental ou pas) de l’idéologie serait mensonger, mais à hâter la venue de ce que l’idéologie promet, qui ne se produit jamais. Désobéir ne suffit pas à s’évader : les artisans de l’idéologie prévoient des peines pour chaque faute. Transgresser les valeurs de la maisonnée ne fait que vérifier l’idéologie en permettant l’application des sentences patriarcales. Autant d’occasion pour l’édifice imaginaire de se réaffirmer. Les fautes ont été inventées dans le même geste que les enfants ont été conçus ; les commettre permet aux parents de punir, et de garder le contrôle. Il faut donc trouver une manière plus fine d’affronter la loi, il faut se réclamer d’elle pour la mettre en conflit avec elle-même. Le geste de se casser les dents prétend ainsi être du point de vue de l’idéologie du chien, une sorte d’accomplissement ultime. La perte des canines signifiant la fin du dressage, elle représente le terme vers lequel tout le système du chenil tend sans jamais y arriver. Le cassage de dents met en échec l’enfermement parce qu’il prétend passer directement des règles de vie à ce qu’elles sont censées produire : un être adulte et bien dressé capable d’affronter le monde extérieur et ses chats maléfiques.

On peut comparer ce geste au geste millénariste, qui a fourni le mécanisme de dizaines d’insurrections tout au long du Moyen-âge. L’idéologie chrétienne médiévale, pour le dire honteusement grossièrement, met en place une vie de servitude, d’obéissance, de contrition et d’obligations, parce que cela rendrait l’homme digne d’entrer au paradis : une fois au paradis, la loi ne s’applique plus, elle devient superflue car le péché n’existe plus, et la loi n’existe qu’en vertu du péché. La loi ne se justifie que par le paradis auquel elle est censée conduire (quand bien même c’est finalement en vertu d’un jugement divin et non humain que sont choisis les justes). Le geste millénariste consiste à décréter, parfois à l’aide d’un calcul prophétique quelconque annonçant la fin des temps (le Jugement dernier et la venue du Royaume) que les hommes sont déjà au paradis et par là, toutes les servitudes imposées par les autorités chrétiennes sur le peuple deviennent illégitimes et démoniaques, puisqu’elles s’appliquent à des justes choisis par la grâce. De la même manière qu’en se cassant les dents on retourne l’idéologie du chien contre elle-même en la prenant au sérieux et en se posant comme déjà libre, en se décrétant come déjà au paradis on retourne l’idéologie chrétienne contre elle-même, et on peut légitimement considérer les autorités temporelles et spirituelles comme totalement impies. Cela n’est possible qu’à être soi-même touché par la grâce. Il faut donc croire à la grâce. Cela implique aussi de prendre au sérieux l’un des énoncés en apparence les plus mensongers et les plus incompréhensibles de l’idéologie chrétienne : la promesse du paradis, la venue du Royaume. Autrement dit, pour se soulever contre les pouvoirs chrétiens, il fallait non pas remettre en question le dogme qui les justifiait (l’existence de Dieu et l’incarnation du Christ rédempteur), mais y croire dur comme fer, dur comme dent et dur comme haltère. Y croire tellement qu’on parvient à se croire au paradis.

Actes étranges

Mais que signifie précisément « décréter qu’on est déjà au paradis » ? Comment attester de quelque chose de si paradoxal ? Pour cela, il existe une solution (qui permet de mieux comprendre le geste de Canine) : les actes étranges. Si les hommes sont au paradis, alors le péché n’existe plus. Si le péché n’existe plus, cela signifie que les actes qui auparavant étaient considérés comme répréhensibles (l’orgie, la destruction de la propriété, etc) parce que pécheurs, sont devenus des actes innocents. Pour prouver sur terre qu’il est libéré du péché, le millénariste accomplit donc des actes étranges : il fait l’amour avec la première femme venue, par exemple, ou se livre à des cérémonies païennes, ou il blasphème, etc. Il accomplit des actes reconnus officiellement comme des péchés. Mais toute sa force est justement que, de son point de vue, il n’accomplit pas ces actes en tant que ce sont des transgressions ; des manifestation de l’accomplissement de la loi, de son triomphe, c’est-à-dire de l’entrée au paradis. Son triomphe, signifiant qu’elle devient inutile. Au paradis, on peut faire l’amour avec la première femme venue, ce n’est pas grave, on est déjà sauvé. Quelqu’un qui est déjà sauvé peut tout se permettre, ses actes ne feront que mettre en lumière la fin de la loi. Autrement dit, l’acte étrange est et n’est pas une transgression. C’est une transgression apparente qui accomplit la loi, qui la vérifie, qui hâte jusqu’à le conclure le processus historique qu’elle est censée encadrer. Mais en même temps, c’est une manière sans appel de défaire la loi, de rendre impossible son exercice, puisque la plupart des actes paradisiaques sont littéralement et juridiquement inqualifiables. C’est ce qu’on apppelle la rédemption par le péché.

Cette expression paradoxale rend compte assez élégamment du bouclage de loi sur elle-même qui rend possible son renversement. Disons que l’idéologie chrétienne oppose deux notions : d’un côté le péché, de l’autre, la rédemption. Entre les deux, il y a normalement une médiation, qui permet le passage de l’un à l’autre : c’est la loi. Le geste révolutionnaire ici ne consiste pas à décréter que l’idéologie est mensongère (c’est-à-dire à devenir athée, à dire que le péché n’existe pas (athée optimiste) ou que la rédemption n’existe pas (athée pessimiste), mais à établir un court-circuit ou la rédemption et le péché se rapportent directement l’un à l’autre sans la médiation de la loi. L’acte étrange est la forme de ce rapport : il représente une autre manière de nouer des morceaux de l’idéologie, et non une idéologie différente. Le noeud implique une boucle : dans un sens (normal), la rédemption vient après le péché, dans l’autre (étrange), le péché vient après la rédemption, qu’il prétend manifester. Le péché passe dans la rédemption et la rédemption dans le péché. Le caractère étrange de la boucle tient à ce que la circulation est maintenue dans les deux sens. L’acte étrange ne « produit » pas la rédemption, il se contente de la rendre manifeste en posant que celle-ci s’est déjà produite (« je sens ma canine bouger »). Mais en un autre sens, la rédemption n’est considérée comme effective que parce qu’elle se manifeste (« je me casse les dents et je m’adresse un sourire édenté et ensanglanté dans le miroir »). Et donc, la rédemption se pro-duit, comme on se produit sur scène. Autrement dit, on ne se libère pas de l’idéologie en l’ouvrant à l’objectivité de la réalité extérieure, mais en la bouclant sur elle-même, en l’enfermant en elle-même. On se sauve en se considérant comme sauvé. On s’évade en se considérant comme évadé. C’est pourquoi, en revenant à Canine, la question de la sortie effective n’a pas besoin d’être tranchée (on ne sait pas si le coffre s’ouvre) : l’évasion ne se situe pas que sur le plan de la réalité concrète, elle est avant tout un geste métaphysique et, il faut le dire, idéologique. Elle se produit dans l’acte étrange lui-même.

Tout l’intérêt du cassage de dents est qu’il ne peut être accepté ou compris ni du point de vue des autres personnages, ni du point de vue du spectateur. Il est évidemment interdit de se casser les dents, le père ne peut accepter que sa fille-chienne décide d’elle-même de se faire mal et encore moins de se considérer comme libre. Mais le spectateur, par ailleurs très choqué par la violence de l’acte, ne peut pas comprendre qu’elle ne se contente pas de se cacher dans le coffre. En effet, il considère la promesse de la canine comme un mensonge pur et simple, et ne voit aucune raison de lui prêter foi, surtout dans cette extrémité de l’automutilation. Autrement dit, l’acte étrange n’est acceptable ni de l’intérieur de l’idéologie (les autres personnages), ni de l’extérieur de l’idéologie (le spectateur qui sait ce qu’il en est « en vérité »). Il n’est acceptable que du milieu, dans l’entre-deux, à la frontière ou dans la boucle : on est dans l’idéologie, on est un être entièrement façonné par l’idéologie, et en même temps on n’a pas envie de se faire violer par son frère, il faut donc sortir. Il n’y a que dans cette position paradoxale que l’acte étrange peut avoir un sens.

Ce qui met le spectateur si mal à l’aise dans Canine, c’est qu’il comprend au bruit des dents qui cassent toute la différence entre savoir la vérité sur l’idéologie (savoir qu’elle est mensongère, savoir ce qu’est le monde extérieur) et s’en libérer effectivement (en y croyant). C’est le bruit de la nécessité. Car si par une péripétie de la narration les enfants apprenaient d’une source extérieure toute la manipulation qui organise leur existence, ils ne pourraient tout simplement pas la comprendre, ils deviendraient fous, mourraient, ou resteraient parfaitement obéissants. Dans tous les cas, ils ne se libèreraient pas, mais seraient arrachés brutalement à leur monde de référence et dépériraient probablement. La vérité objective, la vérité du spectateur, n’ayant aucune place dans la vie des enfants, elle n’a par conséquent aucune force, et ne peut rien pour eux. Les seules vérités auxquelles ils peuvent s’accrocher ont été formulées dans le langage intégral de l’idéologie : en l’occurrence, l’énoncé simple « vous sortirez quand vos canines tomberont ». Et c’est en tenant à cette vérité, en la vérifiant avec tout son corps, en l’affirmant plus haut et plus fort que ne le peut le système social ou familial, que la sortie devient possible et pensable. Sortir de l’idéologie implique de la tenir pour vraie, et même plus, de la rendre vraie, au péril des corps. Quand on est tout entier un produit du pouvoir, la démystification ne peut rien. La vérité objective n’a nulle part où poser son levier. Mais ce n’est pas grave. On peut toujours fabriquer de la vérité avec ce qu’on a sous la main : dent, miroir, haltère.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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