Après le quart d’heure d’attente réglementaire, notre cortège se met en branle et, après avoir traversé le hameau de Barnenez, désert lui aussi, s’effiloche le long du sentier incliné qui rejoint le GR. Dans nos sacs : quelques vivres pour pique-niquer, à boire et, pour certaines, les ouvrages de Blanqui. Car, à en croire le texte de présentation de la soirée, il est question que nous fassions entendre, face à ce qui fut sa prison, le texte même – météorite littéraire et métaphysique – qu’il y écrivit : L’Éternité par les astres.
Le ciel se couvre lentement, nous laissant peu d’espoir d’entrevoir les constellations, quand bien même il se déchirait encore çà et là, une demi-heure plus tôt, recouvrant les eaux de la baie de flaques de vif-argent.
Après avoir pris soin de laisser quelques flèches imprimées derrière nous, pour guider d’éventuelles retardataires, notre petite communauté descend sur la grève, face à l’île Stérec. C’est là, dans les galets, à quelques mètres à peine du clapot de la mer, que les organisateurices de la soirée nous invitent à prendre place.
Après un rapide rappel de ce qui nous attend, et alors que le jour entame son déclin, on nous annonce que le buffet est ouvert. Longue vie aux auberges espagnoles ! Les plats, d’une appétissante variété, passent de main en main et de bouche en bouche. Deux retardataires justement nous rejoignent à ces joyeuses agapes. Au loin, masquant les toits de Carantec, le fort, épave dans le jour déclinant, nous présente déjà sa face d’ombre. Mais c’est un autre phénomène astronomique qui va retenir toute notre attention : celui de la marée.
Depuis notre arrivée, l’île Stérec est coupée du continent par une large passe d’eau grise. Or cette île a la particularité, à la marée descendante, de se raccrocher à la pointe de Barnenez par un cordon de sable et de galets, de ceux que les géographes nomment « tombolo », dont le fin croissant se découvre avec le jusant. Justement, les organisateurices de la soirée nous expliquent que notre heure de rendez-vous, tardive il est vrai, a été fixée en fonction de ces contraintes – ceci afin de nous offrir peut-être la possibilité, à une heure toutefois plus qu’incertaine, de pouvoir en entreprendre la traversée. Manière de rappeler que cette première soirée des Rivages en feu était annoncée, en plus du pique-nique et des lectures prévues, comme une « expédition nocturne ».
Nos estomacs rassasiés, le passage est toujours infranchissable et rien ne permet de présager qu’il se libérera avant la fin de la nuit. Ce sont les lois de l’univers qui en décideront. N’importe, c’est le moment choisi pour un bref exposé biographique sur Louis-Auguste Blanqui, sa détermination politiques, ses années derrière les barreaux et les conditions d’écriture de L’Éternité par les astres. Car cet ouvrage – le seul publié de son vivant – fait figure de mystère, et ce mystère, nous explique-t-on, l’IGI a bien l’intention de lui consacrer un peu de son énergie investigatrice en l’abordant, chose rarement entreprise jusqu’à présent, par son versant proprement géographique. Ce sont donc de curieuses considérations sur le rocher du Taureau, son nom, sa situation, son statut d’écueil marin et les qualités qui caractérisent ce genre de lieu de relégation, qui nous occupent encore un temps.
Après avoir pris la mesure de ces enjeux, ce sont des extraits de la biographie de Gustave Geffroy, Blanqui l’enfermé, qui résonnent à nos oreilles, alors que le fort du Taureau poursuit sa noyade dans le noir. Nous suivons l’Insurgé, depuis sa prison de Cahors, de gare en gare, d’étape en étape, jusqu’aux rives envahies de brume de la baie de Morlaix. Vient le moment de la traversée – Blanqui demande si on a prévu de le jeter à l’eau – et l’arrivée sur le rocher. Le biographe ne cache rien des terribles conditions de captivité de ce prisonnier hors-norme et des interrogations qui le torturent, au moment même où la commune de Paris est décrétée, à propos de l’état du pays.
Les organisateurices, pour nous tenir en haleine et nous introduire au deuxième temps de cette soirée, stoppent leur lecture au moment même où Geffroy évoque l’écriture de L’Éternité par les astres.
Nous tournons nos regards. Malgré un coefficient de marée de 71, l’estran s’est généreusement découvert. La baie est plongée dans les ténèbres, à l’exception de quelques fanaux qui clignotent çà et là, annonçant un phare, une ville, une embarcation perdue dans les eaux ténébreuses. Un éclaireur se lève, disparaît dans l’ombre pour s’approcher de la mer. Quand il revient : Miracle ! Le tombolo est découvert : l’île Stérec nous tend les bras. Car c’est là-bas, au plus près du fort du Taureau, que nous avons justement rendez-vous avec l’infini.
C’est le moment d’un petit remue-ménage. On quitte le cocon de confort qu’on s’était fabriqué dans les galets, on range les reliefs du pique-nique à la lueur des frontales, quelques camarades, recrus de fatigue, quittent notre petite communauté et reprennent le chemin du GR. Quant à nous, nous nous réunissons, les huit que nous sommes, devant le seuil du tombolo, encore coupé de la plage par une étroite langue liquide. Las ! nous la bravons d’un saut et – hardi, moussaillon – nous voilà prêts à aborder l’île Stérec, dont les lignes, d’un noir absolu, s’enfoncent dans le trou croissant de la nuit.
Nous marchons sur ce pont suspendu, avec le gris du ciel pour seule boussole (ayant fait le choix collectivement de nous passer d’éclairage). Bientôt, la masse de l’île nous surplombe et c’est à la faveur d’un passage caché dans la végétation que nous prenons pied sur sa masse rocheuse.
Ensuite, c’est comme un chemin dans un rêve. Sur les pas des organisateurices, qui évoluent là comme des mulets dans le chenal de l’île de Batz, nous longeons une masure baignée d’ombre, pénétrons dans une épaisse forêt de fougères, longeons la roche nue de hautes falaises, nous faufilons entre des saules aux troncs enchevêtrés. Quelqu’un dit : « C’est comme si on était dans plusieurs lieux à la fois. » Et c’est là que nous découvrons l’entrée de la caverne.
C’est une bouche énorme, creusée dans le roc, qui nous jette son souffle froid au visage. Nous nous figeons d’effroi. Les organisateurices restent de marbre et tendent le doigt en direction de la béance. Et comment rendre compte de ce que nous avons ressenti, à ce moment-là ? « On est où, là ? demande quelqu’une. – Dans l’IGI ! » lui répond quelqu’une d’autre.
Nous mettons un pied dans les ténèbres et, rassemblées sous la terre, bravant l’ombre, nous progressons dans cette galerie de pierre froide, telle une assemblée de passe-muraille, laissant derrière nous des salles aux murs bétonnés et des blocs de granite tombés du ciel. Et qui sait quel quarteron de pirates nous attend de l’autre côté de ce fabuleux passage secret ?
Après ce temps suspendu, entre réalité et fiction, la galerie s’ouvre et, découpée dans un mur de parpaing, une porte nous rend à la nuit. Dans un cirque ouvrant en grand sur la baie, la nuit épaisse nous oblitère toute vue sur le fort et les côtes léontines. C’est le vent qui nous accueille, un vent tiède et joueur qui nous tanne de passer un moment avec lui. Quelqu’une ayant découvert, au milieu d’un chapelet de ruines ensevelies sous la végétation, une manière de petit amphithéâtre, nous nous serrons là, blottis les unes contre les autres, les cheveux chahutés par les rafales. Et soudain, sans qu’on puisse vraiment discerner la bouche d’où il s’échappe, le texte de L’Éternité par les astres s’élève au-dessus de nous.
« L’univers est infini dans le temps et dans l’espace, éternel, sans bornes et indivisible. Tous les corps, animés et inanimés, solides, liquides et gazeux, sont reliés l’un à l’autre par les choses même qui les séparent. Tout se tient. Supprimât-on les astres, il resterait l’espace, absolument vide sans doute, mais ayant les trois dimensions, longueur, largeur et profondeur, espace indivisible et illimité. »
Dans ces étendues invisibles à nos regards, il y a des galaxies qui naissent et qui meurent, des tourbillons d’étoiles, des nébuleuses, des comètes, des planètes et leurs ménechmes – ou sosies. Il y a Blanqui aussi, dans ce monde et dans les autres. Les Blanqui du passé, ceux du futur et ceux qui, ailleurs, sont toujours dans leurs geôles, au moment même où nous faisons vibrer ces lignes, couchant sur le papier ces phrases qui ont déjà été écrites des millions de fois.
Plus tôt dans la soirée, alors que nous étions encore assis dans les galets, l’un des organisateurs avait émis cette hypothèse iconoclaste : pour libérer Blanqui, il fallait paradoxalement le remettre dans sa geôle, il fallait supposer qu’il était là, enfermé de toujours, et que depuis cette vigie il nous observait, lui dedans et nous dehors, et du même coup nous obligeait. Il fallait remettre Blanqui dans le fort du Taureau pour faire advenir dans le futur, ce qu’il avait échoué, ici-bas, dans le passé, à accomplir.
Bientôt les mots se dédoublent, se démultiplient, se détachant du texte où ils étaient jusque-là assignés à résidence. Leur écho brouille toute frontière entre le proche et le lointain, l’ici et l’ailleurs, et alors qu’un lecteur ou une lectrice continue de nous en dérouler la prose, nous nous retrouvons projetées dans un monde autre, à des infinités altimétriques du point où nous sommes, ceinturées de planètes toupillantes et de conflagrations cosmiques. Blanqui, seul au milieu de ce maelstrom, tel un chef d’orchestre démiurgique, entrechoque les mondes morts des révolutions perdues vers l’infini, pour faire germer les révolutions achevées des mondes futurs. Tout se mêle, le bruissement des rafales dans le lierre, nos corps appesantis par la fatigue, les mots qui disent l’univers et la répétition de tout, le grattement de la plume de Blanqui sur le papier.
Et puis, d’un coup, le silence. Le vent continue de nous tourner autour, comme s’il cherchait à se concrétionner en tornade pour nous faire à nouveau décoller de terre. Mais nous sommes bien rivées à notre banc de briques, calfeutrées dans ce cirque de rien du tout, et c’est le vent encore qui, dans une grande gerbe blanche, pulse subitement vers le ciel, balayant les étendues des planètes, s’agrégeant aux rivières lactées et aux torrent galactiques. Au-dessus de nous, les nuages évanouis et toutes les étendues de l’univers.
Au moment de se lever, l’une de nous désigne un faisceau de lumière, en contrebas, au niveau du tombolo. Quelqu’une vient à notre rencontre. Faut-il s’en réjouir ? S’en inquiéter ? Par prudence, nous revenons furtivement sur nos pas, organisant une queue-leu-leu désordonnée dans le tunnel, puis foulant ce vaste tapis d’aiguilles de pin, trouée partout de crosses de fougère, qui ici recouvre le roc. La source lumineuse est à l’arrêt, dans un creux de l’estran. Peut-il s’agir d’un braconnier ? D’un ostréiculteur occupé à quelque mystérieuse tâche nocturne ? Ou d’un écho, dans un monde parallèle, de notre propre équipée ? Hâtant le pas, nous quittons le cocon de l’île et reprenons pied sur le sable et les galets. Quelques instants nous suffisent pour parcourir le croissant du cordon littoral, laissant cet inquiétant cyclope lumineux, son œil inquisiteur braqué sur nous, dans notre dos.
Nous retrouvons la plage et notre cercle de pierres, où nous récupérons quelques affaires abandonnées là à dessein. Il est beaucoup plus tard que prévu. Nous reprenons diligemment le chemin des hauteurs, marchant à bon pas sur le sentier et c’est quand nous arrivons au sommet de la pointe, sur le grand parking vidé du hameau de Barnenez, que nous faisons enfin face à la lune. Elle est là, victorieuse, elle ne nous a jamais paru aussi juteuse et dorée. Nous apprendrons le lendemain qu’il s’agit de la « pleine lune des fraises » – lune basse et teintée de rose. Quelques jours plus tôt, c’était la pluie de météores des Ariétides qui, au plus fort de son averse, ensemençait le ciel de ses chapelets d’étoiles filantes.
Nos véhicules, assoupis, nous attendent devant l’entrée du cairn. C’est le moment de comprendre que ce qui vient de se passer, ici et maintenant, s’est déjà passé mille fois – et se passera encore et encore et toujours. Vertige galactique. Mais les yeux bâillent et les corps tombent. Après un dernier au revoir, chacun se hâte de mettre le contact pour aller rejoindre son domicile et, lové dans quelque nid douillet, continuer de rêver sous les planètes et les galaxies qui dérivent, se rencontrent et, suivant la baguette de Louis-Auguste Blanqui, se heurtent incessamment dans l’infini.
Institut de géographie imaginaire



