Cahiers d’enquêtes politiques - Vivre, expérimenter, raconter

Vient de paraître

paru dans lundimatin#65, le 15 juin 2016

Ces « Cahiers d’enquêtes politiques » viennent de paraître aux « éditions des mondes à faire ». Nous en publions ici les bonnes feuilles.


Peut-être qu’il faudrait commencer par le milieu, même si cet adage a fini par devenir un slogan qui s’applique à tout et n’importe quoi : du marketing à l’enquête d’opinion, des prospectives pour un programme de vaccination de masse à la construction d’un aéroport sur une zone humide, des techniques contre-insurrectionnelles de l’État français à la guerre sans frontières menée par les drones d’Obama... Nul gouvernement ne rechignerait à le faire sien, dès lors qu’il produit le milieu par lequel il nous rend captifs ou cherche à nous ensorceler. On le sait : la plus redoutable des polices est celle qui engendre l’environnement qui nous fait exister en tant que membres d’une société, en tant que population, en tant que représentants de l’opinion publique ou, pire, en tant qu’espèce depuis l’évidence du chaos climatique. N’est-on pas arrivés au point crucial où, pour la première fois dans l’histoire terrienne, l’environné – nous, les humains, que le nouveau Grand Récit mondial voudrait transformer en catégorie générale, sans différences ni divisions conflictuelles – est devenu « l’environnant » [1], ce qui globalise la Terre entière pour la constituer en un monde Un ? Ne faudrait-il pas alors se risquer dans l’aventure d’une nouvelle fragmentation du monde, avec ses modes de vie singuliers, ses communautés incommensurables et ses passages nécessairement périlleux entre des mondes ?

Ce sont ces passages que l’enquête tente de suivre, et les pratiques qui s’élaborent à partir de ces perspectives partielles. Si nous débutons en évoquant des milieux pluriels, malgré leur annexion par les nouvelles polices de l’économie, c’est que la démarche d’enquête ne veut s’établir sur le roc d’aucune exemplarité. Nous avons payé cher par le passé la quête des déterminations historiques d’un monde Un, la constitution d’un sujet réflexif, la prétention à dévoiler les structures portant le sens de nos actes – bref, la volonté d’établir les fondements et les principes des mouvements révolutionnaires à venir. Le prix à payer aura été de nous éloigner de l’infinie variété des relations entre les êtres qui habitent la multiplicité des mondes. Nous ne vivons pas une perte de sens mais la perte d’un sens de l’orientation qui nous permet de naviguer entre des lieux et d’y éprouver une présence commune. Nous voudrions hériter de la vérité déchiquetée d’un monde en processus, abandonner le culte du sujet connaissant comme « unique propriétaire » pour faire place à une communauté d’explorateurs [2]. C’est en renonçant à la quête d’une vérité fondamentale, cachée et entière, disqualifiant ce qui ne serait que des imaginaires trompeurs propres à des communautés circonscrites, que des rencontres pourront encore avoir lieu. C’est à ce prix que nous pourrons prendre soin de nos devenirs improbables.

...

Commençons donc par le début, c’est-à-dire par le milieu, c’est-à-dire par des rencontres. Ce cahier rassemble des récits d’expérimentations, ou des « retours d’expériences », qui engagent à chaque fois des manières de faire collectif et des manières de raconter. Transcriptions de récits oraux, les textes réunis invitent à circuler entre des mondes, et à y glaner les moyens de transformer d’autres situations, ailleurs. Ce cahier est une invitation au voyage ou au parcours d’un archipel. Si des savoirs en émergent, ils sont doublement situés : dans les milieux pluriels et hétérogènes que ces récits prolongent, et dans le milieu que notre Collectif d’enquêtes politiques tente de susciter.

Nous nous sommes réunis sous ce nom-là, une petite dizaine d’amis (chercheurs, activistes, praticiens provenant de divers horizons, et un peu tout ça à la fois). Nous avons organisé une rencontre en août 2014 à Piétrain, en Belgique, dans la maison d’un couple d’amis, réunis par des amitiés croisées et par la confiance dans la possibilité d’un accroissement de nos inclinaisons amicales (les amis de mes amis...). C’est ainsi que s’est constitué le collectif de nos invités : Ursula Gastfall, Didier Demorcy, Pierre Cabanes, Marie-Pierre Brêtas, Marc Monaco, Isabelle Stengers et Daniel Colson. Nous nous étions imposés une condition préalable : laisser libre cours à des manières de raconter des expérimentations depuis là où elles ont lieu, sans exiger à l’avance qu’un sens politique puisse leur être imprimé. S’il faut vraiment chercher un sens à ces récits, nous privilégierions celui que Deleuze prête à Alice au Pays des merveilles, lorsqu’elle s’exclame : « Dans quel sens, dans quel sens ! », sans que l’on sache au juste s’il s’agit d’un sens topologique ou d’une signification [3]. Nous ne voulions pas constituer un groupe académique, ni une nouvelle organisation politique, ni prêcher la vie bonne. Plutôt explorer ce qui fait communauté, fût-elle éphémère. Nous nous sommes donnés pour consigne le partage du récit, en faisant en sorte que ceux qui parlent soient portés par la confiance de ceux qui écoutent.

Pour convoquer cette qualité d’écoute et de parole, nous avons décidé d’habiter ensemble pendant quelques jours. Banalement, il a fallu partager l’intendance d’une maison pour y vivre à une trentaine : organiser des courses, préparer des repas, mettre en place des couchages, faire la vaisselle, entretenir nos espaces de vie… Puis il y eut les rassemblements quotidiens autour – été belge oblige – d’un feu de cheminée, pour écouter et raconter ces histoires. Des mots qui retrouvent d’autres mots : « Sutty s’en fût, et s’abîma dans ses réflexions. Tout cela s’articulait autour du langage. On en revenait toujours aux mots : les Grecs et leur Logos, les Hébreux et leur Verbe qui était Dieu. Mais, ici, il s’agissait de mots. Pas de Logos, pas de Verbe, mais des mots. Pas un seul mot, mais beaucoup… une multitude. Personne ne faisait le monde, ne gouvernait le monde, ne disait le monde. Il était. Il agissait. Et les êtres humains le faisaient exister en tant que monde humain, par le langage ? » [4]

Le langage, oui, mais celui d’un peuple de conteurs qui tisse le langage pour tracer des itinéraires dans le monde. Mémoire, transmission : convoquer ce qui n’est pas là, pour se risquer ensemble à faire advenir d’autres lieux.

...

En restituant au sein de ce cahier ces récits, mis en forme par nos soins ou sous la plume de leur raconteur, nous avons renoncé à faire des démonstrations. Nous voudrions n’y voir que des « cas », des singularités. Les résonances qui peuvent s’établir entre les unes et les autres ne tiennent qu’à la particularité radicalement située de chacune d’entre elles. Enfin, il nous faut bien dire que ce sont là des récits toujours en cours d’élaboration, qui soutiennent des pratiques elles-mêmes changeantes. Ils n’ont donc pas vocation à en épuiser le sens.

Présentons ces récits par ordre d’apparition. Ursula Gastfall rend présente la fabrique des passions techniques contre les technologies qui font système, par un étonnant processus de libération des machines impliquant toutes sortes d’êtres vivants. Didier Demorcy relate la mise en place d’un jardin collectif qui marche et dure malgré les difficultés de la vie collective. Pierre Cabanes retrace l’ouverture d’un lieu de vie pour des sans abris aux corps abîmés et aux esprits volubiles, entre l’illégalisme et la légitimité de l’expérience du partage, à mille lieues de la fallacieuse « distance professionnelle » prônée dans le travail social. Marie-Pierre Brêtas raconte la construction d’un film avec des paysans sans terre du Nordeste brésilien, et comment une communauté continue à vivre avec la sécheresse, l’avancée du désert et avec elle-même. Marc Monaco évoque son voyage dans la ville de Détroit où des businessmen, des hommes à la confiance melvillienne, les Grands Escrocs, trouvent dans les ruines de nouvelles opportunités pour des affaires lucratives, mais où d’autres formes de confiance commune font proliférer des formes concrètes de communisation. Isabelle Stengers raconte sa manière de lire la science fiction américaine pour nous dire la puissance cosmopolitique de la pluralité des modes d’existence et son contraste avec l’appel révolutionnaire unificateur. Daniel Colson évoque les souvenirs de son travail d’enquête ouvrière pour restituer des mondes « populaires », leurs luttes, les intimités partagées, plutôt que des classes subsumant tout dans un ordre de bataille bien réglé.

Pour chacune de ces pratiques qui nous ont été contées, nous avons confectionné un rebond, pour les emmener ailleurs, littéralement, les faire rebondir. Nous espérons que ces textes courts, intercalés dans les interstices entre les récits, permettent entre eux toutes sortes de voies de passage, des résonances souterraines. Qu’ils fassent exister certains motifs rémanents qui, bien qu’ayant émergé à partir de pratiques très singulières, finissent par se répondre...

...

Nous croyons à la vertu agoniste de la fabrique des communautés, parce que l’issue des combats y est strictement dépendante de l’affirmation collective. Nous pensons que c’est parce que les communautés sont constituées d’attachements pluriels et situés qu’elles s’affrontent immanquablement aux gouvernements. Contre la pacification policière, la communauté est d’abord l’affirmation de vies incommensurables : c’est par la richesse de nos mondes, par la densité des rapports qu’ils entretiennent que nous pouvons défaire à chaque fois l’administration de la vie. Rendre d’autres vies possibles, voilà une guerre que l’on peut mener sans crainte, parce que son commencement en constitue la première victoire, parce qu’une guerre de cette teneur n’est jamais perdue.

Nous voudrions que ce cahier soit une pièce dans une machinerie étrange, une tentative nourrie de nombreuses autres, et qui n’a de sens qu’à nourrir ailleurs d’autres tentatives. Car si les gouvernements se pérennisent par leur emprise sur le temps vécu, nous pensons qu’il est possible de créer notre propre temporalité, à la condition que nous veillions à sédimenter nos expériences. Renoncer à une logique du fondement ne doit pas nous condamner à l’errance et à l’éternel recommencement. Peut-être est-ce même là la plus grande différence que nous pouvons faire : prendre soin des couches d’expériences hétérogènes accumulées, leur conférer de la robustesse, faire attention à leur articulation, à leur rythme, à leur cohérence, c’est-à-dire peupler le temps de nos vies collectives. Le travail d’enquête politique explore cette possibilité, ce cahier contribue à lui donner de la consistance.

L’avenir appartient à ceux qui gouvernent le désastre, à nous de rendre possible d’autres devenirs.

[1Déborah Danowski et Eduardo Viveiros de Castro, « L’arrêt de monde », in Emilie Hache (éd.), De l’univers clos au monde infini, Éditions Dehors, 2014.

[2Gilles Deleuze, « Barteleby ou la formule », in Critique et clinique, Les Éditions de Minuit, 1993, à propos du pragmatisme dans la fiction américaine.

[3Gilles Deleuze, Logique du sens, Les Éditions de Minuit, 1969.

[4Ursula Le Guin, Les dits d’Aka, Robert Lafont, 2000, p. 147.

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