Aurillac : manifestation sauvage de l’extrême-droite contre Kamel Daoudi

« Cela ressemblait beaucoup à une mise en scène de lynchage » [Entretien]

paru dans lundimatin#207, le 9 septembre 2019

Nos plus fidèles lectrices et lecteurs connaissent déjà la situation kafkaïenne de Kamel Daoudi, plus vieil assigné à résidence de France (nous vous invitons sinon à lire ces articles : Assigner et punir, Assigné à résidence depuis 2008, Kamel Daoudi se met en grève de la faim et de la soif et Kamel Daoudi - Assigné à résidence depuis 10 ans). Samedi 29 août, le groupuscule d’extrême-droite Génération Identitaire a organisé une manifestation sauvage dans le quartier de Belbex à Aurillac, où M. Daoudi réside depuis le mois de février. Aux cris de "Kamel Daoudi, retourne en Algérie », « Islamistes hors de France, expulsion en urgence.  », « On est chez nous ; on est chez nous », la petite foule s’est rendue jusqu’à son domicile prenant à partie certains des habitants. Le maire de la ville Pierre Mathonier (PS), a saisi l’occasion pour demander courageusement à la préfète de déménager son administré. Nous nous sommes entretenus avec M. Daoudi afin de mieux comprendre ce qu’il s’est passé ce jour-là et le contexte politique dans lequel vient s’inscrire ce "coup d’éclat" des extrémistes de droite.

lundimatin : Pour celles et ceux de nos lecteurs qui n’ont pas suivi les derniers épisodes de vos aventures, votre assignation à résidence a récemment été déplacée à Aurillac dans le Cantal afin que vous soyez plus proche ou du moins, moins éloigné de votre famille. La presse locale rapporte que ce samedi, une manifestation d’extrême droite menée par Génération Identitaire s’est tenue près de chez vous, pouvez-vous nous raconter ce qu’il s’est passé ?
Kamel Daoudi : Samedi 31 août, aux alentours de midi, j’étais chez moi et j’ai entendu des gens crier.Interpellé par le bruit dans un quartier habituellement calme, je me suis rapproché de la fenêtre. J’ai alors pu entendre que l’on scandait mon nom. Deux personnes munies de mégaphones faisaient répéter à une cinquantaine d’autres des slogans orduriers du type : « Kamel Daoudi, toujours islamiste, on vient te chercher chez toi. Kamel Daoudi, maintenant c’est fini, tu retournes en Algérie » (sur l’air de la « chanson de Macron ») ou autres « Kamel Daoudi, retourne en Algérie », « Islamistes hors de France, expulsion en urgence.  », « On est chez nous ; on est chez nous ». Au vu de leur répertoire pour le moins connoté politiquement et malgré le fait qu’ils tentent de se faire passer pour des Gilets-Jaunes en détournant la désormais célèbre « chanson de Macron », j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’un groupuscule d’extrême-droite. En regardant par la fenêtre, j’ai effectivement pu me rendre compte que cette petite foule haineuse brandissait de grandes pancartes à mon effigie avec la mention « terroriste » et leur logo « Génération Identitaire », tout cela encadré par des fumigènes.

A un certain point, j’ai entendu que les esprits s’échauffaient et j’ai crains que ces nervis d’extrême-droite prennent à partie mes voisins. J’ai appris par la suite que c’est effectivement ce qui s’était passé. Comme ils étaient attroupés à proximité de la maison d’une famille dont l’un des fils est autiste. Le jeune homme connu dans le quartier a été apeuré par les cris de la foule et voyant son père et son frère sortir précipitamment de la maison pour savoir ce qu’il se passait, il les a rejoint avec ses couverts à la main laissant son déjeuner sur la table. Son père a donc demandé aux « manifestants » ce qu’ils faisaient devant chez lui, il s’est alors fait agresser verbalement.

Dans un article de la presse locale, La montagne pour ne pas les citer, il est écrit que les groupuscules fascistes "ont manifesté devant le logement du terroriste". Votre arrestation pour des faits de participation à une entreprise terroriste datant de 2001, votre peine de prison étant purgée depuis 11 ans, doit-on en déduire que depuis, les services de renseignements français vous laissent librement terroriser la population française ?
Il faut croire que Pierre Reynaud, l’auteur de l’article en question et visiblement proche du maire d’Aurillac Pierre Mathonier, détient des renseignements de la plus haute confidentialité. En tous cas, les services de renseignement qui suivent mon dossier depuis près de vingt ans ne semblent pas en disposer, je l’invite donc à courir les en informer. Toute ironie mise de côté, ce genre de description en dit long. D’un côté, n’importe quel observateur honnête sait que je ne pose absolument aucun problème ni à mon voisinage ni à qui que ce soit. De l’autre, certains se plaisent, par paresse, fantasme ou intérêt à me dépeindre comme un individu louche, menaçant ou dangereux. On serait tenté de croire qu’une personne est « terroriste » dans la mesure où elle terroriserait les autres, le problème ici c’est que si de fait, je ne terrorise personne, certains tiennent à être terrorisés par ma présence. Par ailleurs, c’est ce qu’il y a d’extraordinaire avec la condamnation pour association de malfaiteur terroriste : quoi que vous ayez fait et quoi que vous fassiez par la suite, vous êtes frappé d’une sorte de stigmate, de culpabilité éternelle. Ensuite, pour être tout à fait honnête, je me suis fait à ce genre de biais journalistique et si je devais porter plainte pour diffamation, injure ou menace de mort, puisque c’est déjà arrivé à plusieurs reprises pour moi et ma famille, je finirais par m’auto-assigner à résidence au commissariat de la ville.
Dans La Montagne toujours, le maire d’Aurillac, Pierre Mathonier, semble regretter cette manifestation qu’il qualifie de spontanée. Mais l’édile dit que vous l’avez pris à partie lors d’une rencontre avec la population. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
M. le maire est arrivé dans le quartier après que le cortège de Génération Identitaire soit parti. Il est venu, dit-il, rassurer la population. Précisons que j’habite un quartier populaire, excentré et un peu stigmatisé. Selon ce que m’ont confié mes voisins, sa dernière visite remontait à deux ans à l’occasion de l’occupation d’une école primaire par des parents d’élèves, école qui a fermé depuis. Quoi qu’il en soit, lorsque M. Mathonier est arrivé, je l’ai aperçu de ma fenêtre et j’ai décidé de descendre pour écouter ce qu’il allait dire aux habitants. Le commissaire de police et la patrouille qui se trouvait devant mon domicile pour "assurer ma protection" ont tenté de m’en dissuader mais j’ai insisté pour aller l’écouter car étant assez directement concerné par la manifestation sauvage qui venait de se dérouler, il me semblait normal de participer à l’échange. Ce que j’ai pu entendre, et ce qu’a confirmé M. Mathonier dans la presse dès le lendemain, c’est que son positionnement par rapport aux évènements qui venaient de se passer était aussi ambigüe que surprenant et à tout le moins à rebours du bon sens. En effet, M. le maire semblait davantage gêné par ma résidence sur sa commune que par la manifestation non-déclarée de militants d’extrême-droite qui venaient de menacer ouvertement l’un de ses administrés et d’en intimider et agresser verbalement d’autres. Mes voisins étant des gens parfaitement aimables et a priori honnêtes, lui ont donc répondu que leur problème n’était pas ma présence mais celle d’une manifestation sauvage organisée par un groupe notoirement raciste devant chez eux. Pour ma part, je ne me suis absolument pas permis de le "prendre à partie" et lui ai seulement dit que je n’étais pas dupe de ce que je considère être une manœuvre politique et de la langue de bois. En l’état : me stigmatiser en reprenant des problématiques d’extrême-droite contre l’extrême-droite. Précisons que M. Mathonier appartient à feu le parti socialiste. Ajoutons que si je me suis permis une telle interprétation c’est que dès le lendemain de mon transfert contraint sur sa commune en février dernier, il se fendait d’une lettre publique au ministre de l’Intérieur pour dire tout le mal qu’il pensait de ma venue inopinée et des « amalgames malsains » que cela pouvait susciter.

Ses actes ont par ailleurs confirmé ses paroles. A ma connaissance, M. le maire n’a pas jugé bon de saisir le procureur de la République pour dénoncer les agissements des groupuscules d’extrême-droite, par contre, il s’est empressé d’écrire au préfet pour demander à ce que je sois changé de quartier « voire de ville ».

M. Mathonnier, maire d’Aurillac précise dans le même journal que « Monsieur Daoudi n’est pas une victime, ce qui n’excuse en rien ce qui s’est passé ce matin, mais un coupable ». Avez-vous une idée de ce qu’il entend par là ? Comment s’est passée votre intégration dans cette nouvelle commune ?
Oui, cela recoupe ce que je disais plus tôt quant aux termes choisis par les journalistes. La qualification « terroriste » n’est pas seulement pénale, c’est un stigmate social et politique, une marque indélébile. M. le maire sait parfaitement que j’ai été arrêté il y a 18 ans, jugé, condamné et que j’ai purgé ma peine depuis plus d’une décennie. Il n’ignore par non plus que si les services de renseignement avaient eu quoi que ce soit à me reprocher depuis, ils m’auraient bien évidemment inquiété. Mais pour lui comme pour certains journalistes, je serai éternellement « terroriste » et donc « coupable ». En cela, leurs déclarations comme les mots qu’ils choisissent rejoignent tristement et précisément ceux des militants d’extrême-droite : « Kamel Daoudi, toujours terroriste. On vient te chercher chez toi. » Faut-il préciser que selon les règles élémentaires de l’état de droit, la culpabilité éternelle n’existe pas. Si comparaison ne vaut pas raison, aucun journaliste ne s’aventurerait, par exemple, à présenter Alain Juppé comme l’ancien-premier-ministre-voyou-reconnu-coupable-de-corruption. Sans verser dans le populisme, je vous laisse faire la liste de celles et de ceux de nos gouvernants que l’on ne résume pas à leurs turpitudes judiciaires passées ou présentes.

Aussi, je tiens à préciser un constat qui me tient à cœur. Ce qu’il y a d’effarant dans une situation comme celle de samedi dernier, c’est le décalage que l’on peut voir entre deux réalités. D’un côté, celle des militants d’extrême-droite et des hommes politiques, anxieuse, anxiogène et essentiellement fantasmatique. De l’autre, la réalité du quotidien de mes voisins qui croient davantage ce qu’ils voient et vivent que ce que leurs rapportent les médias ou les rumeurs et ragots. C’est inquiétant et rassurant à la fois. Et donc pour répondre à la dernière partie de votre question, j’ai de très bons rapports avec mes voisins et je les remercie chaudement de leur soutien.

Aviez-vous déjà eu l’occasion de rencontrer les membres de Génération Identitaire
Je vous avouerais que je n’ai jamais eu l’occasion de fréquenter les membres de ce groupuscule. Ceci étant, leur existence politique reposant essentiellement sur des actions de com’, j’avais évidemment eu vent de certains de leurs « coups d’éclats ». Quant à leur visite de samedi à proximité de mon domicile, cela ressemblait quand même beaucoup à une mise en scène de lynchage, j’ai donc trouvé préférable de ne les observer que depuis ma fenêtre. De loin, ou depuis ma fenêtre, on serait tenté de relativiser en se disant qu’ils ne sont finalement qu’une poignée de fanatiques radicalisés et essentiellement mus par la peur du monde qui les entoure et la haine, une affection nourrissant le plus souvent l’autre. Malheureusement, le problème avec les idéologies d’extrême-droite, c’est moins leur radicalisation que leur diffusion à tout le reste du spectre politique. On pense évidemment au rôle de l’alt-right aux Etats-Unis mais si l’on regarde l’évolution des discours politiques et médiatiques en France et en Europe, qu’ils soient de gauche ou de droite, les problématiques imposées par l’extrême-droite gagnent toujours plus de terrain, y compris chez ceux qui prétendent combattre cet extrémisme là. Mais il n’y a certainement pas à désespérer, tant nous avons pu voir ces derniers mois en France que la sagesse émanait davantage de la rue que des plateaux télés ou des cabinets ministériels. Par-delà la communication politique, les épouvantails pour faire peur et la langue de bois, il y a la réalité de ce que tout le monde vit et que désormais tout le monde voit.
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