Aucune confiance en leur Justice [Quand j’entends le mot culture]

« Michael Kohlhaas, bandit et meurtrier par sens de la justice, n’était pas un partisan, parce qu’il n’était pas devenu politique et qu’il se battait uniquement pour son droit privé et individuel qu’on avait violé, et non contre un envahisseur étranger ou pour une cause révolutionnaire ». (Carl Schmitt, Théorie du Partisan)

Vulture - paru dans lundimatin#78, le 25 octobre 2016

Cette semaine, nous parlerons du film Michael Kohlhaas, d’Arnaud Des Pallières. Trois concepts s’y affrontent : la justice, idéal honorable, l’injustice, fréquente en ce bas monde, et la Justice avec un grand J, l’institution judiciaire censée réparer les injustices et faire régner la justice. Ce film est l’histoire d’une injustice qui grandit au contact de la Justice, comme une pierre qui roule et amasse mousse, qui grandit, grandit, jusqu’à excéder infiniment tout ce que peut éponger l’institution. C’est donc l’histoire d’un éboulement, édifiante malgré son caractère tragique. Tragédie magnifiée par l’usage obsessionnel du contre-jour : le monde est bien sombre lorsqu’on l’illumine par le soleil de la justice.

Racontons l’histoire.

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Féodalisme. Au départ, il n’y a qu’un forfait mineur, commis par un seigneur arrogant envers un humble et vertueux marchand de chevaux. Michael Kohlhaas, le marchand, amène ses chevaux à une foire pour les vendre ; sur son trajet habituel se trouve un pont, et, cette fois-ci, pour la première fois, une barrière. Derrière elle, Kohlhaas trouve un laquais hargneux réclamant paiement, permis, taxe pour son seigneur. Ce dernier arrive, et, silencieusement, braque un magnifique pistolet sur Kohlhaas, avant de baisser son arme, toujours en silence. Il veut ce qu’il veut. Incapable de s’acquitter de ce prélèvement indu, le marchand laisse en garantie deux de ses plus belles bêtes, en échange du passage, promettant qu’il présentera ses papiers. Il confie les chevaux à son fidèle valet, et reviendra les prendre au retour. Il règlera, à ce moment, ce qu’il doit au vampire fiscal. Tel est l’accord.

Voilà l’injustice à ses débuts. Que voit-on ? Que l’injustice est première sur l’institution. On ne sollicite la Justice que lorsqu’une injustice a déjà été commise, espérant réparation. Il est toujours déjà trop tard : la Justice n’empêche jamais l’injustice. Mais s’il y a injustice, c’est qu’il y a justice auparavant, c’est-à-dire qu’existe une idée de ce qui est juste et ordonné, équilibre idéal que l’injustice vient bouleverser et qu’il appartient à la Justice de rétablir.

En l’absence de Kohlhaas, Le seigneur fait travailler les deux chevaux comme bêtes de somme. Il les tue presque à la tâche, en tout cas les blesse, les salit, les maltraite. On lance des chiens sur le valet de Kohlhaas lorsqu’il essaie de les soigner. On rend à Kohlhaas ses chevaux et son valet ensanglantés. La promesse a été rompue, la confiance brisée. Alors, Kohlhaas exige du seigneur réparation, avec une détermination inflexible. « Je veux mes chevaux comme ils étaient ». Il ne s’arrêtera pas de réclamer son dû, tant qu’il n’aura pas obtenu justice.

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Je veux mes chevaux
Je veux mes chevaux

Déjà, la réparation qu’il exige est impossible : on ne lui rendra jamais ses chevaux comme ils étaient, c’est-à-dire comme n’ayant jamais souffert. Les blessures de son valet, même soignées, ne perdront jamais leur caractère inacceptable. Curieusement, il continue à faire confiance à la Justice, bien qu’il se rende déjà compte lui-même que celle-ci ne pourra jamais vraiment réparer ou effacer les atteintes qui furent faites à la justice. Preuve de cette lucidité : au moment de déposer plainte, il dit au bourgmestre qui la consigne : « Je te laisse évaluer la valeur du préjudice » et donc le montant de la compensation ; évaluation impossible et au fond sans importance, car aucune somme ne peut effacer l’ignoble souffrance des corps. Les vraies injustices ne se chiffrent pas – sinon par un euro symbolique.

Trois fois, il porte l’affaire devant la chancellerie, sans succès. Il ne reçoit aucun soutien des officiels. On le somme d’arrêter d’importuner la cour avec ses demandes ridicules, sous peine d’incarcération. Alors, il vend son domaine, ses chevaux, et sa femme décide d’aller supplier seule la princesse, figure suprême de l’autorité, sommet de la Justice. Le lendemain, elle revient, agonisante, à l’arrière d’une carriole officielle qui la dépose sans mot dire dans la ferme de Kohlhaas, où elle meurt péniblement.

De n’importe quelle petite injustice, à tenir férocement, le monde se défait, et toute l’existence se reconfigure : vivre comme avant est impossible. A suivre son exigence presque fanatique de justice, à porter son injustice devant la Justice, Kohlhaas, loin de trouver réparation, augmente au contraire la liste des torts qui lui sont faits. La taxe injuste est devenue exploitation de ses chevaux, puis blessure injuste de son valet qui voulait les libérer, puis menace injuste d’emprisonnement si Kohlhaas ne retire pas sa plainte, puis, finalement, meurtre pur et simple de celle qui venait plaider sa cause. A la mort de sa femme, l’injustice est devenue infinie, irréparable : l’impossibilité d’une réparation, l’absurdité même de toute idée de réparation, devient évidente. L’institution ne vit que de l’injustice, et l’entretient par son existence même. En vérité, cette évidence était là dès le départ : la Justice n’existe que pour répondre à l’injustice. Il faut donc que l’injustice soit constatée, notée, consignée, évaluée, chiffrée, gardée en mémoire dans l’éternité de l’archive, du casier judiciaire. Or, réparer une injustice, c’est permettre à celui qui l’a subit de pouvoir vivre comme si elle n’avait jamais été commise – c’est-à-dire lui permettre de l’oublier. Et, comme on l’a dit, la Justice est fondamentalement incapable d’oubli : elle repose sur la mémoire inaltérable de toutes les fautes. Si elle pouvait effacer une injustice, faire oublier une faute, elle s’effacerait elle-même. La Justice n’existe que parce qu’elle est impuissante.

Devant le cadavre de sa femme, Kohlhaas se résout à la guerre. Réduit à une figure abstraite par le plein contre-jour, il part avec quelques compagnons massacre la maisonnée du seigneur, lui vole ses armes. Il veut toujours ses chevaux. Des paysans commencent à le suivre, malgré les risques. Il les arme, et sous son regard impassible ils ravagent les terres du seigneur. Le voilà à la tête d’une armée, qui venge toutes les injustices à travers celle, singulière, subie par Kohlhaas.

Quand la Justice ne peut en réalité rien faire, qu’est-ce qui peut payer une injustice, sinon une autre injustice, à condition d’être plus grande ? Celle-ci répond à l’insuffisance de la Justice, et manifeste donc l’excès de l’idée de justice sur ce que peut l’institution. Kohlhaas ne peut donc que massacrer des gens qui, au fond, n’y sont pour rien. Tout bascule alors : cette injustice est juste parce qu’elle est injuste, parce qu’elle excède la Justice, parce qu’elle sanctionne son impuissance. Bref, le massacre de Kohlhaas est ce crime paradoxal, injustice juste, justice injuste, qu’on appelle vengeance. Vengeance aussi infinie que l’injustice, car à chaque étape de son sanglant éboulement, de nouvelles victimes n’ont plus que la vengeance comme choix. Et, comme la vengeance dont elle est l’expression, la guerre ne cherche pas la réparation, mais l’abolition de l’institution, injuste par nature, car impuissante par nature. Aux maîtres, elle oppose les esclaves. A la logique de la réparation chiffrée, mesurée, proportionnée, elle oppose la mesure des puissances. A l’espoir d’une pacification universelle des conflits par la réparation centralisée de toutes les injustices, elle oppose la lutte entre des idées de la vie irréconciliables, qui ne tiendront jamais sur la même balance. Quand on part en guerre, on ne veut ni la justice, ni la paix. Comme le dit l’adage : « No justice, no peace ».

Devenu chef de guerre, Michael Kohlhaas fait respecter une discipline de fer chez ses hommes, pendant ceux qui pillent, car « la guerre ne donne pas le droit ». Il fait respecter la propriété, le paiement, l’ordre. Il ne veut pas se comporter comme la Justice, car elle est injuste, et refuse que sa violence presque conceptuelle devienne vulgaire droit de pillage. Alors il rend sa justice, il devient sa propre institution. Il fait des victimes, et les montre à tous.

La guerre ne donne pas le droit : comme on l’a dit, entre faire la guerre et solliciter la Justice, il faut choisir. La tragédie de Kohlhaas, en un mot, c’est qu’il n’arrive pas à choisir. Au fond, c’est à s’éprendre de l’idée de justice tout en faisant la guerre aux seigneurs et à leur Justice que Kohlhaas devient monstrueux, et se prend au piège de son propre fanatisme. Parce que selon lui la guerre ne donne pas le droit, elle le pousse à vouloir fonder sa propre Justice, qu’il espère vraiment juste. Mais toute Justice n’existe que parce qu’il y a des injustices : il faut donc des brisures à réparer, des occasions de statuer ; il faut des victimes. Il faut des corps sans vie pour que la Justice existe. Encore un paradoxe.

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Une petite armée, mais une armée quand même
Une petite armée, mais une armée quand même

Un théologien luthérien lui rend visite, qui l’accuse d’être un homme mauvais, au cœur injuste, ayant trahi la justice. « Si tout le monde faisait comme toi, il n’y aurait ni ordre, ni justice ». Car les chrétiens acceptent l’injustice de ce monde dans le même geste par lequel ils acceptent Dieu, c’est-à-dire l’idée de justice, la justice originelle qui ne connaissait pas l’injustice. Kohlhaas, qui lit la Bible en allemand grâce à la traduction de ce même théologien qui le condamne, cherche à se confesser. Et le théologien lui refuse la confession, lui dénie la paix de Dieu, car ce Kohlhaas refuse de pardonner au seigneur qui lui a tout pris. La paix avec la

Nous rencontrons là un autre paradoxe, aussi profond que celui de la vengeance. L’institution qu’est la Justice repose sur l’idée qu’il est injuste de se faire justice soi-même. Pour qu’elle existe et puisse procéder à ses maigres réparations, il faut que chacun accepte de ne rien faire en son nom propre contre l’injustice. Il faut toute l’humilité du christianisme pour accepter la Justice, car il faut par là même avaler la pilule amère de l’injustice, et s’en repaître comme d’une promesse de justice – dans l’autre monde, évidemment, celui où les seigneurs mangeront à la table des paysans. Car dans la mort, l’injustice n’existe plus, on ne sent plus son haleine irrespirable ; une fois acceptée l’injustice suprême de la mort toutes les injustices de ce monde deviennent aisément supportables.

Troublé par la condamnation du prêtre, Kohlhaas négocie un armistice avec la princesse, alors qu’il s’apprêtait à ravager la ville où siège l’institution. On lui promet qu’il aura ses chevaux, ses intérêts, ses dédommagements. Il finit par rendre les armes, par accepter la restitution pourtant impossible, absurde, par peur que d’autres meurent, par peur que l’injustice continue à grandir, tout en reconnaissant qu’elle ne peut pas être réparée s’il arrête le combat. Alors, la princesse lui rend visite, et le moque : il aurait pu obtenir tant de choses par la guerre, prendre la ville, la province, libérer les paysans de la servitude ; mais il renonce, et la justice ne lui rendra que deux chevaux et quelques pièces.

Les paysans sont atterrés par la décision de rendre les armes. Kohlhaas la justifie au nom de ceux qui vivent encore, et que la guerre pourrait conduire à la mort. « Et ceux qui sont déjà morts ? », répond un de ses plus fidèles compagnons. Comment la paix pourrait-elle leur rendre justice ? Les morts ne méritent-ils pas qu’on conduise à leur terme leurs quêtes de justice interrompues ? Kohlhaas oublie que lorsque la réparation impossible de l’injustice commise contre lui est devenue cause de guerre, d’innombrables autres injustices sont venues demander qu’elles aussi on les venge, et qu’à baisser les bras quand cède la Justice, il laisse en plan toutes ces injustices, les empêche de porter à conséquence. Ce qu’elles font, finalement, malgré lui, pour son malheur – quand il aurait pu triompher.

Dépassé sur sa ligne de pureté inflexible par d’autres paysans, qui gardent leurs armes et continuent à trucider des seigneurs, Kohlhaas est accusé d’avoir rompu l’armistice qu’il avait lui-même négocié. La princesse le considère donc comme coupable de rébellion, et, dans le même mouvement par lequel elle lui restitue, enfin, ses chevaux, avec intérêts et dédommagements, elle condamne le seigneur à deux ans de prison, et Kohlhaas à la mort par décapitation. Le voilà bien servi. Dans une sérénité vacillante, il accepte la force de la Justice et embrasse l’absurdité de son verdict.

Voilà. Le conte est conté. L’institution a parlé. Ne refaisons jamais la même erreur. La prochaine fois, la guerre plutôt que la justice.

Sur une idée originale d’Heinrich Von Kleist.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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