Petite histoire du nucléaire iranien

Pourquoi la décision de Trump de sortir de l’accord de 2015 peut potentiellement déstabiliser la région

paru dans lundimatin#159, le 4 octobre 2018

Daniel Yergin écrit dans Les hommes du pétrole que l’or noir est à la fois « une bénédiction et un fardeau » pour les pays qui en possèdent des gisements, mais surtout « un facteur perpétuel de crise ». C’est particulièrement vrai dans le cas de l’Iran. De la découverte du premier gisement en 1907 à la révolution islamique de 1979, l’histoire de l’Iran se confond avec celle des ingérences étrangères ayant pour volonté le contrôle de ses ressources. Mais à partir de la Révolution Iranienne de 1979 c’est une autre source d’énergie qui sera sujet de discorde avec l’étranger : le nucléaire. Nous allons essayer dans cet article de remonter le fil historique de l’atome en Iran depuis la fin de la seconde guerre mondiale et de comprendre en quoi la décision de Donald Trump de sortir de l’Accord de 2015, visant à un gel du programme nucléaire pour vingt cinq ans, peut potentiellement déstabiliser la région.

En 1953, le premier ministre Mossadegh est renversé par un coup d’État après qu’il ait eu deux ans plus tôt l’initiative de nationaliser la production de pétrole. Quelques années auparavant, le Venezuela (1947) et l’Arabie Saoudite (1950) avaient réussi à imposer aux majors étrangères le système du fifty / fifity : une répartition plus équitable des profits du pétrole entre le pays et les compagnies étrangères qui l’exploitent.

Si les américains n’étaient pas partant au début pour renverser Mossadegh, Truman annonçant aux anglais qu’il ne soutiendrait jamais ce coup d’État, tandis que son ambassadeur américain à Téhéran Henry Grady qualifiait l’idée de « pure folie », tout change avec l’arrivée début 1953 à la Maison-Blanche du républicain Eisenhower et du nouveau patron de la CIA adepte des actions secrètes et des coups tordus Allen Dulles. Officiellement les américains soutiennent Mossadegh, qui sera même élu Homme de l’année par le Times en 1951. Tandis qu’officieusement, l’alliance du premier ministre iranien avec le puissant parti communiste Tudeh, fait craindre aux américains une ingérence soviétique dans la région, envisageant par là un « effet domino » faisant passer 60% des réserves de pétrole du « monde libre » aux rouges. En Juillet 1953 donc, Churchill et Eisenhower approuvent l’opération Ajax, visant à déstituer Mossadegh « par tous les moyens nécessaires ».

Instrumentalisant les forces religieuses et monarchistes, l’Iran en vient donc à perdre le premier ministre démocratiquement élu et surtout l’opportunité de profiter plus justement des royalties de ses ressources. Car l’Angleterre ne pouvait décemment pas laisser le pétrole iranien aux iraniens, elle, qui avait fait reposer sa puissance navale sur les gisements de brut perses dès 1911 abandonnant au passage le charbon gallois [1].

Une fois Mossadegh destitué, et l’homme de paille Zahedi nommé premier ministre par les américains (choisi pour ses sympathies nazis, il avait ainsi peu de chances de passer pour un laquais de l’Occident), ce denier décrète la loi martiale pour trois ans et réalise ce que l’on attend de lui et qu’une puissance non-coloniale comme les États-Unis ne pouvait se permettre : envoyer les opposants en prisons, anéantir le Tudeh. Il fallu attendre 2009 pour que Barack Obama reconnaisse le rôle des États-Unis dans cette destitution et surtout la déclassification d’archives secrètes en 2013.

En 1954 donc les américains renégocient les contrats concernant le pétrole perse. Contrats qui resteront en vigueur jusqu’à la révolution islamique de 1979. C’est désormais un consortium de compagnies pétrolières qui achètera et commercialisera le pétrole. L’Anglo Iranian Oil Company (compagnie étatique, créée à l’initiative de Churchill détenue en majorité par l’État anglais) est dissout pour prendre le nom de British Petroleum (BP). Les anglais devront désormais se contenter de 40% des parts. La Royal Dutch Shell (anglo-néerlandais) obtient 14%, et la compagnie française des pétroles (ancêtre de Total) 6% [2].

Pendant un quart de siècle le Shah va devenir le « gendarme du Moyen-Orient », un bastion contre l’expansionnisme soviétique et le gardien d’une des plus grandes réserves pétrolières du monde. En Occident, on parlera d’un ’autocrate éclairé’ plutôt que d’un dictateur, aspirant à la démocratie - mais sans jamais y arriver ; d’un ’réformateur’ soucieux de guider son peuple vers un avenir économique et son pays vers l’industrialisation. Pendant un quart de siècle, l’industrie pétrolière exportera 24 milliards de barils assurant la prospérité économique du pays, et en faisant un des plus développés du Moyen-Orient. Une génération d’iranien allait grandir dans un pays dont le souverain avait été placé là par les USA et où la Savak, la brutale police politique, avait été formée par la CIA [3].

Atoms for Peace

En 1953 le président Eisenhower lance le programme Atoms for Peace visant à développer dans le monde les usages civils du nucléaire. Pour le Shah, adhérer à ce programme est une façon de rompre avec l’assujettissement énergétique et d’affirmer son indépendance politique. En 1959 est crée à Washington le Teheran Nuclear Research Center visant à développer les échanges entre les deux pays. Les américains amènent le nucléaire (les machines, le savoir, les ingénieurs et la matière fissile) les iraniens l’argent. Les français rentrent dans la danse. En 1961, le Shah visite le CEA. En 1973, avec le premier choc pétrolier, les recettes de l’État iranien augmentent brutalement. Le nucléaire, comme l’achat d’armes pour l’Arabie Saoudite, devient une façon de recycler les bénéfices pétroliers, d’économiser sur la consommation intérieur et donc de favoriser l’export. Pourtant le Shah, bien qu’assuré du soutien américain, pense déjà à la bombe.

En 1974 avec l’accord de Nixon, Giscard fraîchement élu fait visiter Marcoule au Shah. La France s’engage à vendre des centrales Westinghouse (technologie américaine) via Framatome. En décembre, Jacques Chirac signe à Téhéran l’accord Eurodif. Le consortium réuni la France, la Belgique, la Suède et l’Espagne. Eurodif est détenu par 25% par Sofidif, société franco-iranienne pour l’enrichissement d’uranium, fondé par la Cogema (60%) et l’Iran. Au final donc 10% pour Téhéran. L’Iran, sorti grandi du choc pétrolier de 1973, avance l’argent. Un milliard en 1976 pour le site d’Eurodif, puis avec l’accord de Washington quatre milliards à divers prestataires allemands, pour des centrales livrables en 1981. En 1975 un nouvel accord est signé avec Henry Kissinger pour six milliards de dollars. Puis avec Gérald Ford un contrat de dix milliards pour des technologies de General Electric et Westinghouse. A Washington, les faucons (Chesney, Rumsfeld, Wolfowitz, Bush Senior), qui trente ans plus tard allaient déclencher la guerre en Irak de 2003, sont partisans de ces accords. « L’Iran est un pôle de stabilité dans un océan trouble » déclare en janvier 1978 Carter, il fallait chérir cet allié.

Nucléaire civil et militaire

Mais le nucléaire civil et militaire sont indubitablement liés. Ce que cherchent les pays arabes derrière l’indépendance énergétique promise par l’atome, c’est aussi la bombe. Après la seconde guerre mondiale, les américains, les soviétiques, la France, la Grande-Bretagne, et la Chine accèdent chacun à leur tour à la bombe atomique. Tous découvrent le concept de dissuasion, et tous savent qu’ils ne se frapperont pas mutuellement. Les pays arabes, producteur de pétrole cherchent à s’unir, en dehors de l’hégémonie des deux blocs, et à acquérir l’arme atomique. L’URSS et les USA, mèneront une guerre d’influence au Moyen-Orient, et s’appliqueront à rendre ce scénario d’indépendance arabe impossible.

Au début des années 1970, les pénuries pétrolières se multiplient. Mais il s’agit de pénuries organisées, pas de manque, visant à créer une raréfaction artificielle pour influer sur le court des prix. Le premier choc de 1973 et l’augmentation vertigineuse du prix du baril, signant la fin des Trente Glorieuses, ne résultant en rien d’une « pénurie » mais seulement la fin du pétrole « bon marché » c’est-à-dire facile à extraire. Les pays occidentaux, au premier rang desquels la France et le Japon, vont alors développer le nucléaire pour réduire leur dépendance au pétrole arabe. C’est le plan Messmer de 1974 en France qui prévoit la construction de près de 200 réacteurs. « On n’a pas de pétrole mais on a des idées » déclare Giscard en 1976, incitant les français à se coucher une heure plus tôt.

Mais les pays arabes eux, n’ont pas besoin de nucléaire. Les crises pétrolières sont des crises économiques, liées à la question de la répartition des bénéfices, aucunement des crises de manque. La France va pourtant signer des accords nucléaires avec d’eux d’entre eux : l’Iran et l’Irak. Comme on l’a dit précédemment les négociations avec l’Iran démarre dans le cadre du programme Atoms for Peace. Celles avec l’Irak après le choc pétrolier, alors que Saddam Hussein vient de nationaliser la production un an plus tôt. Le Raïs ayant décidé de ne pas respecter l’embargo arabe visant à priver les occidentaux soutenant Israël continu d’écouler son pétrole et de multiplier les achats d’armement. Armes conventionnelles, de hautes technologies, armes chimiques et armes nucléaires. En 1972 déjà, Saddam Hussein était venu à Paris, reçu par Pompidou et avait signé des contrats d’armements. Il se cherchait alors un « allié à l’occident  » afin de se libérer de « l’étreinte soviétique  » [4]. En 1975, Saddam Hussein visite le site de recherche nucléaire de Cadarache. Dans les médias, le partenariat avec l’Irak est évoqué. On parle de réacteur à eau et de différents modèles de centrales, de nucléaire civil. Le 8 Septembre 1975 l’accord de coopération nucléaire est conclu. Pourtant, le lendemain dans le quotidien libanais Usbu al-Arabi Saddam Hussein déclare que l’accord signé est « le premier pas concret vers la construction d’une arme atomique arabe ». Pour la journaliste Dominique Lorentz « les accords passés avec [les irakiens et les iraniens] sont des accords militaires déguisés en accords civils ». En clair, au milieu des années 1970, la France s’est engagé à fournir l’arme atomique à deux puissances belligérantes au Moyen-Orient. L’une alliée des américains, l’autre alliée des soviétiques. Les « armes de destructions massives » dont le nucléaire est une facette, allaient devenir un sujet de discorde entre l’Irak et le reste du monde au cour de la décennie suivante.

1979

Bien que l’Iran soit un des pays les plus développés du Moyen-Orient, l’énorme inflation générée par le boom pétrolier des années soixante dix creuse les inégalités entre classes sociales. Depuis quelques années une opposition religieuse renaît surfant sur la critique des inégalités sociales et les droits des femmes octroyés par le Shah [5].

La tension sociale est à son comble, les grèves et manifestations se multiplient, mais les occidentaux qui ne disposent pas de relai sur place, intoxiqués par la Savak, ne voient rien venir [6]. « Nous dormions » affirme un ancien agent de la CIA [7]. « Nous ne comprenions pas qui était Khomeyni (…) et pas d’avantage ce que sa vue du septième siècle sur le monde d’aujourd’hui pourrait signifier pour les États-Unis ». A l’époque le pays est le deuxième plus gros producteur membre de l’OPEP derrière l’Arabie Saoudite, et le quatrième au niveau mondial.

La Révolution éclate. Le Shah malade s’enfuit. Les composantes religieuses prennent le dessus. Tous les programmes et partenariats avec l’étranger sont gelés. Ça tombe bien Khomeyni rompt le programme nucléaire. Selon la jurisprudence islamique la bombe atomique est haram. En avril, le premier ministre Raymond Barre inaugure l’usine d’enrichissement d’uranium Eurodif au Tricastin (Drôme), construite avec l’argent iranien.

Sauf que. En 1980 l’Irak, voulant profiter du chaos qui y règne déclare la guerre à l’Iran. L’objectif est simple, récupérer des champs de pétrole et des infrastructures (Khouzistan) et un accès au Golfe pour l’exportation (Chatt el-Arab). Mais l’Irak est armée par l’Occident et soutenu financièrement pas les pétromonarchies du Golfe apeurée par l’expansionnisme chi’ite. Saddam Hussein utilise les armes chimiques (les fameux « produits à double usage » vendues par l’Occident) contre les iraniens dès 1983, puis contre sa population (kurde et chi’ite) à plusieurs reprises. Donald Rumsfeld se rend à Bagdad, sert la main de Saddam Hussein et lui assure du soutien américain. Les voisins de l’Iran commencent à tous être possesseurs de la bombe (Le Pakistan, l’Inde, l’Israël qui nie la posséder). En 1981, la République Islamique annonce à l’AIEA son intention de poursuivre le programme nucléaire. Les partenaires d’hier refusent. L’Iran prévient : si on ne respecte pas les engagements on rend l’argent avancé dans la décennie précédente par le Shah.

L’Iran doit faire pression. Contre l’Occident qui soutient l’Irak. Contre l’Occident qui ne veut pas rendre l’argent. Car si l’Iran islamiste a récupéré l’armée du Shah (donc américaine), elle manque de pièces, de munitions et d’entretiens, ce qu’évidemment les alliés d’hier ne vont pas lui fournir. Le seul atout des iraniens dans la guerre contre l’Irak c’est sa population : un peu moins de 40 millions d’iraniens contre 13 millions d’irakiens. D’où le recours aux martyrs [8].

Cette pression sur l’extérieur l’Iran ne peut pas l’exercer directement. Elle va le faire via le Hezzbolah. Celui-ci apparaît officiellement en 1982 au Liban. Si son objectif premier est la lutte contre Israël, la guerre contre l’Irak va l’obliger à se repositionner. « Cet instrument d’influence va lui [l’Iran] permettre, via le Liban de toucher d’autres puissances » [9] comme les USA et la France. Comment ? Via la prise d’otage et les attentats. Plusieurs français (fonctionnaires, journalistes et universitaire) sont enlevés à Beyrouth en 1985 et 1986. Puis viennent les attentats sur le sol français. Magasin Mark & Spencer (25/02/85). Cinéma le Rivoli (9/03). Galerie La Fayette (7/03). Passage Claridge (3/02/86). Librairie Gilbert (4/02). Fnac (5/02). TGV (17/03). 15 morts et 100 blessés.

Un mois après l’attentat de la rue de Rennes (magasin Tati, sept morts), le commando Pierre Overnay (Action Directe) assassine Georges Besse. Officiellement celui-ci est assassiné pour ses fonctions au sein de Renault. Hors comme le relève la journaliste Dominique Lorentz dans Une Guerre, Besse n’aura occupé ces fonctions que très peu de temps. Le plus gros de sa carrière étant consacré au nucléaire, il fut l’homme du compromis Eurodif. D’où l’hypothèse de Lorentz d’un groupe Action Directe manipulé par l’Iran [10]. Farfelu, un groupe marxiste-léniniste au service des mollahs ? Pas forcément, tant l’Iran de l’époque possédait une dimension anti-impérialiste (en choc frontal avec Israël et les USA), d’autant plus que la concordance des dates se révèle troublante. Le jour-même de l’assassinat la France restitue 330 millions de dollars à l’Iran. Pour Gilles Kepel il y a, dans la décennie soixante-dix (1973-1979) un « passage du flambeau révolutionnaire des marxistes aux islamistes » (La revanche de Dieu, 1991) qui permet de comprendre la décennie suivante. Les pistes se brouillent, le soutien au palestinien devient lutte antisioniste, et l’attentat aveugle de la rue des Rosiers se mêle à ceux d’Action Directe contre Israël.

Mai 1988, les otages français rentrent après trois ans de détention. Sauf Michel Seurat qui meurt en détention. En 1991, un accord est finalisé, l’Iran reçoit un fort remboursement. En 1993 un rapport de l’AIEA révèle que l’Iran se remet à enrichir de l’uranium sur d’anciennes installations nucléaires. En 1995 un accord avec la Russie porte sur le transfert de diverses technologies. Le 28 novembre 1999 le président Khatami se rend au Panthéon où il dépose une gerbe sur la tombe de Pierre et Marie Curie. « L’Iran souffle le chaud et le froid » écrit Jean-François Colosimo dans le Paradoxe Persan. Après le 11 septembre, le pays revient en pôle position de l’« Axe du mal ». Vraisemblablement l’invasion de l’Irak en 2003 change la donne. La Libye de Kadhafi, apeurée signe tous les traités de non-prolifération et abandonne tous ses programmes. Finalement l’Iran attend août 2005 pour que le Guide suprême Khameini promulgue une fatwa contre l’arme atomique.

Mais Ahmadinejad fraîchement élu se met lors d’une tribune de l’ONU à revendiquer le nucléaire civil. En 2006 un programme de sanction de l’ONU vise à geler tous les capitaux liés à l’enrichissement d’uranium. C’est l’escalade avec Bush Jr qui menace d’intervenir. Ahmadinejad multiplie les provocations comme les rencontres internationales « Étude de l’Holocauste » à laquelle on retrouve des rabbins antisionistes, des nazis allemands, des membre du Klu Klux Klan de Louisianne ou le français Robert Faurrison. Le face à face Bush VS Ahmadinejad, se révèle stérile. De 2003 à 2015 à mesure que les sanctions touchent la vie des iraniens, le nombre de centrifugeuses fut multiplié par cent.

Il faudra attendre la fin du mandat d’Ahmadinejad et de Bush et le mandat parallèle de Rohani et d’Obama pour qu’un dialogue redevienne possible. Après vingt mois de négociations le JCPOA, accord de Vienne sur le nucléaire iranien est signé en Juillet 2015. Pour Trump alors en campagne et la ligne dure du Parti Républicain il est insatisfaisant car il présente des avantages pour les deux parties. Le gel du programme nucléaire iranien contre la levée des sanctions. John Kerry résume les termes de l’accord ainsi « ils vont éliminer 98% des stocks d’uranium enrichi. Démanteler deux tiers des centrifugeuses servants à l’enrichissement, remplir de béton les réacteurs à eau lourde et s’abstenir de produire ou d’enrichir de l’uranium et du plutonium pour quinze ans. » Qui plus est le régime reste sous surveillance très stricte de l’AIEA. De l’autre côté les sanctions de l’ONU de 2006 dans le domaine financier et bancaire sont levées. L’exportation de pétrole est de nouveau autorisé, le commerce, les visas.

Ces sanctions furent très dures pour l’Iran. La dernière vague de 2012 (l’objectif d’Obama étant d’étrangler le pays pour l’obliger à négocier) firent baisser le PIB de 15 à 20%. « Si le prix Nobel d’Obama de 2009 avait semblé prématuré, les efforts déployés pour faire triompher la diplomatie lui vaudront peut-être a posteriori un succès durable » [11].

C’est qu’entre 2001 et l’élection d’Obama la situation a changée. Ahmadinejad apporte son soutien aux victimes du terrorisme et promet « le feu de l’enfer » aux djihadistes. Le modéré Hassan Rohani prend sa suite. Les miliciens chi’ites qui ont combattus les américains en Irak au début des années 2000, partagent maintenant avec eux des installations dans la lutte contre Daech. L’Iran a soutenu l’armée irakienne et le Kurdistan d’Irak sans que les USA ne le voient d’un mauvais œil. Quant à la Syrie, si Washington condamne l’ingérence iranienne elle ne se donne pas pour autant les moyens de la contrer. Obama soucieux de ne pas voir se reproduire le chaos Irakien ou Libyen aura comme mot d’ordre en Syrie « la transition dans l’ordre ». Pour les américains il était « important de maintenir l’intégrité de l’état syrien et de ses infrastructures » écrit Hillary Clinton dans Le Temps des décisions (2008-2013). Même à partir du moment où ils soutinrent les rebelles le but « n’était pas de former une force suffisamment puissante pour renverser Assad ». Il ne fallait pas nuire au régime. Ce désengagement américains du Moyen-Orient allait laisser la place à d’autres puissances hégémoniques comme la Russie ou l’Iran. Et c’est de cette situation, d’un Iran renforcé, dont hérite Trump.

Donald Trump et le Moyen-Orient

Alors que le mandat de son prédécesseur Obama avait été marqué par un désengagement de la présence militaire américaine au Moyen-Orient et une volonté d’apaisement entre le monde musulman et les Etats-Unis il est pour l’instant compliqué de qualifier l’attitude de Trump vis-à-vis du Moyen-Orient. D’un côté il reconnaît que son pays à « déstabilisé » la région. Il déplore (à raison ce qu’aucun président n’avait osé faire avant lui) que le Pakistan abrite les talibans que les américains pourchassent en Afghanistan [12]. Il répond, ce que n’avait osé faire Obama, à Assad quand celui-ci dépasse la ligne rouge.

De l’autre il est dans la droite lignée de ses prédécesseurs quand il s’agit de désigner les ennemis. A peine arrivé au pouvoir en janvier 2017, il promulgue un très polémique décret anti immigration, qualifié de “muslimban“, visant à lutter contre les “terroristes islamistes radicaux“. Sept pays se retrouvent dans le viseur de l’administration, accusés de soutenir le terrorisme. Pourtant aucun auteur d’attentat perpétré sur le sol américain n’était réfugié, a fortiori aucun n’était originaire des pays visés par le muslimban. Un article du New York Times [13] explique que les pays oubliés par le décret « sont ceux où le président fait des affaires ». Arabie Saoudite [14], Égypte, Émirats Arabes Unis, dont sont issues beaucoup des troupes de Daech pour les deux premiers, sont des pays où Trump possède et/ou est actionnaire d’entreprises.

Sa première visite à l’étranger (le 21 mai 2017) Trump la fera à Riyad. Devant un parterre de cinquante chefs d’états arabes il pointe du doigt Daech et l’Iran, qu’il accuse de financer le terrorisme. Il en profitera pour signer pour 380 milliards de dollars de contrats dont 110 pour l’armement. En ce sens Trump est dans la parfaite lignée des Reagan et Bush : ménager ses alliés historiques des pétromonarchies du Golfe et pointer du doigt les « rogues states » (états voyous) et autre « axe du mal » dont l’Iran figure depuis 1979 en première place. Trump soigne ses partenariats commerciaux et oublie donc que l’Iran est un pays où se déroule des élections (ce qui est loin d’être le cas dans les pays qu’il soutient), et que l’Iran combat du côté d’al-Assad en Syrie donc en théorie, contre Daech.

Israël et la bombe

Mais on ne peut parler de dénucléarisation du Proche-Orient sans parler d’Israël. Le pays possède la bombe depuis le milieu des années 1960 mais sans l’admettre publiquement, au prétexte qu’il ne veut pas être le premier à l’introduire dans cette région du monde. Israël refuse systématiquement tout accord visant à limiter les armes de destructions massives dans la région mais ne se prive pas d’intervenir militairement chez les autres comme lors de la destruction du réacteur Osirak en Irak lors de la guerre avec l’Iran (juin 1981). « Sortir de la prolifération des armes nucléaires c’est donc sortir de ce deux poids deux mesures. La politique d’Israël est absurde et dangereuse car elle alimente la prolifération. D’un côté l’état veut garder le monopole du nucléaire de l’autre il empêche les autres de l’acquérir. » [15] Si la possession de l’arme assure à Israël une supériorité militaire sur ses voisins, son utilisation, plus qu’ailleurs dans le monde serait périlleuse : les conséquences sanitaires et environnementales seraient tout simplement désastreuse pour ce tout petit pays. En l’état il semble peu plausible que l’Israël accepte de négocier sur le dossier nucléaire. Il s’agit du seul pays du Moyen-Orient a n’avoir signé aucun des quatre traités essentiels au contrôle des armements. Seul on été signé,sans être ratifié, des traités sur le bannissant les armes chimiques et l’interdiction des essais nucléaires, sans pour autant signer celui sur la non-prolifération nucléaire (TPN) ni la Convention sur l’interdiction des armes biologiques. La proximité avec l’Israël est donc aussi un argument à prendre en compte dans l’histoire du nucléaire iranien : tant que les Israëliens auront le potentiel de s’armer, il n’y a aucune raison pour que ses voisins y renoncent.

L’Iran et l’Arabie Saoudite

En démantelant l’accord sur le nucléaire iranien Trump risque d’ouvrir une boîte de pandore. Car il n’est pas question ici d’un pays en particulier, mais d’un équilibre des forces à l’échelle d’une région. C’est ce que nous apprend l’histoire du Moyen-Orient : on n’achète pas des armes pour les contempler. On les achète pour soigner ses relations diplomatiques (l’Arabie Saoudite par exemple achète de grosses quantités d’armes sans pour autant intervenir à l’extérieur), mais surtout pour les montrer à son voisin. La logique étant la suivante : plus on en achète, plus on fait peur et moins on aura de chances de s’en servir. Endiguer et contrôler le nucléaire iranien était aussi une façon de canaliser les ennemis de l’Iran. A savoir l’Arabie Saoudite.

Obama a toujours été méfiant envers les saoudiens. Sénateur de l’Illinois en 2002 il parlait des « soit-disant » alliés de l’Amérique. Quant à sa non-intervention en Syrie [16], elle peut aussi se comprendre comme une façon de ne pas jouer le jeu des saoudiens (ce qu’il appelle les « free-riders », les passagers clandestins de la politique étrangère des États-Unis) [17].

En 2009 le Roi Abdallad déclare « s’ils ont [les iraniens] des armes nucléaires, nous auront des armes nucléaires ». Depuis 2008 les États-Unis aident les saoudiens dans le cadre du programme Atoms for Peace à se doter du nucléaire civil. Cette source d’énergie est une façon pour le Royaume de moins consommer son pétrole (plus d’un quart de sa production est utilisé à l’intérieur du pays, notamment pour la climatisation) afin d’exporter plus. Actuellement seize réacteurs sont en construction en Arabie Saoudite, et les partenariats se multiplient comme avec les russes de Rosatom.

Problème : en parallèle du nucléaire civil le Royaume cherche à se doter de l’arme atomique. Riyad n’a pas signé les traités internationaux de non-prolifération ni ceux de contrôle de l’AIEA. Dans les années 1970 et 1980 les saoudiens ont financé le programme nucléaire pakistanais, et il est probable qu’ils attendent aujourd’hui un retour sur investissement sous la forme d’une bombe prête à l’emploi. Cette hypothèse d’une Arabie Saoudite dotée de l’arme nucléaire alarme Washington. L’accord iranien était aussi un moyen de faire redescendre la pression dans la région et d’assurer un équilibre dans un Moyen-Orient partiellement dénucléarisé. Que se passerait-il si les saoudiens venaient à se doter de l’arme nucléaire ? « Les USA serait-il obligé de mettre le pays sous embargo, voire d’intervenir, ou devront-ils céder face à leurs alliés historiques créant ainsi un précédent inquiétant ? » [18]

La tentation du changement de régime

Une des conséquences du retrait de cet accord est l’aspect économique pour l’Iran. Les entreprises doivent se désinvestir de ce pays alors qu’elles ont à peine eues le temps d’y rentrer. Ce non-sens économique voulu par Trump, privant l’économie mondial de ressources en pétrole et en gaz fabuleuses et d’un marché de 80 millions d’habitants, est le revers d’une stratégie qui vise à fragiliser économiquement le pouvoir politique. Au même moment où le président américain décide de sortir du JCPOA, celui-ci signe un accord avec la Corée du Nord qualifié par beaucoup d’observateurs de « très complaisant ». L’attitude de Trump est donc radicalement opposé vis-à-vis de l’Iran et de la Corée du Nord. Surtout, ce qui est décidé au sommet de Singapour en juin 2018, c’est un pacte de non-agression, les USA s’abstenant d’un changement de région en République Populaire.

C’est que cette hypothèse du changement de régime n’est pas exclue dans le cas de l’Iran. John Bolton le conseiller à la sécurité de Trump n’y va pas par quatre chemins. Dans une tribune de mars 2015 pour le New York Times il écrit que « pour stopper la bombe iranienne, bombardons l’Iran ». C’est que Bolton est proche des Moudjahidins du peuple d’Iran et du Conseil de résistance iranien. Des associations d’opposants iraniens en exil, sorte de tribune d’une opposition iranienne démocrate en exil. Donald Trump est donc tiraillé entre le bilan des aventures extérieurs des néoconservateurs (« nous avons déstabilisé le Moyen-Orient » reconnait-il) et sa volonté d’intervenir. Le 19 septembre 2017 à l’assemblée générale de l’ONU Benyamin Nétanyahou a appelé en farsi les iraniens à se « libérer de ce régime maléfique ». Alors si personne n’appelle officiellement au changement de régime « l’idée circule au sein des élites politiques et de l’appareil sécuritaire israélien » [19].

La sortie de l’accord et le retour des sanctions peut donc se voir aussi sous cet aspect, une façon de fragiliser économiquement l’Iran et de le déstabiliser politiquement. Un expert à la sécurité, ancien militaire de l’armée israélienne le reconnaît « les iraniens sont mécontents de leurs conditions de vie : inflation et chômage à deux chiffres, de 2 à 3 millions de toxicomanes, la corruption, l’air pollué, le manque d’eau, l’Iran est mûr pour le changement mais le régime est encore fort » [20].

[1Et contournant ainsi les possibilités de grèves ouvrières. Cf Timothy Mitchell, Carbon Democracy, La Découverte, 2013

[2Mathieu Auzzanneau, Or Noir, la grande histoire du pétrole, La Découverte, 2015

[3Robert Fisk, La grande guerre pour la civilisation, l’Occident à la conquête du Moyen-Orient 1979-2005, La Découverte, 2007

[4Kenneth Timmerman, Le lobby de la mort, comment l’Occident a armé l’Irak,Calmann-Lévy, 1992

[5Le kémalisme (droit des femmes, laïcité) étant une influence importante de la modernisation jacobine de l’ État Perse porté par le père du Shah cf La modernisation jacobine de l’état iranien sous Reza Shah 1921-1927, Les clés du Moyen-Orient, 18/06/18

[7Cité dans Tim Weiner, Des cendres en héritage, histoire de la CIA, éditions de Fallois, 2007

[8Voir le film de Merhan Tamadon, Bassidji, 2009

[9Chiisme et politique au Moyen-Orient, Laurence Loüer, 2008

[10NDLR : Précisons que dans son dernier livre 10 ans d’Action Directe, un témoignage, Jean-Marc Rouillan revient sur cette "rumeur" aussi farfelue que mensongère selon l’auteur.

[11Julien Zarifian, Le dossier du nucléaire iranien et la question du rapprochement États-Unis – Iran, in Politique Américaine, n°26, 2015

[12« les États-Unis ont stupidement donné plus de 33 milliards de dollars au Pakistan en quinze ans et en retour nous n’avons récolté que mensonges et tromperies » écrit-il dans un tweet le 1/01/18.

[13Who hasn’t Trump banned ? People from places where he’s done business, New York Times, 29/01/17

[14Le pays a fourni le plus gros contingent de moudjahiddin dans la guerre en Afghanistan contre les soviétiques dans les années 1980 (5 000 personnes), des attentats du 11 septembre (15 des 19 pirates de l’air), des prisonniers de Guantanamo (155 sur 611) et des troupes de l’État Islamique (2 500 personnes).

[15Peut on mettre un terme à la prolifération des armes nucléaires au Proche-Orient, Patrick Boucheret, Orient XXI, 18/02/17

[16Voir Gilbert Achcar, Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe, Actes Sud, 2017

[17États-Unis-Arabie saoudite, une alliance ambiguë (Maya Kandel) in Arabie saoudite : transformation ou illusion Questions internationales N°89 - Janvier-février 2018

[18Sebastein Wesser, La relation américano-saoudienne à l’épreuve du rapprochement entre Washington et Téhéran, In Politique Américaine, n° 26, 2015.

[19

Aux Etats-Unis et en Israël, la tentation du changement de régime à Téhéran, Le Monde, 9/05/2018

[20Interview de Amos Yadlin, « Face au risque nucléaire, la meilleure stratégie est le changement du régime iranien », Le Monde, 24/062018.

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