Jeunes gens dynamiques

Retour sur l’occupation par des migrants et des étudiants de l’amphi C de l’université Lyon 2.

paru dans lundimatin#126, le 11 décembre 2017

Voilà plus de trois semaines que l’amphi C de la fac de Bron est occupé. Comme le rappelle le dernier communiqué des occupants : « Pour rappel, les migrant-e-s de l’amphi C, expulsés d’un couloir à la Part-Dieu et réfugiés à l’amphi C avec l’aide de nombreux-ses étudiant-e-s solidaires, demandent un logement durable et décent ainsi que le passage de leur demande d’asile en procédure normale, la grande majorité d’entre eux étant demandeurs d’asile en procédure Dublin, et plusieurs ayant déjà reçu des obligations de quitter le territoire français pour être transférés vers l’Espagne ou l’Italie. »

Un lecteur de lundimatin et occupant de l’amphi C nous a fait parvenir le texte qui suit.

C’est un copain SDF, arrivé aujourd’hui, qui a fait cette tour de kapla trois fois haute comme lui sur une des tables du hall devant l’amphi C.

Il a vidé toute la boite, puis quand la tour a été plus grande que lui debout sur une chaise, il a empilé des gobelets les uns sur les autres, un à l’envers, un à l’endroit, avant de finir par un petit ballon de baudruche rose, en équilibre tout en haut. Tout le monde l’acclame quand il dépose le ballon et se tourne vers nous avec un sourire jusqu’aux oreilles. On crie et on tape des mains.

Il y a une cinquantaine de personnes dans le hall, les autres dorment déjà. Ça fait deux semaines qu’on occupe cet amphi, on a aussi ouvert deux salles pour en faire des dortoirs, un mixte et un non-mixte pour les filles. Ce soir on danse, on rigole beaucoup, on reparle de la journée et des précédentes, des nouvelles et des nouveaux arrivants, on boit un coup en mangeant les restes de la cantine du soir. La présidence vient d’annoncer le recours à la police pour expulser les personnes occupant les lieux si elles ne sont pas parties d’elles-même d’ici mercredi prochain 14h. Ça laisse quatre jours.

Quand l’occupation a commencé, un tract disait : « Étudiant.e, trouve-toi une occupation ! ». Je crois que nous l’avons trouvée notre occupation. Elle s’organise et vit de mille façons depuis le premier jour, et cet espace, qui est né pour que les migrant.e.s qui se retrouvaient à la rue en plein mois de novembre puissent dormir au chaud, est devenu comme une maison pour pas mal de monde, pas une maison où chacun.e a sa chambre, mais un grand moulin plein de portes et de vents qui s’engouffrent et chahutent le cours normal des choses. Et même si la fatigue est là, l’enthousiasme nous tient, les questions, les AG, les joies et les problèmes s’enchaînent, la cohabitation entre tous et toutes est parfois complexe, mais tout le monde ce soir crie de joie pour une tour de kapla.

Il y a quelque chose là-dedans qui ne concerne pas ces personnes avec qui l’on croit négocier, la présidence, le préfet, l’administration, là-dedans c’est juste de la vie qui est née, parce qu’en décidant simplement d’aider celles et ceux que l’État et tous ceux qui le font vivre condamnent à des traitements ignobles, on s’est juste retrouvé.e.s à l’intérieur de la vie, dans cet endroit où nous sommes entré.e.s sans demander l’autorisation.

Il y a quelque chose qui se vit, c’est tout, et ça n’est pas parfait mais c’est tellement un milliard de fois mieux que ce qu’on nous propose, que ce qu’on nous impose et qu’on nous vend comme une vie qui fait envie, les études, les diplômes, le travail, les week-ends de détente avant la semaine à vomir, et puis dehors, vos dehors si proprets, les immeubles tout neufs et puis les gens par terre, et les mots dégueulasses qui sortent de la bouche de la présidente, la présidente de la grande trieuse, du grand centre de formation des esprits bien cadrés, des cadres qui s’appliqueront bien à rendre demain encore pire qu’aujourd’hui.

En voulant simplement aider, on a mis un pied dans un truc bien plus grand et plus simple à la fois, organiser la vie, la rendre plus vivable, plus sensible parce que collective, et au fond quand on y pense, c’est juste ce qu’on nous a appris quand on était petit.e.s, les beaux sentiments de quand on y croyait encore, l’égalité, la justice, la fraternité, les droits, c’est tout ça qu’on applique ici, qu’on cherche à appliquer, et alors qu’on nous vantait ça comme des valeurs universelles et tout le blabla des adultes, on nous envoie les CRS.

Je regarde tout le monde autour, il y a des sourires partout, des cris, on m’invite à danser, je fais un grand sourire mais je n’y vais pas, parce que j’ai un truc qui tourne dans la tête. Il y a trois camions de CRS sur le parking du fast-food derrière. On est peut-être six à le savoir, et on s’est dit qu’il valait mieux attendre de voir ce qu’ils faisaient là avant de faire passer l’info, et de risquer de faire paniquer tout le monde pour rien.

J’ai l’impression de protéger un trésor, et ce trésor ce sont ces gens ici, c’est cette impression d’être des enfants bien décidé.e.s à simplement apprendre et se battre et avancer comme ils et elles l’entendent, pour des idées simples et justes, pour inventer du positif et du beau, et que dehors ce sont les adultes qui ne comprennent rien à rien. Qui viennent nous expliquer avec leurs flingues et leurs matraques qu’il vaut mieux ne rien ressentir, ne rien penser, simplement laisser le monde tourner comme on a l’habitude de le laisser tourner. Les adultes beaucoup trop terrifié.e.s par l’inattendu et l’inconnu, et qui préfèrent se mentir que de comprendre et se risquer à être touché.e.s et à vivre des relations et des situations qui ne sont pas que des mots ou des kits de citoyenneté.

Nous sommes six à savoir, et à nous regarder du coin de l’oeil en ayant peur pour les autres, en ayant peur de bouleverser ce moment de joie et d’insouciance, en étant en même temps si confiant.e.s de la justesse de notre présence ici, de l’évidence que chaque cours annulé, chaque leçon perturbée vaut si peu face à ce qu’il se passe ici, à ce que nous apprenons tou.te.s ici.

Infimement, sans le vouloir, nous avons troublé la surface des choses, nous avons renversé le rythme de la vie où chacun ne se soucie que de lui-même et des quelques personnes qui l’entourent, nous nous retrouvons juste à vivre de la vie politique, de la vie quotidienne où personne ne se repose sur personne, nous apprenons et apprivoisons la cohabitation, livré.e.s à nous-mêmes nous devons penser les rapports humains, le conflit, la bienveillance, la violence, la confiance, le sexisme, le racisme, l’amour, l’oppression.

On ne dort jamais, parce qu’on discute tout le temps, de tout, après l’avoir vécue il faut souvent reparler de la journée entière, c’est épuisant, décevant, excitant, c’est rien de pire ou de mieux que juste faire les choses comme on les pense, en essayant de ne laisser personne sur le bord du chemin, en essayant de ne pas reproduire ce qui pourrit la vie des humain.e.s depuis des siècles.

Les CRS sont repartis, ils étaient simplement venus faire chier des arabes sur le parking du fast-food, pour ne pas changer. Ils reviendront sûrement, sûrement jeudi matin, aux aurores, et sûrement que nous serons là à les attendre, et tout dépendra sûrement de combien nous serons, mais nous savons déjà qu’ils ont bien plus à perdre que nous là-dedans, que nous pourrons toujours revenir ou aller ailleurs, que nous saurons bien trouver où loger les ami.e.s migrant.e.s, que nous saurons bien leur éviter le cauchemar d’un gymnase à perpet’ entouré de policiers, et que si l’histoire a un sens nous aurons été du côté de celles et ceux qui se révoltent pour de la liberté et de la justice. Et pas celles des frontons de mairie et des tribunaux.

C’est juste de la réalité avec tout ce qu’elle a de frustrant, d’irréel et d’absurde. Nous sommes les jeunes gens dynamiques de vos dépliants macabres, nous sommes le présent - eux ne sont que le futur en marche qu’on voit venir depuis longtemps, la froideur, le vide désespérant des bâtiments et des esprits - nous venons gentiment les habiter et les hanter comme des enfants-sorcières et des enfants-fantômes, notre maison est faite de kaplas et de tâtonnements. Et à la fin j’espère que ce seront les CRS qui devront faire tomber cette tour de bois si fragile et grandiose, qu’elle leur pèsera lourd sur la conscience, s’ils finissent un jour par s’en découvrir une.

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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