Nouveau lundimatin papier débarque

« Blocus accidentel »

En première ligne du mouvement de manifestations réclamant #justicepourtheo, les lycéens étaient particulièrement irrités par le traitement médiatique de leur journée de mobilisation du 23 février.

Doc du réel - Cauchemardos - paru dans lundimatin#95, le 1er mars 2017

Depuis les révélations concernant les exactions commises ces dernières semaines par les policiers d’Aulnay-sous-bois, de nombreuses manifestations ont eu lieu, notamment en région parisienne.

En ce qui concerne Paris intra-muros, des rassemblements se sont tenus les mardi et mercredi 7 et 8 février à Ménilmontant (le premier réussissant à partir en manifestation sauvage), le jeudi 9 aux Halles et le mercredi 15 février à Barbès. Tous furent le résultat d’appels "officieux" (on pourrait dire "autonomes"), ayant circulé sur l’internet. Comme disait alors la presse, "les manifestants s’étaient donné rendez-vous sur les réseaux sociaux". C’est le même procédé qui fut utilisé ce jeudi 23 février, pour coordonner les blocages prévus par les élèves de différents lycées (principalement parisiens).

Il faut d’ailleurs noter l’absence flagrante des organisations syndicales ou politiques, de gauche ou d’extrême-gauche, dans ce mouvement #justicepourtheo. Aucune manifestation, à Paris, n’a été organisée de leur fait. Même l’événement de Bobigny, pourtant moins spontané, était à l’initiative de deux étudiants de Paris 8. Il y a eu certes le rassemblement du 25 février, organisé notamment par la CGT et la LDH, place de la République. Mais celui-ci, qui n’était pas le reflet d’un grand courage politique, fut perçu par beaucoup de participants comme une tentative flagrante de récupération par l’un des "organisateurs", habitué du genre : SOS Racisme.

Pour revenir à la journée lycéenne du 23 février, qui faisait suite à quelques blocages d’établissements lors de la rentrée (le 20), elle était donc prévue par les lycéens eux-mêmes, sans soutien ni de "leurs" syndicats (UNL, FIDL), ni d’organisations de moins-jeunes. En l’absence de "responsables" officiels, la préfecture de police en a désigné un : le Mili. Il est vrai que le Mouvement Inter-Luttes Indépendant (successeur du Mouvement Inter-Lycées Indépendant né lors du mouvement lycéen opposé à l’expulsion de Leonarda) avait eu le mérite de soutenir et de relayer les différents appels à mobilisation sus-cités. Certains de ses membres (présumés) ont donc été interdits de manifester par un arrêté du préfet Michel Cadot (rappelons que ce procédé est rendu possible par l’état d’urgence actuellement en vigueur).

Il faut voir dans cette opération préfectorale non seulement une tentative de s’attaquer effectivement au Mili - en tant qu’il est un relai, et un outil de coordination, efficace des initiatives de manifestations et blocage contre les violences policières. Mais aussi de réduire l’élan spontané né de "l’affaire Théo" à des manoeuvres de "groupes composés d’invidus déterminés, organisés, souvent masqués, violents et très mobiles".

C’est aussi de ce point de vue qu’il faut considérer certaines articles de presse parus à la suite de cette journée de blocages. Quelques médias ont en effet jugé bon, eux-aussi, de résumer le mouvement actuel contre les violences policière à sa seule incarnation Mili-esque (offrant ainsi à l’"analyse" de comptoir et à la répression une cible toute tracée). Ou plutôt à une caricature (maléfique, bien sûr) de ce qu’est réellement le Mili. Ce dernier devenant (pour Europe 1, par exemple) un mouvement antifasciste, dont les membres sont cagoulés, casqués, sans slogans, sans discours, s’attaquant au personnel des lycées

Le second effet d’une telle construction, est évidemment d’écraser la diversité et la spontanéité de ce mouvement (les manifestants étant réduits à l’état de moutons manipulés). Et d’occulter le fait qu’à la suite des actes ignobles commis par la police, les lycéens, à Paris et en banlieue, le jour comme la nuit, sont les seuls à se mobiliser durablement, malgré les intimidations (de l’administration ou de la police), les violences de la bac (notamment lors des blocus), et les dispositifs de nasse qui les empêchent de défiler.

Nous vous livrons ci-après, pour une plus ample compréhension de ce qui s’est déroulé cette semaine : une vidéo tournée par nos amis de DOC du réel sur les blocus lycéens ; un récit de cette journée trouvé sur Facebook ; et le résumé d’une polémique médiatique concernant les présumés "leaders" de ce mouvement contre les violences policières.

BLOCUS POUR THEO - 23 FÉVRIER - VIDÉO

BLOCUS POUR THEO - 23 FÉVRIER - RÉCIT

Puisque le Mili est accusé d’avoir fomenté cette journée de mobilisation (voir plus en détail ci-après), on peut légitimement se demander quel bilan il en a fait. On trouve justement sur sa page Facebook un récit, dont nous recopions ici quelques extraits :

Les blocages prennent forme très tôt à Paris où l’on dénombre facilement plus de 30 lycées bloqués par des lycéens et des étudiants venus en renfort au cas où la police interviendrait avec force, mais également en banlieue aux Lilas, à Gennevilliers, aux Ulis et dans de nombreuses villes.
De nombreux tags fleurissent sur les lycées ou abords : "Face à l’impunité policière, soyons ingouvernables", "Révolte pour Théo", "Justice pour Adama", "Face aux violences policières, riposte populaire", "La jeunesse baise la police, mais c’est accidentel", "Génération ingouvernable" et beaucoup d’autres phrases tout aussi poétiques.

Vers 9h30, des poubelles sont alignées sur les routes devant les lycées pour bloquer les axes routiers et dans certains cas elles sont incendiées comme à Voltaire, Bergson, Colbert, etc. A Voltaire, des CRS arrivent, gazent et reçoivent des cailloux et des bouteilles. Des groupes se dispersent dans les rues adjacentes pour rejoindre ensuite le lycée Dorian et aller place de la nation.
Au même moment, les lycéens de Paul-Valéry, Ravel et Boucher décident de rentrer dans deux supermarchés pour récupérer de quoi s’abreuver et se nourrir. Réappropriation de la production des grosses firmes transnationales.
[...]

Les lycéens, étudiants et autres personnes convergent place de la nation vers 11h. Désorganisation totale, mais on repère quelques banderoles : "Vengeance pour Théo" et "Tou-te-s plus intelligent-e-s que le plus haut gradé de la bac" (Sisi, B2O). De nombreuses pancartes et facilement 4000 personnes, loin des chiffres de la préfecture qui cherche à minimiser pour que la révolte ne s’étende pas à tous les lycées et facultés de France.

Au bout d’une demie heure, un cortège s’élance en scandant "tout le monde déteste la police" au rythme d’un tam-tam. La police empêche la manifestation de démarrer et de sortir de la place. [...]

Vers 12h, quelqu’un remarque que c’est possible de passer par une rue qui mène à Picpus. Une foule de plus de 1000 personnes s’engage, mais est coupée en deux, puis en trois, par la police. Des groupes de 100-200 personnes courent dans toutes les rues. Des banques et agences immobilières se font défoncer, quelques interpellations et toujours des tags. Les supermarchés ferment les grilles de peur de se faire vider leur stock. Un hélicoptère tourne au-dessus des groupes et l’heure de la dispersion est sonnée vers Daumesnil. Des centaines de lycéens sont toujours présents place de la nation.

GROUPE OBSCUR

A la suite de cette journée de mobilisation lycéenne, la radio Europe 1 a diffusé un genre de "reportage", à travers lequel elle prétend révéler qui est à l’origine du "mouvement contre les violences policières". Ce qui devient finalement la question "qui se cache derrière le Mili" ? Au delà du raccourci de fainéant "blocus=Mili", ce qui est édifiant ici c’est la description qui est faite des initiateurs présumés de la mobilisation lycéenne. Pour la journaliste Virginie Salmen, il s’agit d’un "groupe obscur" dont la "particularité" est "qu’ils n’hésitent pas à s’attaquer au personnel des lycées". Et la radio de relayer les propos de Philippe Tournier, président du syndicat des proviseurs :

Vous avez des jeunes qui arrivent cagoulés, avec des casques de moto, et qui lancent des poubelles et des barrières. Il n’y a pas de slogans, pas de discours, pas de mégaphone, personne pour haranguer les autres élèves… C’est de la violence pure

Le site de la chaîne LCI a aussi publié un long article sur la question des "Antifa", ici désignés comme les auteurs des appels à "manifester pour Théo". Pour ne pas donner plus de publicité aux propos de Guillaume Origoni (docteur en histoire contemporaine à Paris X) et Gilles Vergnon (historien) ici convoqués en tant qu’experts, nous ne reviendrons pas dans le détail sur cet article. Mais pour donner une idée de l’intelligence du propos sachez qu’il y est question de "fils et filles de bonne famille", d’"ultra-gauche", de "violence opportuniste", de "leaders" avançant "masqués" et bien sûr de "semi-clandestinité".

Pour juger de la pertinence de leurs propos, citons tout de même la conclusion :

Pour ces militants, l’Etat est par nature un instrument fasciste. "Mais historiquement ça ne tient pas debout car il n’y a pas de fascisme en France contre lequel on voudrait lutter".[...]

[Mais] à la question de savoir si le Front National est un parti fasciste, la réponse [des deux historiens] est unanime : "non".

Mais alors, faut-il arrêter d’utiliser le terme d’antifascisme pour autant ? "Oui", répond sèchement Gilles Vergnon. C’est un hommage du vice à la vertu, un détournement des termes. On utilise une formule qui a un certain prestige historique pour habiller des prises de position d’ultra gauche assez classiques. Ceux qui veulent lutter contre les extrêmes droites doivent avoir un nouvel logiciel".

Le Mili a répondu aux journalistes par communiqué, dont voici quelques extraits :

Vous vous demandez sûrement pourquoi nombre de manifestants vous détestent, vous prennent à partie ou n’ont aucune confiance en vous ? Pourtant la réponse est simple. Pour une écrasante majorité vous n’êtes que des supplétifs de la préfecture de Paris et ne faites que colporter ses dires sans jamais prendre le temps de vous renseigner ou de faire un travail de fond - oui, un travail de journalisme quoi.

[...]
L’appel à bloquer les lycées n’est pas venu de "nous" car ce "nous" n’existe plus et que cette page n’est qu’une simple plateforme pour relayer des luttes et les faire mûrir. Oui, ce n’est pas facile à comprendre, ça demande de creuser un peu la question et de ne pas s’enfermer dans la construction d’un pseudo ennemi intérieur radical qui vouerait une existence entière à la violence pour la violence en manipulant des jeunes.

La mobilisation autonome et indépendante des lycéens contre les violences policières a été exemplaire. Un texte rédigé par quelques lycéens et étudiants a été publié sur cette page simplement pour donner un peu de contenu comme beaucoup d’autres l’ont fait en tractant devant des lycées ou facultés.
[...]
[En réponse aux proviseurs :] Peut-être que les lycéens se masquent car vous les menacez de les exclure pour un blocage ? Peut-être qu’ils en ont marre des caméras à chaque coin de rue et aux entrées des établissements ? Peut-être que la défiance vis-à-vis de la police se développe de plus en plus ? Peut-être que si le 15 septembre vous n’aviez pas demandé à des flics de venir empêcher des blocus à l’aide de flash-ball la situation serait différente ? Tout un tas de questions qui ont l’air plus logique que de mentir consciemment en cherchant à nier le caractère d’une mobilisation.

Au passage quelques slogans pour vous instruire : "Tout le monde déteste la police", "Flics, violeurs, assassins", "police partout, justice nulle part", "Zyed, Bouna, Théo & Adama, on n’oublie pas, on ne pardonne pas" et bien d’autres.
On remercie LCI de s’inquiéter pour les anciens membres du Mili, mais nous ne sommes pas reclus, ni une conspiration secrète vivant dans la clandestinité, pour la plupart scolarisés au lycée ou à la faculté, d’autres travaillent ou font des activités diverses, avec des galères de jeunes comme les autres et c’est ça qui fait notre force d’appel : être des jeunes comme les autres qui ont décidé de se bouger pour essayer de vivre autrement car ce monde ne nous convient pas.

[...]
Le jour où vous serez là quand des collectes pour les migrants sont organisées, des manifestations qui se passent sans heurts, des barbecues pour que les gens se rencontrent, des tournois de foot solidaire, des concerts pour aider telle ou telle lutte, dans les lycées et facultés pour questionner les véritables problèmes, lorsque des discussions théoriques sont organisées, bref, partout où vous n’êtes pas car vous voulez simplement faire le buzz et le buzz vous conduit à légitimer un parti tel que le front national (askip c’est plus un parti fasciste donc on s’en fout hein bande de charognards d’universitaires), peut-être qu’on pourra vous appeler autrement que des ’charognards’. Bande de merdes.

Pour ajouter du crédit à ce communiqué du Mili, il faut ajouter qu’un de ses anciens membres avait pris la peine de répondre le matin même des blocus à StreetVox afin de faire entendre un de ces "discours" dont la journaliste d’Europe1 notait l’absence.

Il y explique des choses aussi simples et compréhensibles que :

L’affaire Théo vient après des dizaines d’années de violences policières, après Adama Traoré, mais aussi la loi travail. Pendant les mobilisations, beaucoup de lycéens parisiens se sont rendus compte pour la première fois que la police pouvait être violente, et injustement. [...]

Mais la différence c’est que les petits blancs du centre connaissent seulement la répression policière quand ils vont en manifestation. Un jeune qui vient des quartiers populaires peut connaître toutes ces violences juste par le fait de descendre de chez lui, d’exister dans l’espace public.

On a eu d’autres illustrations de cette violence de la police pendant les rassemblements en soutien à Théo à Paris et en banlieue. Notamment à Bobigny où, contrairement à 2005, des jeunes des cités et villes d’Ile-de-France ainsi que des Parisiens s’étaient réunis devant le TGI. Ces événements nous ont poussé à appeler au blocus.

Ou cette prophétie :

C’est certain, les politiques et les médias mainstream vont décrédibiliser notre mouvement. C’est toujours la même chose. Quand des lycéens font une manifestation, on dit, « ils ont envie de rater les cours ». Quand c’est des jeunes de banlieue, « ils ont envie de foutre la merde ».

A partir de trucs extérieurs, comme la manière de s’exprimer, un langage « de jeunes » ou « de cité » par exemple, on nous enlève toute légitimité. En fait, on a nos propres moyens d’expression, qui ne rentrent pas dans les cases. Les lycéens ils vont pas écrire des lettres ouvertes dans les journaux, par exemple. On est dans un sentiment spontané.

PRESSION ADMINISTRATIVE ET POLICIÈRE

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25 avr. 17 Mouvement 2 min
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