Brandir son arme : Naissance d’une génération de fugitifs

De la Révolution à l’exil de Giusti Zuccato

paru dans lundimatin#515, le 8 avril 2026

On a déjà eu l’occasion de le signaler à propos d’un autre livre non encore traduit (et c’est pas glorieux pour l’édition française) qui était issu de la même expérience politique (l’autonomie ouvrière des années 70 dans l’Italie du Nord-Est) : le soulèvement de la décennie 68-78 en Italie n’était pas seulement porté par la colère sociale, mais aussi par une très brute, très juvénile et très intense joie de vivre.

Il faut inlassablement le répéter quand le mythe des « années de plomb » et du « terrorisme des extrêmes » est sans cesse rebattu par la presse des deux côtés des Alpes à la moindre vitrine brisée, au moindre pétard explosant sans dégât, au plus petit sabotage de relai téléphonique. Giusti Zuccato la portait toujours, cette joie de vivre, un demi-siècle plus tard, quand il a voulu coucher enfin sur le papier son histoire si forte qu’elle continuait à « vibrer dans [ses] tripes et à mouliner dans [sa] cervelle », fidèle en cela à la tâche qu’il s’était fixé après avoir dû fuir son pays de naissance : transmettre. Nous avons été un certain nombre à partager le privilège de voir à l’œuvre cette intacte joie de vivre qui portait Giusti, qui « toute sa vie a associé lutte, discussions politiques et fiesta en tous genres », ainsi que le raconte l’éditrice Charlotte Dugrand qui, avec quelques autres, a été à sa bonne école. Dans son introduction, elle rend justice à son travail d’éditeur (Vertige Graphic et Nautilus) et de diffuseur (Court-Circuit) : « On pouvait passer des soirées entières à parler de papier, de grammage, d’impression… et puis, il nous a aussi « formés » à l’économie du livre « à l’italienne », formation convoquant débrouille, troc, arrangements et contrats de confiance à l’ancienne ». Ce « grand fêtard, amateur de musique, de vin et de substances psychédéliques » était aussi un gros travailleur, paradoxe apparent pour quelqu’un issu d’une génération qui s’est affirmée, comme il dit, « dans le refus du travail et du productivisme » : tout.e.s celles et ceux qui, comme lui et moi, ont eu la chance de gagner leur survie dans une activité qui les passionnait d’autant plus que la volonté de transformer le monde n’en était jamais loin, tout.e.s celles et ceux-là ne comptaient pas leurs heures.

L’ami Giusti, comme d’autres, italiennes et italiens en exil était né à la conscience politique aussi bien avec Marx et Tronti qu’avec la pop culture étatsunienne, les festivals de Re Nudo où l’ont pratiquait le nudisme dans le parc Lambro, le LSD, les Who et la Horde Sauvage, film cult Ce n’est pas un hasard si, e de l’autonomie ouvrière. Quand Giusti raconte sa fuite dans les bois après un braquage raté, ce n’est pas un hasard si l’image qui lui vient à l’esprit, il va la tirer, non pas de l’épopée des partisans, pourtant transmise par ses parents, mais celle de la « course du guerrier », imaginée par Castaneda, un affabulateur new age qui marqua sa génération avec des récits initiatique. Dans les bonnes feuilles qui suivent, on sera aussi frappé par le décor si particulier : ce terrain d’où naît une bonne partie de la grande vague culturelle et révolutionnaire italienne est resté encore largement rural, on court à travers champs et on se fait engueuler à la fenêtre par la maman d’un camarade, tandis que le père d’un autre, qui a été résistant, vous planque. Ce Nord-Est italien qui a connu une jeunesse partie à l’assaut du ciel en brandissant des pétoires est aujourd’hui un bastion de la Ligue où triomphe une civilisation de la brutalité mercantile et raciste, et qui est au pouvoir non seulement en Italie mais un peu partout dans le monde et jusqu’à la Maison Blanche. A la fin des années 70, près avoir mesuré l’échec du léninisme armé et de toute conception militariste de la révolution, on n’a cessé de voir depuis les générations successives tenter de se confronter à la question révolutionnaire et à la nature des armes à employer. Et ce qui se vérifie à chaque fois, c’est la beauté intense de ce moment où, bombe à peinture ou cocktail, banderole ou tarte à la crème, chevelure libérée ou téléphone filmant, gilet jaune arboré ou pancarte brandie, œuf ou pavé, la jeunesse du monde s’arrache au destin qu’on lui trace et brandit une arme.

Serge Quadruppani

Bonnes feuilles

En brandissant mon arme, j’intime à l’employé l’ordre de reculer et de s’éloigner du guichet, aux deux clientes de s’allonger à terre dans un coin de la pièce, au directeur de l’agence qui se trouve à la porte de son bureau et qui est complètement ébahi, je dois répéter deux fois qu’il faut qu’il s’allonge au sol lui aussi. Ce qu’il fait en se couchant sur les deux femmes... C’est parfait, tout roule comme prévu. Je n’ai même pas eu besoin d’aller jusqu’au bureau pour sortir le directeur. D’où je me trouve, je peux contrôler les quatre personnes présentes. Je fais un quart de tour pour être en face de l’employé et je lui lance le sac en plastique en lui disant de le remplir avec tous les billets qu’il y a au guichet.

Plutôt qu’attraper le sac, il plonge à terre, comme si je lui avais lancé une grenade ! Le con, mais c’est pas vrai ! Je me retrouve avec le ventre posé sur le comptoir, une main vers le bas en essayant de l’agripper pour qu’il se relève et remplisse le sac que je lui ai balancé. Finalement il comprend, se met debout et remplit le sac, allant même jusqu’à ouvrir un tiroir que nous n’avions pas repéré. Il me demande si je veux la monnaie. Je lui arrache le sac et je sors à toute vitesse.

Nouvelle surprise : il m’a bien semblé entendre un peu trop de bruit de moteur pendant que j’étais dedans, mais j’y suis resté moins de deux minutes et elles ont filé si vite... En sortant, je découvre qu’un mec est en train de faire chier Mirco, il lui tourne autour pendant que Mirco fait pareil à moto pour ne pas lui permettre d’approcher. Le gars était dans son jardin, juste en face de l’agence, il nous a vu arriver, a compris ce qui était en train de se passer, il a immédiatement sauté par-dessus le muret de clôture et s’est mis à jouer au héros.

Je pointe mon flingue et lui fais signe de reculer et de s’allonger sur le goudron. Il s’exécute. J’ai à peine le temps de monter sur la moto, Mirco démarre et je me sens tiré vers l’arrière. Deux bras entourent mon cou, l’enfoiré essaie de me faire tomber.

Tout en serrant le précieux sac bien rempli, je m’agrippe avec le bras gauche à la taille de Mirco et soulève le bras droit avec l’intention de lui donner un coup de crosse sur la tête. Il l’aura bien cherché, ce con ! Il comprend ce qui va arriver, lâche mon cou et essaie de détourner mon bras. La moto a avancé d’un mètre ou deux, mais la roue avant se soulève, Mirco ne peut pas vraiment démarrer. Agrippé à mon bras, le héros du jour réussit à tirer vers le bas ma main et le flingue que je tiens. Dans la bagarre un coup part. Finalement il lâche prise et on peut partir à fond les manettes. On saura après qu’il a pris une balle dans le pied. Il a vraiment eu de la chance, tout de même. La poudre de la balle devait être humide, la douille n’a même pas été éjectée et a enrayé le flingue, et le coup est parti sans la puissance d’une balle de .38, qui, sinon, l’aurait handicapé à vie. Encore un truc qui n’était jamais arrivé pendant nos exercices de tir avec les deux Walter P38 en parfait état dont on dispose, des armes et munitions de la Seconde Guerre mondiale toujours en circulation chez les voyous ou les anciens résistants.

Comme prévu, Mirco descend après quelques minutes et je continue à toute vitesse. La moto répond parfaitement, je n’en fais pas trop, inutile de prendre le risque de tomber ou de sortir de route, je suis dans les temps.

J’arrive au point où Beppe m’attend et je dois abandonner la moto, on la cache derrière un gros rocher, j’enlève casque et cagoule et je retourne le blouson double face, maintenant il n’est plus noir mais gris. On doit faire une centaine de mètres à pied pour arriver à la voiture que Beppe a garée dans la matinée au village. C’est bon, on peut y aller, mais on entend un bruit de moteur qui semble s’approcher. En regardant en contrebas, on voit une voiture bleu marine qui s’approche à toute vitesse, on dirait que c’est un pilote de rallye qui la conduit, il prend les virages en contre-braquage. Merde ! On a les flics aux fesses ! Comment c’est possible ? Et qu’est-ce qu’on va faire ? Même si on arrive à la voiture avant les poursuivants ça va être trop juste, et dans un village de quelques centaines d’habitants on risque de se faire remarquer.

Changement de plan. Beppe part vite se cacher derrière un autre rocher pas trop loin. Une fois que la voiture de flics sera passée, il attendra dix minutes, puis il ira comme si de rien n’était au village et partira en voiture. C’est improvisé mais ça devrait marcher, il a fait une petite balade et il repart tranquille. Il est arrivé et repart tout seul, c’est ça l’essentiel.

Moi, je pars dans la direction opposée, vers le bois en-dessous. Je me lance comme si c’était la « course du guerrier » que Don Genaro obligeait Castaneda à pratiquer régulièrement, je dévale la pente comme si je glissais sur un coussin d’air. Une fois bien éloigné, je ralentis et commence à réfléchir : je vais où une fois arrivé en bas ? Le village le plus proche est celui de Donato, mais me pointer chez lui, ce n’est pas la meilleure des idées. Il n’y est peut-être plus ou il est encore avec Mirco. J’arrive au village du côté du terrain de foot qui se trouve en contrebas de sa maison.

Je remonte la ruelle qui donne dans la cour où il habite, de cette façon j’évite la rue principale. Après quelques instants d’hésitation, je me décide, ça passe ou ça casse, je parcours une vingtaine de mètres et j’appuie sur la sonnette. À la fenêtre se montre le père de Donato, il descend rapidement et en ouvrant la porte me dit : « Vite, ils sont dans la cuisine et ils t’attendent ! »

Donato et Mirco ont des gueules d’enterrement. Ils m’annoncent que les flics sont passés une heure plus tôt, heureusement que le père de Donato a réagi comme un partisan à l’époque fasciste en restant à la fenêtre et en disant que son fils était sorti. Ils se demandent comment les flics peuvent être arrivés chez Donato si rapidement. Je raconte ce qui est arrivé. Si les poulets sont passés chez Donato ça veut dire qu’ils ont repéré la Mini de ma mère. Beppe n’a pas réussi à la récupérer ou il s’est fait arrêter. Dans ce cas ils m’ont identifié.

On décide que personne ne doit me voir et qu’il faut me cacher en lieu sûr le temps d’en savoir plus. Donato prend les clés de la Fiat 500 de son père qui est garée dans la cour, sa bagnole est trop connue dans le coin, il vaut mieux s’en passer. J’essaie de me cacher sous les sièges arrière. Tu parles ! Plier mon mètre quatre-vingt-cinq dans une Fiat 500 ! Il m’emmène de l’autre côté de la rivière. Derrière la centrale électrique, il y a un sentier qui mène au village de Tiziano, un copain de notre collectif qui rentre toujours manger chez lui pendant la pause de midi.

Ils vont prévenir Tiziano qu’il doit venir me chercher, puis ils iront à Thiene pour tenter d’avoir des nouvelles de Beppe. Tiziano arrive en même temps que moi. Dans sa bagnole je peux me cacher sans trop de contorsions. Il m’emmène chez lui et repart aussitôt au travail, en disant qu’il rentrera vers 18 heures.

Mirco et Donato reviennent une heure plus tard sans nouvelles. Donato repart aussitôt et Mirco reste. On commence à réaliser qu’on est dans la merde, entre deux longs silences on essaie d’établir un plan pour s’éloigner du coin. Il faut disparaître au plus vite et aller à Padoue. Si les flics comprennent que nous sommes les braqueurs ils peuvent contrôler les mouvements de nos camarades et perquisitionner leurs appartements.

Après une matinée au rythme infernal, l’après-midi semble ne jamais finir. La nuit tombe, on évite d’allumer les lumières, on reste dans le noir, on ne sait jamais... Et, en effet, on remarque deux mecs qui fument dans une voiture quelconque garée juste au croisement qui se trouve à une trentaine de mètres de la maison. Ils restent là, sans sortir, en continuant à griller des clopes. Ce sont sûrement des flics et ils attendent le retour de Tiziano ou Roberta, sa femme. Il vaut mieux déguerpir au plus vite. On ne peut pas prévoir ce qui va se passer quand l’un de nos amis va rentrer du travail.

On décide de sortir. Un escalier descend directement au sous-sol, où heureusement deux fenêtres donnent sur l’arrière. Elles sont petites et en hauteur, mais assez grandes pour y passer. Dès qu’on se retrouve dehors, on se met en route vers notre village, on doit marcher deux bons kilomètres à travers champs.

Il nous faut une heure pour arriver chez moi. On approche en se glissant le long des murs, je veux entrer dans la maison en cachette pour prendre des sous, des clopes et une lampe torche. Je me glisse en silence au rez-de-chaussée, mes parents sont à l’étage et je les entends causer avec le brigadier de la caserne du village. C’est un brave homme, un gendarme mais un démocrate, à chaque fois qu’il nous a chopés la nuit en train de fumer des pétards ou de faire trop de bruit, il s’est contenté de nous dire d’éviter d’emmerder ceux qui dorment et de nous souhaiter une bonne soirée, tout en calmant ses sbires. Maintenant, il essaie de consoler mon père. En haut de l’escalier, j’aperçois Andrea, mon petit frère, qui n’a pas encore 5 ans, à quatre pattes, il approche du salon pour écouter les adultes. Je me tire en douce, personne ne m’a vu.

Maintenant, ce ne sont plus des champs mais des jardins et des cours qu’on doit traverser si on veut passer aussi chez Mirco. Les chiens n’arrêtent pas d’aboyer, mais on y arrive sans que personne ne nous ait vus. Dès que Mirco entre dans un appentis collé à la maison où il a sa cachette, son père sort de l’ombre et lui balance : « Alors, t’as trouvé l’argent pour faire réparer les dégâts que t’as fait à ma voiture ? » Ils échangent quelques insultes puis on repart comme des fantômes dans le noir.

Quelques centaines de mètres plus loin, on est à côté de chez Angelo, un copain qui, après le lycée, a dû renoncer à l’université et prendre la route de l’usine. Il fait aussi parti du collectif et possède une voiture. On se cache sous un camion garé à 10 mètres de chez lui et on attend. On le voit passer deux fois mais il est accompagné et ne rentre pas chez lui. Heureusement que j’ai pris une dizaine de pommes à la maison, on évite de fumer mais on peut avaler quelque chose en attendant dans le froid.

Juste après 11 heures il rentre, on sort de notre cachette, on ouvre la portière de droite avant qu’il ait fini de se garer. Surpris, il nous dit que tout le monde nous cherche, camarades et gendarmes. Oui, on a compris ! Mais il faut que tu nous éloignes d’ici ! Pendant qu’il fait marche arrière, sa mère sort sur le balcon du premier étage et commence à nous crier dessus : « Bande de délinquants, criminels, drogués, vous serez punis et irez tous en enfer ! »

(…)A partir de là, on est des latitanti (des « fugitifs ») qui doivent sinon se cacher, ne pas se montrer, rester introuvables. On est en cavale. Espérons que l’organisation soit à la hauteur de la situation. Mirco a 21 ans depuis fin janvier, moi j’en aurai 20 en avril. Mais une nouvelle vie commence...

Épilogue

(…) J’apprendrai des années plus tard que le type qui a tenté de nous arrêter à la sortie de la banque, intrigué par l’affaire, s’y est intéressé au point qu’il a approché notre organisation militante et l’a fréquentée longtemps jusqu’à en devenir un membre convaincu...

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