Aux désemparés, aux désespérés, aux laissés-pour-compte

Dyna Mythe

paru dans lundimatin#335, le 21 avril 2022

Ces derniers mois et ces dernières semaines, nous avons très peu abordé, dans les pages de lundimatin, la question de l’élection présidentielle à venir et désormais en cours. A vrai dire, ce choix éditorial tacite était moins affaire de conviction ou de dégoût personnel que de désemparement. Qu’y a-t-il à dévoiler lorsque tout se présente déjà à nu ? Que reste-t-il à dire ou écrire lorsque les mensonges les plus lamentables exposent fièrement leur vérité ? Que vaut une énième analyse politique lorsque tout l’espace public et médiatique est déjà saturé de cette ultime expression de l’impuissance : le commentaire. Il reste bien ce petit quelque chose : le calcul du moindre mal, la raison du moins fort, l’isolement de l’isoloir, la responsabilité, la culpabilité, le sermon. Bon. A toutes fins utiles, nous pouvons recommencer par ce en quoi nous croyons vraiment, en l’occurence qu’à tout cela et dans le fond, nous n’y croyons plus. À la suite du rafraîchissant Démouchecrassie, D. Mythe nous a transmis ce texte en guise de rappel.

Nous débarrasserons-nous de nos illusions fatiguées ?
Depuis longtemps, le système électif produit ce que la politique démocratriche fabrique de pire : des pouvoirs solitaires reposant sur des arithmétiques risibles. De septennats en quinquennats, nous ne cessons de nous étonner de la constance quasi invincible avec laquelle le pouvoir est conservé dans les mêmes mains et, en dépit de ça, nous succombons avec la même persévérance aux sirènes de la révolution par les urnes. Notre étonnement a sérieusement de quoi étonner. Que faudrait-il de plus pour que nous apercevions la supercherie quand elle s’offre presqu’en plein jour ? Ils ont tout. Les radios publiques et la plupart des radios privées, les télévisions et une grande partie de la presse auto-censurée, les instituts de sondages qui décident des candidats « sérieux », les institutions politiques qui les portent au pouvoir et les y confortent, des budgets de campagnes électorales insolents, aussi le monopole de la violence légale lorsque les choses commencent à déraper, et même des candidats fantoches qui au passage s’en mettent plein les fouilles en déboussolant les grandes orientations du débat. Également, ne l’oublions surtout pas, cet infâme droit si peu démocratique que le prince s’arroge de ne pas descendre dans l’arène pour débattre et défendre son bilan quinquennal parce qu’il devine que le temps tourne à la mauvaise pluie.

Alors, par quel miracle pourrait-il sortir quelque chose d’autre de ce système électif ? Par quel extraordinaire concours de circonstances un candidat subversif pourrait soudainement surgir ? Encore heureux qu’ils réussissent à passer l’antichambre du premier tour pour se hisser jusqu’au cercle truqué du second ! Puisqu’il suffit de moins d’un électeur sur 5... Les mêmes causes produisant les mêmes effets, dès le départ, tout est joué. Les mêmes tours de passe-passe, les mêmes trucs, les mêmes slogans. Faire barrage, front républicain, vote utile, dangers des extrémismes, etc. On connaît la chanson par cœur.

A la longue, c’est l’irréversibilité du désespoir qui guette.
Il faut assumer notre profond pessimisme en matière d’élections au lieu de lorgner sur la prochaine échéance comme le ferait l’alcoolique dépité devant son prochain verre. Cette très ingénieuse mécanique ne peut être désavouée. Le système électif, tel qu’il est, est une colossale machine de privation de la souveraineté. "Le droit de vote qui t’est donné est le droit que j’ai ensuite de te faire taire". Une fois compris cela, le problème change du tout au tout. Non plus, quand cette machine produira-t-elle ce dont elle nous prive – de la souveraineté - ou encore quand le système électif nous sera-t-il rendu ? Mais plutôt, allons-nous cesser de croire ? Réussirons-nous à abandonner cette vieille idée que « mandat » rime avec « autorité bien fondée » ? Si le dormeur doit être réveillé, combien de fois devra-t-il être pincé ?

Alors, ingurgitons et digérons lentement : la légalité de l’élection ne fait pas sa légitimité ; cette machine à fabriquer de l’autorité n’existe désormais que pour mettre la souveraineté à la porte et chasser toute forme menaçante de légitimité. Ni plus, ni moins. Et jouer le jeu électif, c’est l’accepter. L’accepter, c’est le perdre. Pire, c’est lui donner un semblant de légitimité. En quelques mots : c’est jouer leur jeu. Forcément, n’éclatera au grand jour ce simulacre de légitimité que lorsqu’il n’y aura presque plus personne pour jouer autour de la table.

Quand nous abstiendrons-nous ?
S’abstenir c’est s’obliger à regarder ailleurs pour rendre possible la modification de son régime de croyance, autoriser l’apparition d’autres modes d’agir. La chose n’est pas facile parce que cela passe forcément par le deuil de ce que l’on remplace. Faire mourir quelque chose en soi pour que naisse un possible. Alors oui, renoncer aux urnes peut laisser ce goût très amer de grande impuissance puisqu’on se défait de cette minuscule part d’expression que l’on prenait pour de la souveraineté. Alors oui, on se sent véritablement citoyen nu, précaire et désemparé. Mais non pas dépolitisé.

S’abstenir, c’est éprouver un grand vide. Désertion de l’isoloir. Abandon de cette idée toujours malheureuse de la démocratie, c’est-à-dire désacralisation de la représentation. Également ce vide linguistique. Que mettre derrière ce mot de « démocratie » ? Vit-il encore ? Point d’aveuglement, notre obsession pour le système électif a rendu borgne toute autre façon de dire et de vivre la démocratie. À ce point qu’il faudrait presque lui substituer un autre mot que celui-ci, souillé, tordu, perverti. Cependant, nous ne laisserons pas ce beau mot aux porcs du capital, aux ordures écocidaires et aux macronistes de tout poil. Pour se réapproprier linguistiquement (mais pas seulement) le « démocratique », il ne faut pas y aller par quatre chemins. S’abstenir, c’est cesser d’espérer et d’attendre de la verticalité invariablement menteuse, détourner le regard des programmes factices, refuser le ’prêt-à-voter’. Car on ne trouvera là-dedans que des recettes ou des boîtes à idées pour occuper l’apéro en période de campagne présidentielle.

La Solution comme idéal politique.
Pour mieux comprendre, rappelons l’incessante objection : « Quelle Solution proposes-tu ? Que mets-tu à la place ? ». La vivacité irréfléchie avec laquelle est affichée cette objection-injonction de la « Solution » en dit long sur la déformation et le conditionnement de nos subjectivités politiques. L’éducation à la citoyenneté fait mouche ; l’école et les médias ont réussi… La grande question, à peine dissimulée derrière celle-ci, est de savoir Qui décide. Elle se présente en plus comme une question technique, un casse-tête insoluble : comment fera-t-on tenir 50 millions de citoyens dans l’hémicycle ? Faut-il réunir à chaque instant tous les citoyens pour voter ? Notre incapacité à imaginer ce que pourrait être une vie démocratique sans représentants paralyse la plupart de nos réflexions [1]. C’est souvent de cette manière que la question technique élude la question démocratique jusqu’à nous faire basculer dans sa contradiction. « Qui seront les faiseurs de solutions ? » Traduisons : « Qui seront les maîtres ? ». Cette ultime question admise à demi-mot est le résultat d’une imagination politique rendue inféconde. Nous avons désappris la démocratie et on nous y a bien aidés [2].

Réapprendre l’acte démocratique.
Venir à bout de la Solution comme idéal serait une belle avancée parce que cela constitue une bonne partie du problème : aucune réponse toute faite et proposée par d’autres (politiciens, experts et consultants grassement rémunérés, etc.) n’est de nature démocratique. Il y a même dans la Solution comme idéal une attente profondément anti-démocratique parce que derrière, il y a, tapie dans l’ombre, la figure du « grand homme » qui sait et voit loin, à la manière du patriarche Moïse guidant les Israélites ou même d’un de Gaulle valant bien à lui seul le peuple français ; et peut-être aussi l’aveu à demi-étouffé de l’ignorance-incompétence de tout-un-chacun en la matière. Saurais-je décider si j’avais à décider ? Cependant, la question n’est effrayante que si on reste dans une logique de la Solution comme idéal. Dans la démocratie comme idéal, au contraire, s’il y a du grand homme, il est en chacun de nous, ou pour être plus juste, entre chacun de nous. Pour le dire d’une autre façon, d’un point de vue démocratique, le grand homme est aisément substituable parce que la multitude, qui est de nature interstitielle, est meilleur juge. Le génie démocratique court partout parce qu’il n’est nulle part. Du coup, dans la démocratie comme idéal, la question n’est plus « Qui décide ? Qui sera le maître ? » mais « Comment faire pour que quelqu’un ne décide pas ? ».

Toute décision ou orientation doit venir des autres et de soi. Qui dit démocratie, dit gestation et accouchement d’un ’nous’. Et lors de cette gestation, ce sont précisément les manières de s’entendre sur les problèmes qui définissent, en premier lieu, l’acte démocratique. Tout le reste ne vient qu’après. On l’aura compris, une définition du démocratique ainsi que sa compréhension ne peuvent donc être établies que démocratiquement, seulement si nous tâtonnons ensemble, si nous nous égarons à plusieurs, si nos rencontres sont des expériences partagées. Le chemin est à faire et nul ne peut le faire seul, nul peut le faire pour nous. Sinon, comme l’avertit Diderot réfutant Helvétius, « les sujets ressemblent à un troupeau qu’on conduit dans de gras pâturages ». Nul besoin de pasteur, de « président jupitérien » ou « d’hyper-président », nous ne sommes pas des animaux d’élevage.

Il est vrai que cette manière de faire démocratie prend du temps. Beaucoup de temps et d’énergie même. Il y a aussi le risque du désaccord et du statu quo. Tout cela sert la rhétorique de la Solution comme idéal, notamment dans une époque où la temporalité est soumise au productivisme, à la rentabilité à court terme, à l’efficacité à tout prix. Cette objection est très sérieuse, mais suffit-elle à sacrifier l’idéal démocratique ? Chacun jugera en son âme et conscience. Mais, par pitié, qu’on ne nous vante plus le système électif démocratriche sous couvert d’idéal démocratique.

« On est là ! On est là ! Même si Macron ne veut pas, nous on est là ! » @
Le système démocratriche a de beaux jours devant lui. Les institutions peu à peu dévoyées y travaillent sans relâche. Surtout par les temps funestes qui courent. Alors, à défaut de légitimité, la machine élective en fabrique. Elle en produit encore et encore pour toujours lui tordre le cou.

La réappropriation de la vie démocratique est redressement. Dans son redressement, elle fait face à ceux qui la nient et résiste à ceux qui la réduisent au silence. Pour habiter, elle n’a d’autre choix que de se manifester et pour se manifester, elle se fait aussi manifestations. Faute d’existence institutionnelle, elle occupe des espaces dont personne ne veut, elle remplit des vides que personne ne voyait jusque-là. Elle imagine et invente. Elle dérange. Elle défait. Elle trouble. On n’en veut pas. « Qu’ils aillent plus loin ! Qu’ils rentrent chez eux ! ». Cependant, les laissés-pour-compte ne rentrent plus à la maison, ils n’allument plus leur poste de télévision depuis longtemps, ils ont délaissé la solitude des isoloirs, ils boudent déjà les injonctions des faiseurs de solutions, ils ne se tiennent plus sages. Ils savent que pour vivre démocratiquement, il ne faut en demander la permission à personne.

[1Certains voient dans la « constituante » une porte de sortie très raisonnable. A ceci près que, en raison de la confiscation de l’appareil électif, la faisabilité de cette issue par les urnes est actuellement nulle.

[2Certes, diront certains, des maîtres pour le temps d’un mandat seulement, des maîtres que nous nous donnons à nous-mêmes, sont-ils encore des maîtres ? Ici, la terminologie importe peu. « Gouvernant » plutôt que « maître » ne change rien à l’affaire, ce sont toujours les mêmes pouvoirs solitaires obéissant aux intérêts d’une minorité.

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