Canicules et incendies : apprendre à avoir peur

« Le signe que quelque chose en nous insiste et résiste à la fatalité »
Jérôme Santolini

paru dans lundimatin#528, le 25 juillet 2026

Biochimiste et directeur de recherche, Jérôme Santolini étudie depuis plus de 25 ans la chimie et la biologie de l’azote réactif. Parallèlement, il interroge notre rapport à la science autant que le rapport des scientifiques au monde [1]. Au coeur de cet été caniculaire et alors que des incendies gigantesques provoquent des déplacements de masse et en urgence, il interroge ici notre rapport à la peur et à la fatalité.

Cet épisode caniculaire – historique, inédit, effroyable… est une épreuve et une souffrance pour de très nombreuses personnes, parmi les plus vulnérables d’entre nous, mais c’est aussi l’occasion d’observer nos comportements collectifs et individuels face au réchauffement climatique, face à la menace toujours plus vive d’un effondrement de nos modes de vie, et plus généralement face à la transformation que cette « catastrophe » appelle.

La plupart des scientifiques qui commentent les bouleversements climatiques (ou écologiques) – dont je suis, utilisent cette situation comme une opportunité pour dénoncer l’inaction climatique (écologique) de nos gouvernements, de nos institutions, de nos concitoyens… J’ai à mon échelle déjà saisi ce genre de moments pour « politiser la canicule », mais aujourd’hui ce n’est pas l’inaction climatique qui me préoccupe le plus : c’est notre incapacité individuelle et collective à nous saisir de ce moment.

Personne (ou si peu) dans l’espace public, politique, médiatique… ne semble vouloir reconnaitre la situation, la catastrophe pour ce qu’elle est. Tout semble procéder d’une stratégie d’évitement pour maintenir hors-sol nos représentations collectives. Pourquoi un tel aveuglement volontaire et collectif ? J’ai le sentiment qu’il nous est devenu impossible de réaliser ce qui est en train d’advenir. Parce que les représentations que nous mobilisons sont périmées et incapables de rendre compte de la situation, parce que nous restons prisonniers d’une volonté morbide de faire vivre ce qui est déjà mort, au prix d’un simulacre d’existence. Mais surtout parce que nous ne savons plus imaginer.

L’appauvrissement des imaginations est une maladie mortelle de nos sociétés. L’imaginaire moderne que les scientifiques ont contribué (et contribuent encore) à édifier s’est construit sur l’élimination rationnelle des autres façons de voir et vivre le monde (et sur l’éradication des sociétés qui les incarnaient). La rationalité moderne, qui structure notre rapport au monde, a non seulement raréfié nos représentations du monde, mais aussi appauvri et artificialisé nos expériences du monde comme je l’évoque dans le livre Sciences en crises aux Editions Quae

Nos sociétés modernes ont transformé le monde en paysage, en scène de théâtre, en mines, puits de pétrole et grands-magasins : nous ne l’habitons pas, nous en usons, nous n’interagissons pas avec lui, nous le mesurons, quantifions, modélisons, optimisons… Nos imaginations sont prisonnières d’un imaginaire désormais incapable de faire sens et qui a exclu nos capacités d’attention, cette attention active qui nous permettrait de l’accueillir et de créer une relation vivante, de l’habiter de notre présence. Nous sommes devenus incapables d’habiter le moment comme situation. Nous avons détruit les relations sensibles, symboliques, imaginaires qui nous permettent d’éprouver notre milieu. Le monde est désormais lu au travers de catégories qui le mettent à distance (mesures, périodes, distances, températures…) et qui ne sont pas les catégories de l’expérience. Il n’est jamais vécu comme irruption et pourtant nous la sentons cette irruption, comme un malaise, diffus, insondable, étrange et angoissant. La réalité s’offre à nous comme estrangement, sans que nous soyons capable d’en faire sens. Nous en sommes réduits à l’animalité de nos perceptions, de nos sensations, ce malaise qui nous étouffe plus que la chaleur aujourd’hui

Cette raréfaction des imaginations, cette disparition d’une attention vivante qui nous rendent étrangers à la situation que nous vivons est aussi liée à notre incapacité à habiter le présent qui nous accueille. Ce temps-espace que nous déplions devant nous en heures, jours ou semaines de canicule n’est plus vivant mais artificialisé, humanisé, spatialisé, neutralisé, vidé de notre présence. Le présent n’apparaît plus comme un moment à vivre, une occasion à saisir, mais comme un simple point sur une frise chronologique constituées de croyances, de promesses ou de souffrances. La crise actuelle est pourtant ce qui fait ouverture à la situation : mais nous la fuyons. Nous tentons de l’éviter, nous l’intégrons dans un récit qui ne cherche pas à saisir les forces de transformation à l’oeuvre, mais à préserver le mythe d’une modernité invulnérable, indépassable, éternelle car au fond il n’y a qu’une chose qui nous rassure, c’est l’immuabilité de notre modern way of life. A coups de climatiseurs…

Dans ce contexte, il nous est impossible (souvent individuellement, toujours collectivement) d’agir dans le moment présent puisqu’il ne se laisse plus saisir comme une occasion (kairos), d’agir face à une situation, puisque nous l’avons désaffectée.

Il nous reste alors la peur

La peur de se retrouver sans cadre de représentation pour penser le monde, sidérés face à une situation qui ne répond plus à nos représentations, à nos récits, à nos attentes, et angoissés devant la faillite de ce qui faisait monde pour nous. Cette peur traduit notre refus de penser au-delà des cadres cognitifs que nous a légués la modernité, car nous en sommes incapables. Nous sentons bien que nous sommes orphelins d’un monde, et cela nous terrifie. Cette peur là est incapacitante, car elle se nourrit de la nostalgie d’un monde que nous savons perdu. Et elle nous livre désarmés à une deuxième peur, animale, face à une situation insensée sur laquelle nos capacités cognitives n’ont plus prise. Une peur que nous ne savons plus ou ne pouvons plus utiliser comme puissance d’agir.

Cette double-peur est comme l’annonce d’une double-mort. Il est normal d’avoir peur, comme il est normal de mourir, car peur et mort nourrissent des élans, des cycles de vie, que ce soit une réaction individuelle ou collective pour changer de trajectoire, ou l’émergence d’autres sociétés, d’autres cultures et d’autres vies qui se nourriront de nos corps, de nos échecs et de nos histoires. Une doublemort comme une double peur qui viennent replier l’histoire parcourue sur elle-même, ne laissant rien à espérer et rien à vivre derrière elles. C’est cette double-mort qui semble nous attendre quand on voit nos sociétés s’engager toujours plus avant sur un chemin dont rien de vivant ne pourra émerger

Ce n’est donc pas une transition (écologique) vers cette double-mort annoncée qu’il nous faut appeler mais bien une métamorphose qui pourra se nourrir de cette peur. Il faut prendre la peur pour ce qu’elle est : un signe qui appelle à être interprété : le signe que quelque chose en nous n’a pas rendu les armes, quelque chose qui insiste et résiste à la fatalité qui n’est que le mot falsifié de notre résignation.

J’ai peur, j’ai eu peur tellement de fois dans ma vie. Nous avons perdu notre premier enfant et j’ai eu une peur-panique de ne pouvoir être père, j’ai eu peur à la naissance chaotique et incertaine de mes deux autres enfants, puis j’ai eu peur de les perdre tant de fois, toutes les fois où nous allions à l’hôpital, quand l’un s’est fait renverser par une voiture, que l’autre n’arrivait plus à respirer ou à s’alimenter. J’ai eu peur tant de fois.

Sarinagara disait Isha, Sarinagara a repris et commenté Forest, mais ce « pourtant, pourtant » n’est pas celui d’une résignation face à l’impermanence des choses, face à l’inéluctabilité de la perte, de la disparition. C’est un simple mot qui nous rappelle qu’au cœur du chaos, de la catastrophe, une métamorphose se déploie, qu’il nous faut l’écouter et la laisser nous habiter et nous transformer

Jérôme Santolini

[1Voir ce Manifeste pour des savoirs sauvages publié dans lundimatin ainsi que son dernier livre : Sciences en crise.

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