DEAR PEOPLE
Nous faisons nos dents sur des coquilles d’huîtres,
Nous fûmes nourris avec le sang du Père
Et alors/
Foyers brisés,
Ne ripent jamais,
Et achetant des diamants
À même le dos
Des Nègres Sud-Africains
Les salopes en cire
sont bien habillées Ce Soir,
Dear People
Mangeons
du jazz [2]
Né en 1925 à la Nouvelle Orléans, Il est l’un des treize enfants d’une mère catholique originaire de la Martinique et d’un père juif allemand. Imprégné des rituels religieux de l’un et de l’autre, non sans être nourri des croyances vaudouesques de sa grand-mère, il connaît aussi le patois français, et les lectures de Rimbaud ou de Baudelaire seront plus tard déterminantes pour lui, tout comme celle de Lorca [3]. Ayant fui dès l’âge de treize ans la cellule familiale, il devient matelot sur des navires marchands, il fait ainsi neuf fois le tour du monde avant de s’inscrire à la New School de New York dans les années quarante et d’y rencontrer William Burroughs et Allen Ginsberg. Bientôt il se pose avec eux à San Francisco, dans le quartier de North Beach, se joignant ainsi à Jack Kerouac, Gregory Corso ou Lawrence Ferlinghetti pour y vivre à demeure ce qu’on appellera la scène beatnik. Assigné à sa négritude et aux incidents qui s’y rattachent, sans compter les vertiges liés aux excès, Bob Kaufman se frotte aussi à la dureté de la rue et de la police, sauvé par un sens de l’humour volontiers grinçant et une véritable chaleur humaine, ainsi que nous le rapporte sa compagne [4]. Dans les années des années cinquante, il fonde avec Ginsberg et quelques autres le magazine Beatitude, qui accueillera beaucoup de jeunes poètes. En 1959, Kaufman publie sous le nom de Bomkauf Abomunist Manifesto, suite de poèmes qui tournent en dérision l’esprit de sérieux de toute proclamation et toute échappatoire, il y déclare notamment, avec sa coutumière ironie grinçante, que : « L’abomunisme a été fondé par Barabbas, inspiré par ses derniers mots : ‘‘Je voulais être au milieu, mais je suis sorti trop loin.’’ » [5] En 1961, il est nominé pour un prix littéraire en Grande-Bretagne. En 1963, l’assassinat de Kennedy lui déclenche un vœu de silence bouddhiste, retrait mutique dans lequel il se tiendra jusqu’à la fin de la guerre du Vietnam. Il reprend alors ses activités de poète durant trois années, avant de se retirer de nouveau, déclarant à un éditeur : « Je veux être anonyme… mon ambition est d’être complètement oublié. »
N’empêche, une question vaut d’être posée, et c’est Bob Kaufman qui la pose, en octobre 1963, alors que, semble-t-il, il vient d’être expulsé, dans un courrier adressé à la rédaction du quotidien San Francisco Cronicle : « De retour à San Francisco pour être accueilli par une liste noire et d’expulsion, j’écris ces lignes aux non-gens responsables. Une chose est certaine, je ne suis pas blanc. Dieu merci. Ça rend tout le reste supportable.
[…]
Pourquoi toutes les listes noires sont-elles toutes blanches ? Peut-être parce que toutes les listes claires sont noires, le listage de tout ce qui est listé est fait par qui est brun, les couleurs d’un tremblement de terre sont black, brown & beige, suivant la gamme ellingtonienne, such sweet thunder [6], il y a un beat silencieux entre les drums. [7]
HEURE BLEUE
sept lunes solo Flottant dans l’air
Embrassent les ciels nocturnes,
Sept saxos twistent,
Pris en bouche sept fois
Sept anges tremblants
Ombre entraperçue,
La nuit
Sept soleils d’un blanc de glace
Éblouissent nos douleurs
À nous. [8]
La poésie de Bob Kaufman pulse comme chez Kerouac au rythme de la rue, de la nuit, de la transe ou des prostituées, dans un défi permanent à la mort. « Quand je mourrai / Je refuserai la / Mort », écrit-il dans son poème Écho douloureux [9]. Rapide, son écriture jetée par la bouche, grattée ici ou là, elle tombe en avalanche sur la page comme une scansion sans égards, un couperet lapidaire. Les références au jazz et à ses acteurs sont incessantes, c’est là un carburant de son rythme, on croise donc chez lui Charles Mingus, ce « bouffeur de cordes », Ray Charles (« vent noir de Kilimandjaro »), Bessie Smith, et bien sûr Charlie Parker, dont le patronyme deviendra le prénom de son fils : Parker Kaufman.
« …Nuits dans les terres de Bird sur les montagnes du Bop, révolutions du saxophone venteux
Salle de shoot/et murs qui fondent et vautours qui tournoient/
Cancer de l’argent/douleur qui refait surface/accès de terreur/
Mort et existence indestructible… » [10]
On croise évidemment les amis poètes, Ginsberg, Corso, Rexroth, Ferlinghetti (le poète-éditeur de l’emblématique librairie City Light), ou encore le « moderniste » Hart Crane [11] (« tu es bien mort, Crane, mais nous savons que tu ne l’as jamais été… »), mais aussi le romancier John Steinbeck qui apparaît à plusieurs reprises dans les vers de Kaufman, lui ou un de ses personnages.
Bob Kaufman vit hanté par un monde où il a gravité et encore gravite, intérieurement, avec le recul propre à la solitude, justement, ou à ces certitudes auxquelles il se frotte, toutes « peuplées d’abandon ». Poèmes simples et déchirés que les siens, crachés oralement et que le lecteur accueille et reprend à son compte, selon qui il est. Mais avec ce poète de plain-pied, la distance a été franchie, l’homme de la rue, le vagabond, le fou de poésie, il a aussi son mot à dire, parce qu’il se sait poète et qu’il ne peut en être autrement.
« …
Que je sois un poète ou pas, je consomme cinquante dollars d’air chaque jour, super
Afin d’exister je me cache derrière des piles de poèmes rouges et bleus
Et j’ouvre des petits parasols voluptueux, chantant la chanson du clou-dans-le-pied, buvant de douces béatitudes » [12]
L’ouverture-préface de Solitudes peuplées d’abandon, paru originellement en 1966 est un télégramme signé Lawrence Ferlinghetti, poète-éditeur mort centenaire il y a quelques années. À propos de son ami, il écrit : « IL Y A PLIÉ SES CHAGRINS DANS UN RÊVE AFRICAIN EN RACCOMPAGNANT PARKER CHEZ LUI À PIED OÙ ENSUITE ILS DANSERONT. » Et voici donc que, dans le français d’une nouvelle traduction, signée Marie Schermesser, sous cette couverture cartographiée bleue et blanche, ils dansent aujourd’hui encore, les poèmes-chagrins de Bob Kaufman.
Cependant, il faut rendre justice au remarquable travail de passeur de Mary Beach et Claude Pélieu qui, débarqués en 1963 à San Francisco, avaient rencontré ces poètes effrontés qu’ils allaient traduire et faire connaître en France, notamment à travers un fameux numéro des Cahiers de l’Herne, puis avec des publications aux éditions Christian Bourgois. À propos de Kaufman, dans un long et beau texte, Pélieu, lui-même poète, y écrivait :
« […]
Kaufman vous a prévenu : ‘‘j’ai mis mes yeux au régime, mes larmes grossissent trop’’
Parker et Monk étaient le commencement - - - les morts maigres criaient dans l’été froid - - -
San Francisco General Hospital, Ward 14, Portero Avenue, California - - - c’est LA que Bomkauf subit l’injection catégorique, Bomkauf à fleur de terre se débattant dans l’insomnie métallique de la surdité - - - Kaufman touché à mort - - - Kaufman le nègre pris au piège des griffes dans un ciel d’inaction - - - retranché, rétracté, déconnecté dans la nuit froide quand les boules lépreuses stratifient leurs cris - - -
[…] »
Bob Kaufman est mort d’emphysème et d’épuisement en janvier 1986. Quarante ans après, dans ce monde irrespirable du chacun-pour-soi, ses mots enfiévrés résonnent encore douloureusement de colère, de jazz et de solitude.
« Mon corps est un matelas lacéré,
Un lieu défait qui bat
Au rythme des va-et-vient
Des passagers sans amour
Mon corps tout entier
Est une pièce vide
Emplie d’une respiration froide et humide
S’échappant par bouffées sans trouver d’issue.
Devant des miroirs sans aucune compassion
Je me suis flingué avec les yeux,
Mais la mort a refusé mes avances.
[…] » [13]
Jean-Claude Leroy
Ouvrages disponibles
Bob Kauman, Solitudes peuplées d’abandon, traduction de Marie Schermesser, éditions Le Réalgar, coll. Amériques, 100 p., 2024, 20 €.
Bob Kaufman, Sardine dorée, suivi de Plus de jazz à Alcatraz, traduction de Marie Schermesser, éditions Le Réalgar, coll. Amériques, 120 p., 2025, 21 €.
Cahier de l’Herne, William Burroughs, Claude Pelieu, Bob Kaufman–(direction Pierre Bernard, traduction Mary Beach et Claude Pelieu), 1967. Réédition Fayard, 1998, 46,80 €.








