Nayib Bukele a été élu président du Salvador le 1er juin 2019 puis reconduit dans ses fonctions en février 2024, après avoir modifié la Constitution grâce à quelques manoeuvres politiques. Avant son arrivée au pouvoir, il a d’abord transité par tous les bords politiques allant de la gauche marxiste, au sein du FMLN [1] en tant qu’ancien maire de la capitale de San Salvador, en passant par le centre-droit avec le parti GANA [2], jusqu’à créer son propre parti « ni de gauche ni de droite » : Nuevas Ideas (« Idées Nouvelles »). Il se présente comme un homme politique « anti-système » proche du peuple avec un style vestimentaire décontracté (t-shirt et casquette), opposé à la « vieille élite corrompue » issue du bipartisme traditionnel de l’après-guerre (ARENA/FMLN). C’est grâce à ce discours populiste et une omniprésence sur les réseaux sociaux, notamment sur X, qu’il obtient la « confiance » du peuple avec un taux de popularité jamais vu pour un président salvadorien (près de 85%). Mais une fois arrivé au pouvoir, on comprend très vite que sa ligne politique est plutôt ultra-néolibérale, avec la mise en place des cryptomonnaies comme deuxième monnaie nationale après le dollar américain notamment. Il va également militariser l’espace public dans sa lutte contre les maras, gangs armés, et promouvoir l’utilisation de l’IA pour venir remplacer progressivement la médecine traditionnelle. Bukele se veut un président « outsider innovateur » qui, dans sa quête pour la modernité, promeut des politiques d’expérimentation sur la population salvadorienne sur le plan sécuritaire, financier et médical.
Comment le Salvador est-il devenu le laboratoire personnel de Bukele ?
Ancien publiciste, Bukele ne cesse de manipuler l’opinion publique avec des images spectaculaires qui nous rappellent les films d’action hollywoodien, pour promouvoir ses politiques. Qui n’a pas vu cette image de mareros (membres de gangs) assis par rangées, la tête rasée et courbée, entourés de militaires dans une prison ? C’est peut-être l’image la plus emblématique de son Plan Sécuritaire de Contrôle Territorial (PCT). Le Salvador a en effet connu depuis les années 2000, un niveau de violence inouï. En 2009, on comptait 72 homicides pour 100 000 habitants ; en 2015, l’année la plus meurtrière, on comptait 106 homicides pour 100 000 habitants ; faisant du Salvador le pays le plus dangereux au monde. Bukele n’est pas le premier a avoir militarisé l’espace public. Ses prédécesseurs de droite Antonio Saca, et de gauche, Mauricio Funes et Sánchez Cerén, ont eux aussi, menés des politiques de « Mano Dura » et de « Super Mano Dura ». Toutes des politiques similaires de lutte contre les gangs, à quelques superlatifs près, ayant échouées. C’est donc en mars 2022, en réponse à une flambée de violence attribuée aux gangs [3], que Bukele instaure un état d’urgence, initialement prévu pour une durée de 30 jours et qui a été prolongé à plusieurs reprises jusqu’à aujourd’hui, entraînant la suspension de garanties constitutionnelles et permettant des arrestations massives sans mandat [4] et sans procédure régulière. En effet, afin "d’agiliser" les condamnations, au vu du grand nombre de personnes incarcérées, l’État a mis en place un système de justice expéditif avec des procès collectifs, sans vérification des preuves apportées et sans individualisation des incriminations. La délation entre voisins est fortement encouragée.
C’est dans ce contexte que la police et l’armée effectuent un « nettoyage » des quartiers populaires les plus dangereux, arrêtant des centaines de jeunes adultes, pour la plupart des hommes, tatoués de la tête aux pieds et soupçonnés d’appartenir à l’un des trois principaux gangs (Mara Salvatrucha, Los Sureños, Los Revolucionarios). Pendant le Covid, plusieurs checkpoints mis en place servent à surveiller et filtrer les entrées et sorties de la population, chaque habitant devant prouver son identité et son motif de déplacement. Bukele se saisit de la plus grande inquiétude des Salvadoriens, à savoir, l’insécurité et la violence du quotidien, pour faire passer des lois brutales et autoritaires et séduire des millions de Salvadoriens à l’intérieur du pays comme à l’extérieur [5]. Parmi les personnes incarcérées, on compte des centaines d’innocents présumés appartenir aux gangs, mais qui à ce jour n’ont pas eu droit à un procès juste et qui, peut-être, ne reverront plus la lumière du jour. Une enquête du journal indépendant El Faro a révélé que près de 500 personnes sont mortes en prison pour négligence médicale et/ou hygiénique ; les corps ont été dissimulés et enterrés dans des fosses communes. En effet, les personnes atteintes de maladies chroniques tel que le diabète, l’insuffisance rénale, les problèmes cardiovasculaires, ou autres, ne reçoivent pas leur traitement. Même décédées, aucune information n’est communiquée à la famille et beaucoup continuent d’apporter des colis alimentaires hebdomadaires à leur parent détenu alors que celui-ci est mort [6].
Bukele justifie l’incarcération de personnes innocentes en arguant qu’il s’agit de « dommages collatéraux » d’un plan sécuritaire exceptionnel mené dans des conditions exceptionnelles ; le droit à l’erreur serait toléré au nom du bien-être commun de toute une nation. Il consolide d’ailleurs son pouvoir sur X en postant des dizaines de tweets toutes les semaines pour communiquer directement avec ses « fans », à l’image de Trump, Bolsonaro, Maduro, etc. Le populisme a pris une nouvelle forme sous la « République des Fans » [7] où le débat public se mesure au nombre de retweets et de likes. C’est donc en février 2023 qu’il inaugure la plus grande prison d’Amérique : le CECOT, une méga prison pouvant accueillir jusqu’à 40 000 prisonniers, avec plus de 100 détenus par cellule tel du bétail, sans fenêtre, dans des conditions d’hygiène déplorables, avec de la lumière artificielle, des sorties à l’extérieur interdites et aucune information donnée à la famille. Aujourd’hui le Salvador compte le taux d’incarcération le plus élevé au monde avec près de 2% de la population en prison sur un total de 6.5 millions d’habitants. Les peines carcérales sont également réhaussées, telle que la peine à perpétuité pour les jeunes âgés de 12 ans soupçonnés d’appartenir aux gangs. La jeunesse dans les quartiers populaires est synonyme de crime organisé : porter un tatouage un peu trop visible, être le voisin de parents de membres de gangs ou même vendre de la nourriture aux gangs sont une raison suffisante pour se retrouver derrière les barreaux.
L’école est également militarisée avec la nomination d’une militaire à la tête du ministère de l’éducation : Karla Trigueros. Son mot d’ordre : civisme et patriotisme, au sein de la nouvelle école de petits soldats. Le modèle pénitentiaire de Bukele séduit les dirigeants de droite du monde entier dont son voisin le Honduras, le gouvernement Noboa en Équateur, ainsi que l’extrême droite française incarnée par CNews ou encore, Gérald Darmanin qui promeut le retour au bagne en outre-mer [8]. D’autres, voient dans le CECOT, une opportunité de se « débarrasser » des migrants sur leur territoire. En mars 2025, Bukele et Trump signent un accord autorisant le transfert de 200 prisonniers vénézuéliens vers le CECOT en échange d’environ $20 000 par détenu, argent qui permet au président salvadorien de financer son modèle carcéral [9]. Des actes de torture et de maltraitance sont relevés quatre mois plus tard lorsque ces mêmes prisonniers retournent au Venezuela en échange de la libération d’une vingtaine de prisonniers politiques exigée par les Etats-Unis. Bukele avait une deuxième intention en acceptant le transfert des prisonniers vénézuéliens : le retour au sol salvadorien des principaux chefs de gangs, aujourd’hui aux mains de la justice étasunienne, pour mener son propre méga procès à huis clos et éviter que ceux-ci révèlent les détails de ses collusions avec les gangs à la justice étatsunienne [10].
Le CECOT est devenu le nouveau Guantanamo de l’Amérique Latine, à cette différence près qu’il a été construit par un président latino-américain pour son propre pays, mais au service des intérêts états-uniens. Le retour de Donald Trump au pouvoir marque la résurgence de la doctrine Monroe ou « Donroe » comme il l’a lui-même rebaptisée, avec le contrôle des Etats-Unis sur son « arrière-cour » latino-américaine. Trump compte aujourd’hui sur plusieurs alliés sur le continent qui s’inscrivent dans la même veine néolibérale (avec Bukele, Noboa, Kast, Bolsonaro), voire libertarienne (avec Milei). Les alliances ne se font pas attendre entre ces masculinistes anti-avortement, anti droits LGBTQIA+, anti-immigration et souhaitant un retour à l’ordre militaire. Seuls Cuba, le Brésil de Lula et le Mexique semblent tenter de résister à Trump.
En bon dirigeant autoritaire, Bukele exploite des symboles pour asseoir son pouvoir. La méga-prison du CECOT en est le premier, le bitcoin, le second. Le 7 septembre 2021, Bukele adopte le bitcoin comme monnaie légale au Salvador. C’est un projet qui s’inscrit dans sa volonté de défier le modèle financier traditionnel des monnaies physiques régulées. Fidèle à lui-même, il mène toute une campagne de marketing pour convaincre les Salvadoriens que le bitcoin est l’avenir du pays. Il se sert d’un mot de l’argot salvadorien « chivo » qui signifie « cool » pour créer la « chivo wallet », faire poser des distributeurs « chivo » à proximité des commerces et à l’aéroport et va jusqu’à offrir 30$ de bienvenue à tous les Salvadoriens s’initiant au bitcoin.
Tout ceci dans l’objectif d’attirer des investissements étrangers et de résorber la dette de l’Etat en se passant du FMI, dénoncé par Bukele comme une « entité néo-coloniale ». Le problème ? Le projet s’avère un flop complet. L’accès à internet reste très inégalitaire au Salvador, notamment dans les zones rurales où les petits commerçants ne sont pas équipés de TPE, encore moins du système de cryptowallet pour les achats de la vie courante. En 2025, le gouvernement fait marche arrière et se plie aux exigences du FMI qui leur interdit l’achat de nouveaux bitcoins. Les transactions derrière cette politique financière de la cryptomonnaie restent obscures et ambiguës avec un discours officiel qui finit par retirer au bitcoin son statut de « monnaie » dans l’accord passé avec le FMI et des opérations en coulisse pro-bitcoin avec la construction de deux nouvelles banques dédiées à la crypto-monnaie. La vraie raison derrière ce changement de modèle financier ? L’enrichissement personnel du président et de ses alliés. Cela rappelle Donald Trump pour qui les cryptomonnaies et les fluctuations de la bourse sont devenues un enjeu majeur d’enrichissement népotique.
À l’image de Trump et des dirigeants autoritaires, la personnification du pouvoir à travers le culte de la personnalité est la stratégie par excellence du « leader bien-aimé » [11]. L’idéologie passe au second plan derrière la personne qui l’incarne, sa meilleure publicité : on parle de Trumpisme, Bukelisme, Mileisme pour se référer à leur politique. Au Salvador, le touriste est pris d’assaut par des images de Bukele à tous les coins de rue : sur des tasses, des porte-clés, des t-shirts, des objets de décoration, etc. En quittant le pays, le touriste peut repartir avec la certitude de boire son petit café du matin en sa présence. Les liens entre l’accroissement de sa richesse personnelle, celle de ses proches et le bitcoin restent à prouver, mais force est de constater que depuis son arrivée au pouvoir, Bukele porte plusieurs casquettes : il est devenu exploitant de café [12] avec sa propre marque « Bean on Fire », et propriétaire immobilier avec ses frères Karim et Yusef, de trois grands immeubles situés en plein centre historique de San Salvador, acquis pour la modique somme de $1.25 millions [13], sans compter les millions d’euros dissimulés pendant le COVID. L’État d’Urgence permet à Bukele de restreindre l’accès public à l’information sur les recettes de l’État, la publication des déclarations du patrimoine des fonctionnaires et les contrats passés avec les entreprises lors des appels d’offres.
La machine à corruption de Bukele s’en prend également, sans surprise, aux institutions de lutte contre la corruption elles-mêmes. Il a aboli en 2021, par exemple, la CICIES (Commission Internationale de Lutte Contre l’Impunité) qu’il avait lui-même crée en 2019. On compte aujourd’hui près d’une centaine de prisonniers politiques parmi lesquels des journalistes, des militants pour la défense des droits humains, des avocats, d’anciens maires ; tous ayant dénoncé de près ou de loin les arrestations arbitraires, la violation des droits humains ou les affaires de corruption au sein du gouvernement. Certains opposants politiques se sont exilés au Nicaragua comme les anciens présidents du FMLN Sánchez Cerén et Mauricio Funes [14], poursuivis pour corruption par Bukele ; d’autres sont partis aux Etats-Unis. La presse indépendante et le monde culturel de manière générale, sont également menacés. Les journalistes de El Faro, le journal indépendant le plus important d’Amérique Centrale, sont aujourd’hui exilés au Costa Rica ou au Mexique. Marcela Zamora, la plus grande réalisatrice de documentaires au Salvador, est également exilée au Mexique où elle poursuit son travail de dénonciation du régime Bukele.
Sans aucun doute, les dirigeants autoritaires ont la capacité de manipuler l’opinion publique à leur guise. Bukele a fait de la lutte contre la corruption, son leitmotiv de campagne en 2019 avec notamment ce slogan qui pourrait prêter à rire s’il n’était pas aussi bien rentrer dans les cerveaux des Salvadoriens : « L’argent suffit quand personne ne vole [15] ». Mais l’avenir se chargera de lui faire payer son cynisme.
Après l’échec du bitcoin, la nouvelle expérimentation technologique de Bukele repose sur le déploiement de l’IA en médecine. En novembre 2025, le gouvernement passe un accord avec Google pour créer une nouvelle application de télé-médicine appelée DOCTOR SV, qui se veut gratuite, efficace et accessible à tous. Mais derrière ce vernis se cache un système de santé défaillant, avec des coupes budgétaires importantes, une pénurie de médicaments et de matériel médical et le départ de nombreux spécialistes du pays [16]. Le corps médical dénonce une mise en danger des patients, notamment ceux atteints de maladies chroniques pour qui aucun examen physique ou analyse médicale ne seront pris en charge par l’IA. À cela s’ajoutent, les doutes légitimes quant à la rigueur et à la fiabilité des diagnostiques et résultats obtenus par l’IA. Un autre problème se pose : celui de la protection, de l’accès et du stockage des données personnelles médicales sensibles des patients. L’application DOCTOR SV donne accès au microphone, à la caméra, au GPS et au calendrier des usagers. Sachant que le gouvernement salvadorien a déjà un certain passif quant à l’utilisation de logiciels espions tels que Pegasus [17] pour surveiller journalistes et opposants politiques. Bukele envisage également à terme, d’introduire l’IA Grok d’Elon Musk dans les écoles et vient d’acheter des équipements médicaux Tesla pour le nouvel hôpital public Rosales. Le Salvador n’est plus seulement un laboratoire pour la cryptomonnaie mais aussi un laboratoire technologique basé sur la dérégulation et l’abandon des services publics aux mains d’intermédiaires privés.
Le Salvador serait-il devenu le nouveau Dubaï de l’Amérique Latine ? Un pays arborant l’image lissée d’un paradis technologique qui accueille data centers, investisseurs étrangers et influenceurs. En 2024, pour marquer les esprits et redorer son image de président moderne et cool, le président Bukele a organisé un match de football amical entre l’Inter Miami et l’équipe salvadorienne pour faire venir Messi. Cette année, c’est la chanteuse Shakira qui a fait une escale de quatre jours au Salvador pour sa tournée latino-américaine, du jamais vu au Salvador. Les détails de leur financement n’ont jamais été dévoilés. Derrière cette image de pays sûr sans criminalité, à la skyline composée de nouvelles tours, hôtels, bureaux et résidences de luxe, se cache un système politique autocratique où les libertés fondamentales sont bafouées. À l’image du caudillo latino-américain, homme providentiel tout-puissant, Bukele va chercher à se maintenir au pouvoir à tout prix. Il interrompt les séances à l’Assemblée avec l’armée lorsque celle-ci n’abonde pas dans son sens [18], il fait dissoudre la Cour Suprême en 2021 par l’Assemblée dont il détient la majorité absolue et fait nommer de nouveaux magistrats plus alignés avec sa politique. Puis en 2024, il donne une nouvelle interprétation à la Constitution, qui interdisait jusqu’à présent la réélection d’un président salvadorien à un deuxième mandat consécutif [19] .
Enfin, depuis 2025, une réforme constitutionnelle lui permet de briguer un nombre illimité de mandats. C’est le retour de la dictature au Salvador depuis 1979. Bukele s’est cyniquement qualifié lui-même de « dictateur le plus cool du monde » sur X, et pourtant, de milliers de Salvadoriens continuent de le soutenir car oui le pays est devenu plus sûr changeant radicalement le quotidien de la population, mais à quel prix ? Il semblerait que face à l’urgence d’un retour à une vie sans criminalité, les populations latino-américaines soient prêtes à oublier la décennie des dictatures des années 60-70-80. Dans nos pays où la violence a atteint des niveaux inouïs, le choix est malheureusement vite fait entre la survie et la mort, entre la dictature et la mort. Mais le masque finira bien par tomber.






