Burning this bitch down ?

Lundi dernier

Ferguson,
vu
d’Atlanta

paru dans lundimatin#1, le 1er décembre 2014



« En tant qu’organisateurs de la manifestation d’hier soir en solidarité avec Ferguson, nous voudrions exprimer notre plus grande gratitude et notre admiration envers toutes les personnes courageuses qui nous ont rejoints dans la rue et ont pris le risque de sortir. Nous n’avions pas nécessairement prévu de manifester sur l’autoroute, mais nous sommes ravis d’avoir participé à cet épisode historique. Aussi, il nous faut prendre la mesure de ce que cela signifie qu’à Los Angeles, New-York, Saint Louis, Seattle, Ferguson et ailleurs, les manifestants aient spontanément choisis cette même tactique. Alors que certains ont choisi de mettre en avant le vandalisme et les affrontements avec la police qui ont eu lieu à Atlanta hier soir, nous voudrions que chacun se souvienne que la vie de Michael Brown ne sera jamais remplacée, contrairement à ces quelques vitres brisées. Nous condamnons la militarisation de la police lors de la manifestation d’hier, ainsi que l’usage de la violence par de supposés manifestants « non-violents » à l’encontre de la jeunesse déçue et en colère qui composait la foule. Nous aiderons à organiser de nouvelles manifestations à la lumière de cette immense tragédie. »
Le comité de solidarité Atlanta - Ferguson



Après d’innombrables esquives et manœuvres perverses, l’annonce du verdict du Grand Jury ne pouvait guère être repoussée plus longtemps. La semaine avait déjà mal commencé. Tamir Rice, 12 ans, abattu deux jours plus tôt à Cleveland pour avoir joué avec un pistolet en plastique face à des policiers terrifiés, meurt dans la nuit « des suites de ses blessures ». La situation semble se tendre ; de plus en plus de gardes nationaux sont mobilisés. Il faut un dénouement. Une annonce d’annonce est faite pour lundi 18h, puis repoussée à 20h, puis à 21h.


La foule attend le verdict, à Ferguson



À Atlanta comme ailleurs, CNN, volume maximum, dans toutes les maisons de la ville.

Depuis des heures : les images de Ferguson, l’état d’urgence déclaré depuis une semaine, la Garde Nationale en position, impassible. Les hélicoptères de télévision et de police scrutent la plèbe immobile, attentive. Les journalistes, leurs micros et leurs caméras, eux, fourmillent et braillent :
« Je suis en direct de Ferguson où la foule est très très tendue, on sent beaucoup de frustration, et de colère aussi … je suis maintenant en présence de Monsieur, qui est venu ici comme beaucoup ce soir attendre le verdict du Grand Jury : qu’attendez-vous de cette décision ? ». « %*^$ !@ ». « Comme vous le voyez, la foule est très très tendue ce soir ... ».

Soudain, le procureur apparaît derrière son pupitre. En préambule, il lui semble audacieux d’assurer la famille de la victime de sa plus grande et sincère sympathie. Puis il se lance et débite une litanie de justifications. Il s’agit de faire « comme si ». Comme si la garde nationale et l’état d’urgence déclaré, n’avaient pas déjà donné quelques indices quant au résultat.
Le discours est interminable. Les plus cyniques tuent le temps en prenant des paris. Les autres écoutent, comme s’ils espéraient encore quelque chose. Au détour d’une phrase, comme si de rien n’était, le procureur le dit enfin ; non, il n’y aura pas d’indictment, faute d’éléments probants, non, Darren Wilson ne sera pas poursuivi. La foule éclate, instantanément ; des formes indistinctes s’éparpillent dans toutes les directions. La mère de Michael Brown s’effondre. Son beau-père, debout sur sa voiture, hurle à travers ses larmes : « Burn this bitch down ! ». Pendant quelques minutes, les lignes de police tiennent, les gens se regardent ; la foule hésite. Il ne manque plus qu’un geste pour que tout s’embrase. Une voiture de flic, avec son conducteur, est encerclée par les habitants. Un coup de talon sur le pare-brise, et le reste suivra logiquement.







Le lendemain de l’émeute, 170 manifestations ont lieu, à travers tous les Etats-Unis, dans toutes les villes majeures, parfois dans les endroits les plus improbables. À Atlanta, un rassemblement pacifique et immobile se tient dans le centre-ville, à deux pas de Woodruff Park. Un soundsystem de fortune passe Public Enemy en boucle, derrière, une cinquantaine de personnes semble particulièrement décidée. Une immense banderole est déployée « Shut It Down ATL ». Le petit groupe commence à marcher, passe juste à côté du rassemblement finissant, et tout à coup 300 ou 400 personnes marchent dans le centre-ville. Alors que la foule ne fait que déambuler joyeusement au rythme des slogans les plus classiques, quelques pacifistes zélés – les « peace police protester » – s’agitent dans une relative hystérie. L’un d’entre eux prend à partie certains manifestants et leur hurle au visage : « You better keep your people in line ! ». Un autre, qui pourrait être une figure communautaire locale, s’époumone : « Vous ne me représentez pas ». Il est vrai que les fumigènes posent une ambiance particulière.





Round 1 : Après quelques détours, le premier barrage de police apparaît. Un « Kill Darren Wilson » fuse. Les officiers de l’Atlanta Police Departement (APD), armés et casqués, restent impassibles, et filment la foule. Après quelques minutes d’hésitations, la marche entière bifurque et s’éloigne du centre-ville. Il n’y a plus le moindre policier alentour, à part quelques gyrophares à l’horizon. La manifestation se poursuit et se dirige irrémédiablement vers l’autoroute à 12 voies qui traverse Atlanta et dessert le centre-ville. La foule se répand sur les voies et bloque l’artère principale de la ville. Tout le monde semble stupéfait, à commencer par la police qui mettra cinq bonnes minutes à bloquer les sorties et à encercler. Les manifestants qui ne semblent pas trop savoir ce qu’il y à faire d’une autoroute sont néanmoins ravis d’être là. On danse, on chante, on se tient, hilare. Des automobilistes fatigués klaxonnent sans qui quiconque n’y accorde vraiment d’importance. Soutien bruyant ou indignation fébrile, personne ne sait trop. La police arrive à contre sens et pousse le cortège à partir. Le blocage aura duré une demi-heure.





Cette manifestation sauvage traverse maintenant des zones désolées, industrielles, hors du centre-ville, le long des lignes de trains de marchandises, entre les usines et les entrepôts. Les manifestants sont désormais seuls, dans la nuit avec pour seule compagnie l’hélicoptère de la police. Certains ramassent des cailloux le long des rails. Un train passe, se fait arroser. Un nombre indéterminé de véhicules de police roule au pas, une centaine de mètres derrière le cortège. La marche continue, revient à son point de départ et à une énergie nouvelle. A la surprise générale, le rassemblement pacifique a toujours cours ; les retrouvailles sont joyeuses et cette fois-ci, tout le monde s’élance vers le centre ville.



Round 2 : des troupes fraîches, un nouvel itinéraire.
Le slogan « Hands up ! Don’t shoot ! » se transforme doucement en « Hands up ! Shoot back ! ». Très vite l’ambiance se tend au sein du cortège. Quelques maigres éléments du mobilier urbain sont disposés sur la route. Immédiatement, certains manifestants, s’affairent à tout bien reposer à sa place – poubelles, arbres de Noël en plastique, panneaux. Le cortège nettoie derrière lui-même.
Puis des manifestants « pacifiques » se mettent à prendre en photo ceux qu’ils identifient comme des « agitateurs ». Leur smartphone en main, ils courent indiquer à la police ceux qu’il serait plus opportun d’arrêter. Un membre de cette «  peace police  » se fait malmener par quelques manifestants, qui finissent par le laisser partir. Au bout du centre ville, une ligne de police anti-émeute, bâtons, M-16 et lance-grenades à la main, observe impassible, les manifestants « pacifiques » les aider dans leur travail. Le cortège est coupé en deux, refoulé sur les trottoirs. La fin de partie approche ; les derniers manifestants masqués disparaissent, d’autres entament un sit-in. Le lendemain, les comptes Twitter des « peace police protesters » diffusent les portraits des manifestants « violents » qu’il s’agirait désormais pour la police officielle de poursuivre. Cette mauvaise graine étant bien évidemment le dernier obstacle à l’égalité, comme à la réconciliation.



Le même jour, ou plutôt la même nuit, des blocages d’autoroutes eurent lieu simultanément et spontanément à Los Angeles, San Francisco, Oakland, Seattle, Minneapolis, Providence, Boston, New York, Philadelphie, Baltimore, Durham, Dallas, Detroit, Cleveland, St Louis, et ailleurs. Sans la moindre coordination nationale, les manifestations choisirent presque toutes, cette option tactique : bloquer les routes, paralyser les villes. La nécessité d’interrompre le cours normal des choses est la vérité tacite de toutes les marches de cette semaine, qu’elles soient pacifiques ou pas, officielles ou non. À ce point que si le jet d’une poubelle dans la rue peut encore faire débat, se jeter sur une quatre-voies ne soulève plus le moindre questionnement. Si le mouvement Occupy a pu inspirer celui de Hong Kong, c’est au tour d’Hong Kong d’influencer l’Amérique.


manifestation à New York

Il s’agit de prendre la mesure de ce que signifie politiquement cette pratique massive et spontanée du blocage. Il semble qu’il n’y ait plus personne, et ce jusqu’au plus chevronné des militants des « Droits Civiques », pour imaginer encore s’adresser aux instances officielles, à la représentation. Les manifestants ont ostensiblement déserté les sièges de l’autorité institutionnelle – cours de justice, mairies, et autres haut-lieux de la protestation symbolique.
Silencieusement, ils se sont précipités sur la matière même de leurs villes, sur les routes et sur les ponts, les échangeurs et les intersections.
Et c’est un geste qui a d’autant plus de signification qu’il se produit dans le contexte américain, où tant de villes et de banlieues ont uniquement été conçues pour être parcourues en voiture ; et où chaque rue ressemble à une aire d’autoroute ou à une galerie commerciale. S’y déplacer à pied, en masse, c’est déjà en modifier fondamentalement l’usage et le sens. C’est une offense à tout ce que la voiture implique d’isolement pour ceux qui en conduisent, et de cloisonnement pour ceux qui n’en ont pas. C’est ce qu’il y eut d’à la fois simple et inouï dans les protestations de cette dernière semaine. « Whose streets ? Our streets ! » : il y a une signification autre que juridique derrière ce slogan qui ponctue chaque manifestation.



Quant à la suite, elle reste imprévisible. Thanksgiving n’a pas totalement entamé la détermination de cet étrange mouvement, et dans de nombreuses villes, Black Friday en aura fait les frais. Tramways bloqués à Seattle, grève nationale des Walmarts ; Macy’s envahi par des manifestants new-yorkais, rapidement rejoints par les vendeuses, vitrines brisées au marteau à San Francisco. A Ferguson, il ne reste plus grand-chose à brûler.

Black Friday Protests in SF from Tom Goulding on Vimeo.

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