Assigné à résidence depuis 2008, Kamel Daoudi se met en grève de la faim et de la soif

« Je préfère crever de moi-même dignement que de me laisser déshumaniser complètement »

paru dans lundimatin#133, le 12 février 2018

À l’été 2001, Kamel Daoudi a passé 4 mois en Afghanistan. Au lendemain du 11 septembre, il est arrêté et emprisonné. On le suspecte d’avoir été en lien avec une association de malfaiteurs terroriste qui aurait projeté de frapper l’ambassade des États-Unis à Paris, ce qu’il a toujours nié. Condamné à 6 années de détention, il est aussi déchu de sa nationalité et interdit du territoire français. A sa sortie de prison, il s’oppose à son expulsion vers l’Algérie en faisant valoir qu’il y risque la torture, il est immédiatement assigné à résidence. La Cour européenne des droits de l’homme jugera en 2009 que la France n’est effectivement pas en droit de l’expulser de son territoire au vu des traitements inhumains qu’ils pourraient subir dans son pays d’origine.
Interdit de résider en France mais inexpulsable, c’est dans cette zone grise que vit Kamel Daoudi depuis bientôt 10 ans, sous assignation à résidence. Changé de résidence à 5 reprises, systématiquement assigné dans des petits villages où le contrôle social est aussi dense que l’impossibilité d’y trouver un emploi, son quotidien est rythmé par 4 pointages quotidiens à la gendarmerie (9h15, 11h45, 15h15 et 17h45) et l’interdiction de quitter son domicile entre 21h et 7h du matin. Fin 2016, il a été « transféré » du jour au lendemain, de Carmaux où il vivait avec sa femme enseignante et ses enfants, à Saint-Jean-d’Angély. 450 km le séparent désormais de sa famille. Début décembre 2017, le Conseil constitutionnel a examiné une question prioritaire de constitutionnalité déposée par l’avocat de M. Daoudi. La plus haute juridiction française a estimé qu’il n’était pas conforme à la constitution de restreindre la liberté d’une personne sans aucune limite dans le temps et sans tenir compte de son contexte personnel et familial. Cette petite victoire n’aura été que de courte durée pour le plus vieil assigné à résidence de France. Comme il nous le raconte dans cet entretien, le ministère de l’intérieur s’est démené depuis pour contourner les décision des « sages ». Depuis mercredi 7 février, M. Daoudi a entamé une grève de la faim et de la soif afin de s’opposer à la situation qui lui est faite ; et qui s’avère aussi inhumaine que sans fin.
(Photo : Ibn Sina)

Lundimatin : Bonjour M. Daoudi, en novembre dernier, votre avocat a déposé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) afin que le Conseil constitutionnel se prononce sur la légalité de votre assignation à résidence qui dure depuis maintenant presque 10 ans. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
La QPC attaquait l’article de loi 561-1 du CESEDA (Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile). Dans cet article, le législateur n’a pas prévu de limite quant à la durée d’une assignation à résidence. La seule chose à laquelle l’assigné est tenu c’est d’entreprendre les démarches nécessaires pour trouver un pays d’accueil. Mon avocat a donc attaqué cet article en démontrant qu’il était inconstitutionnel dans la mesure où, la durée de l’assignation à résidence n’est limitée que par cette nécessité de trouver un pays d’accueil. Dans mon cas, j’ai fait 35 demandes auprès de différentes ambassades et je n’ai reçu qu’une seule réponse de la part du Brésil qui m’a stipulé que je devais être sur leur territoire pour que mon dossier puisse être étudié. Mais évidemment, je ne peux pas quitter le territoire français sans risquer de ne plus pouvoir y revenir… La QPC consistait donc à demander au Conseil constitutionnel s’il était conforme de garder quelqu’un sous assignation à résidence ad vitam aeternam. La réponse du Conseil a donc été de censurer en partie la loi. En gros ce que disent les « sages » c’est que l’assignation à résidence est une mesure restrictive et non pas une mesure privative de liberté. Cela à la différence de la CEEDH qui a rendu un arrêt précisant que tout est question de contexte et qu’il faut analyser la situation à partir de 4 critères : la durée, la nature, les modalités et les effets. Et c’est en examinant ces 4 critères que l’on peut évaluer si l’assignation est bien restrictive et non pas privative de liberté. Donc au vu de la durée de mon assignation, 10 ans, elle est privative aux yeux de la CEDH, c’est en tous cas le point de vue de la juriste Claire Saas. [1]
Quelle est la différence entre une mesure restrictive et une mesure privative de liberté ?
Si c’est une mesure privative, on considère que c’est de la prison, et comme cela n’a pas été jugé par un juge judiciaire, cette incarcération devient automatiquement illégale. Alors que si elle est simplement restrictive comme pendant l’état d’urgence où des gens ont été confinés chez eux pendant un certain temps mais pas au-delà de 12 heures par jour ; on peut considérer qu’il s’agit juste d’une restriction, parce que c’est une mesure provisoire.

Le Conseil constitutionnel a donc dit au législateur qu’il serait loisible de fixer une durée maximale, sans indiquer laquelle car ce n’est pas son rôle, et il lui demande aussi de tenir compte de la vie personnelle et du contexte de la personne assignée à résidence. Cela afin que l’on ne traite pas de la même façon une personne qui a refait sa vie avec une femme et des enfants qui sont français, qu’une personne qui n’a aucune attache. Evidemment, le ministère de l’intérieur a vu le verre à moitié vide et a dit que le Conseil constitutionnel n’avait pas vraiment censuré la loi et s’était contenté de demander son aménagement ; ce qui n’est pas complètement faux.
Moi, mon avocat, le GISTI et la Ligue des droits de l’homme, on considérait plutôt le verre à moitié plein car on avait obtenu gain de cause sur deux points : le fait de fixer une durée déterminée à ces assignations à résidence et le fait de tenir compte du contexte familial et personnel de la personne assignée.

A partir de là, le ministère de l’intérieur à tout fait pour faire en sorte de contourner le Conseil constitutionnel. Mais pour ne pas être accusé de ne pas respecter la décision de la plus haute juridiction française, il a envoyé, —enfin c’est mon hypothèse et je ne vois vraiment pas comment il aurait pu en être autrement—, le ministère de l’intérieur a donc envoyé certains députés UDI et Les Républicains, ceux qu’on appelle « les constructifs », proches de la nouvelle majorité, pour qu’ils déposent ce qu’on appelle une PPL, proposition parlementaire de loi. Il s’agissait au départ de régler certains problèmes liés aux « flux migratroires », enfin c’est comme cela qu’ils parlent ces gens-là, aux prétextes que les préfectures n’étaient plus en mesure de s’occuper des migrants http://abonnes.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/06/une-loi-pour-mettre-en-retention-les-dublines_5225546_1654200.html.
Et donc le texte à son premier passage devant l’assemblée, il ne contenait que deux articles. Sauf qu’à son arrivée au Sénat, il y a un sénateur nommé François-Noël Buffet, un baron de la droite lyonnaise, proche de Gérard Collomb et lui, il ajoute un article 3.
Avec cet article, il prétend améliorer le régime de l’assignation à résidence en fixant une durée maximale de 5 ans mais il ajoute un alinéa :

« – dans le cas prévu au 5° du présent article, la durée maximale de six mois ne s’applique pas. Au-delà d’une durée de cinq ans, le maintien sous assignation à résidence fait l’objet d’une décision spécialement motivée faisant état des circonstances particulières justifiant cette prolongation au regard, notamment, de l’absence de garanties suffisantes de représentation de l’étranger ou si sa présence constitue une menace grave pour l’ordre public. »

Ce que cela signifie c’est qu’au-delà de 5 ans d’assignation à résidence, le ministère peut prolonger la mesure selon son bon vouloir, dans la mesure où il jugerait que la personne peut constituer un trouble à l’ordre publique.
Cet article permet donc de faire semblant de donner une garantie légale tout en s’assurant qu’elle puisse être outrepassée à volonté selon le bon vouloir du ministère de l’Interieur. D’ailleurs aussi bien Gérard Collomb, que ses deux amis députés et sénateurs, Jean-Luc Warsmann et François-Noël Buffet, ont clairement annoncé la couleur en avouant qu’il s’agissait de faire un « patch » car la nouvelle loi d’Asile et d’Immigration qu’ils ont prévu et qui va complètement refonder le CESEDA, n’arrivera pas au bout du parcours législatif avant le 30 juin 2018.

Alors que la décision du Conseil Constitutionnel a laissé à l’État jusqu’au 30 juin 2018 pour mettre la loi en conformité avec la constitution, c’est bien ça ? Il leur fallait donc trouver une solution avant le 30 juin.
Voilà, c’est cela. Mais il faut ajouter que concernant ma situation personnelle le Conseil constitutionnel dit clairement que leur décision est applicable immédiatement. Le 30 juin c’est la date butoir pour l’ensemble de leur décision. C’est pour cette raison que mon avocat a tout de suite écrit au ministère de l’intérieur pour lui demander de respecter cette décision du Conseil constitutionnel et de me laisser me rapprocher de ma famille.
Et donc quelle a été la réponse du ministère ?
Je n’ai reçu aucune réponse. Cela fait deux mois maintenant et donc au bout de deux mois, on considère dans l’administration que l’absence de réponse équivaut à un refus. C’est pourquoi j’ai entamé cette grève de la faim et de la soif afin de protester contre le harcèlement et l’acharnement que je subis et contre cette loi qui vise à contourner la décision du Conseil constitutionnel et qui veut graver dans le marbre qu’une assignation à résidence peut être perpétuelle.
Pour être certain de bien comprendre, il y a donc deux raisons qui vous poussent à vous mettre en grève de la faim et de la soif : le refus du ministère de l’intérieur de respecter la décision du Conseil constitutionnel vous concernant personnellement (et vous interdit tout rapprochement avec votre famille) et cette nouvelle loi amendée par le sénateur Buffet qui va permettre une assignation à résidence perpétuelle, c’est bien cela ?
C’est tout à fait cela, mais ces deux raisons sont liées. De toute évidence, le ministre de l’Interieur et le sénateur Buffet sont de mèche. Il n’y a qu’à voir comment cette loi est passée en catimini. Cet article 3 il a été introduit à la première lecture au Sénat, et non pas à la première lecture devant l’Assemblée Nationale. Ensuite quand le texte est revenu devant les parlementaires, il y a eu des amendements sur les deux premiers articles et ils ont tous été rejetés. Il y a eu un article dans Le Monde à ce propos qui évoque des pressions exercées sur les sénateurs afin qu’ils votent le texte tel quel, c’est-à-dire sans aucun amendement. Ils sont donc tous revenus sur leurs amendements et il n’y a que ceux de la France Insoumise et de la Nouvelle Gauche qui ont été présentés mais qui n’ont évidemment pas été votées. Il y a donc eu au sein même de la majorité parlementaire des coups de pression pour que ce texte passe absolument. Pour reprendre les mots du député Warsmann, l’idée c’était de donner des outils aux préfets afin qu’ils puissent agir car ils étaient en demande. Donc en fait, ils se foutent de la gueule du monde en mélangeant des situations qui n’ont rien à voir, et ils font croire que c’est la gestion au quotidien qui exige que ces textes soient votés. Ça signifie que c’est maintenant l’administration qui dirige le législatif, et là on s’aperçoit à quel point l’exécutif a une emprise sur le législatif. Finalement le parlement, que ce soit l’Assemblée nationale ou le Sénat, sont de simples chambres d’enregistrement de la volonté de l’exécutif. Là, on est même face à une situation d’autocensure où les sénateurs se retrouvent à retirer leurs amendements tous seuls comme des grands.
Cette espèce de petit bricolage législatif que vous décrivez, on comprend bien en quoi cela a des conséquences directes sur votre vie et comment cela va permettre au ministère de contourner la décision du Conseil constitutionnel mais pratiquement, ces mesures visent combien de personnes ?
De ce que j’en sais, cela concerne au maximum une dizaine de personnes. D’abord parce que de nombreux assignés à résidence se sont retrouvées à un moment ou à un autre en prison pour ne pas en avoir respecté tel ou tel terme. Et donc lorsqu’ils ressortent, le décompte repart à zéro. C’est d’ailleurs ce qui peut expliquer cette limite de 5 ans, ils savent très bien qu’à un moment ou à un autre, les assignés vont craquer, oublier d’aller pointer ou ne pas rentrer chez eux un soir. Je crois honnêtement que je suis le seul à n’avoir toujours pas craqué depuis tout ce temps. Le dernier en date c’est Merouane Benahmed qui a pris l’initiative de fuir en Suisse pour y demander l’asile mais la France a demandé à ce qu’il soit rapatrié et il a été condamné à 15 mois de prison. En sortant il a été à nouveau assigné dans un petit bled près de Rennes avec 4 pointages par jour et confinement chez lui de 21h à 7 heures du matin. On dirait vraiment que leur objectif est de pousser les gens à craquer : soit en tentant de fuir, soit en se suicidant, soit en manquant à l’une de ses obligations. Il faut bien savoir qu’il suffit de manquer un seul pointage au commissariat pour prendre un an ferme. Moi ça m’est arrivé à deux reprises. La première fois que j’ai raté un pointage j’ai eu un rappel à la loi, la deuxième fois, pour un retard de 45 minutes, j’ai pris 1 an de prison avec sursis. Donc là, j’ai une épée de Damoclès au dessus de la tête, si dans les deux ans j’arrive en retard à ne serait-ce qu’un seul de mes 4 pointages quotidiens, je prends un an de prison ferme. Donc là, avec la grève de la faim, je suis d’autant plus sous pression que si je rate un pointage j’atterris directement en prison pour un an. En fait, c’est vraiment une machine à broyer, tout est fait pour te faire péter un câble.
Mais que visez-vous avec cette grève de la faim et de la soif ? Car pour des raisons purement biologiques, vous n’allez pas pouvoir tenir très longtemps.
Ça ne va pas pouvoir durer éternellement, bien sûr, mais je vais aller jusqu’au bout. À l’époque où la peine de mort existait encore, le bourreau mettait une cagoule pour ne pas être reconnu mais aussi pour ne pas voir le mort. Aujourd’hui, l’État fait exactement la même chose en se mettant la main devant les yeux et en parlant de constitution, de République et toutes ces conneries. Mais quand la ministre de la Défense dit en gros : « les ressortissants français qui sont en Irak ou en Syrie, vous en faites ce que vous voulez ». Ça pose les choses, ça signifie qu’on est ouvertement dans une logique à la Carl Schmitt : soit vous êtes avec nous, vous êtes un citoyen obéissant qui ne dépasse pas certaines limites et vous avez le droit à l’état dedroit, soit vous n’êtes pas un citoyen car vous êtes dans la contestation politique ou que vous êtes étrangers (l’étranger n’est jamais et n’a jamais été considéré comme un citoyen par la police administrative). Dans mon cas, ce qui les dérange ce n’est pas que je sois allé 4 mois en Afghanistan il y a bientôt 20 ans, mais c’est que je ne me laisse pas faire et que j’ai porté devant les médias toute cette problématique que l’on essaie de mettre sous le tapis. En réalité, à chaque fois que j’ai été revendicatif, ça m’a coûté très cher. Soit j’avais le droit à un pointage quotidien supplémentaire, soit on me changeait du jour au lendemain de lieu d’assignation, soit on me calomniait en inventant des notes blanches farfelues pour justifier le prolongement de mon assignation.

Et donc pour revenir sur l’enjeu de cette grève de la faim et de la soif, c’est une manière d’apporter une réponse non-violente à des gens qui veulent absolument me présenter comme un terroriste. La non-violence donc, face à toute la violence d’État que l’on m’inflige à moi mais aussi à toute ma famille depuis pratiquement 10 ans maintenant.

Le moins que l’on puisse dire c’est que les centaines d’assignations à résidences qui ont été prononcées après la déclaration de l’état d’urgence n’ont pas suscité beaucoup d’indignation publique. Le sentiment que cela donne, c’est que pour le citoyen lambda, ces mesures sont perçues comme acceptables et mesurées. Qu’en pensez-vous ?
C’est parce que les gens ne comprennent pas que l’assignation à résidence est une mesure administrative et que par définition, la personne assignée n’a commis aucun délit, aucun crime, sinon elle aurait été poursuivie. C’est précisément parce qu’il n’existe pas d’éléments permettant de corroborer des « soupçons » que l’on assigne administrativement. C’est donc à partir d’une dangerosité supposée ou « potentielle » que la police peut détruire la vie de personnes sans avoir à prouver la moindre dangerosité devant des juges. A titre d’exemple, pour justifier mon éloignement à 500 km de ma famille, la police est allée ressortir des procès verbaux, — des histoires d’altercations avec des surveillants—, qui datent de ma détention il y a 15 ans. Tout cela pour venir étayer cette figure du monstre, de l’individu dangereux. C’est cette même logique qu’est venue entériner la loi « renforçant la sécurité et la lutte contre le terrorisme » qui a pris le relais de l’état d’urgence : lorsqu’elle prend des mesures, l’administration a le bénéfice du doute et c’est au justiciable de démontrer qu’il est innocent. C’est un renversement de la charge de la preuve qui est terrifiant et démontrer que quelque chose n’existe pas c’est extrêmement difficile. Ça fait penser au théorème de Fermat, il a quand même fallu trois siècles pour réussir à démontrer que quelque chose n’existait pas.
Il faut préciser que dans votre cas, vous avez été jugé et condamné à 6 années de prison que vous avez purgées jusqu’en 2008. Depuis la fin de votre détention il y a bientôt 10 ans, ni la police ni la justice n’a eu quoi que ce soit à vous reprocher.
Mais non, je n’ai même pas eu la moindre amende ! La seule condamnation que j’ai eue, c’est lorsque j’ai accompagné ma femme enceinte de 8 mois chez le docteur et que ça a été considéré comme une violation de mon assignation à résidence. Et même à cette occasion, ils ont eu le culot dans une note blanche de raconter que c’était ma femme qui tentait de me faire évader !!! En fait quand tu es dans cette situation là, tu es soupçonné à perpétuité et on ne te laisse pas avoir une vie digne. C’est ce dont j’ai déjà parlé en utilisant l’image de l’hologramme [Kamel Daoudi fait ici référence à certaines de ses déclarations dans une interview donnée au journal Vice]], la figure du terroriste que l’on voudrait que j’incarne, elle sert à manipuler les foules et montrer que l’État fait ce qu’il faut en matière de lutte contre le terrorisme et que finalement tout est sous contrôle. Et cette image du terroriste, elle permet de faire passer tout un tas de lois qui dépassent largement le cadre prétendu au départ. La déclaration de l’état d’urgence, par exemple, elle était censée viser les personnes soupçonnées de « radicalisation islamiste » mais finalement, elle a été rapidement utilisée contre des militants de la gauche radicale, des anarchistes, des écologistes et des syndicalistes. Et là avec cette nouvelle loi, on voit bien que l’antiterrorisme est instrumentalisé pour expulser des étrangers jugés indésirables.
Vous parlez d’une politique du « soupçon perpétuel » mais dans votre cas, il n’est pas juste question de soupçons, ce qu’il vous arrive c’est une sorte de punition perpétuelle. Vous ne pouvez pas sortir de votre commune, vous devez pointer 4 fois par jour au commissariat, vous ne pouvez pas travailler, vous n’avez pas le droit de quitter votre domicile en dehors des heures ouvrées et l’on vous éloigne autant que possible de votre famille. Il y a quelque chose là-dedans qui relève de la punition.
Oui, on m’interdit tout ce qui fait de moi un être humain. C’est une punition sociale, on t’enlève tes droits familiaux… en fait on t’enlève tous tes droits à l’exception de manger, de boire et de dormir. En fait, on essaie de te réduire à l’état de plante verte.
Pour vous qui avez connu le régime carcéral, qu’elle différence voyez-vous avec la situation d’assigné à résidence ?
Le régime d’assignation à résidence est clairement plus contraignant que celui de la prison. Il est plus délétère car tu es ton propre prisonnier. Tu es le prisonnier ET le gardien de prison, ça crée un quasi effet de schizophrénie. Tu culpabilises, par la force des choses. D’un côté tu te dis « bon, je n’ai qu’à ne pas aller pointer et sortir de la commune pour être à nouveau libre », il n’y a pas de barreaux pour t’en empêcher. Mais immédiatement tu réfléchis et tu évalues la situation. J’ai une famille, j’ai des enfants, je ne vais pas partir en cavale sans argent et sans rien, c’est impensable. Il faut d’ailleurs savoir que pour l’État, c’est particulièrement rentable car assigner quelqu’un dans un hôtel bas de gamme, ça revient moins cher qu’un détenu. Donc en fait l’État y gagne vraiment sur tous les plans. C’est cette même logique lorsque Gérard Collomb parle de privatiser certaines prérogatives de la police ou quand le gouvernement veut mettre les fonctionnaires au pas, il y a une logique commune à l’antiterrorisme et au libéralisme. Il y a une vision holistique du pouvoir qui vise à l’asservissement volontaire des foules. Il s’agit de mater toute forme de contestation, qu’elle soit syndicale, militante ou politique. C’est aussi à cela que sert le croquemitaine terroriste. Le slogan « En Marche », c’est pas un hasard. Quand j’ai vu ce slogan, j’ai tout de suite compris que « En Marche » ce serait une marche forcée. Donc oui, bien sûr qu’on instrumentalise le terrorisme. C’est notamment pour cela que j’ai commencé cette grève de la faim. On attend de moi que je pète un câble et que j’égorge quelqu’un, sauf que cette intention je ne l’ai pas et je ne l’ai jamais eu mais je suis quelqu’un qui a une certaine dignité. Face à l’extrême violence d’État que ma famille et moi avons subi, ma réponse est justement non-violente, et cette grève de la faim c’est une manière de témoigner de l’hypocrisie de tous ces gens qui se drapent de valeurs, de valeurs républicaines, etc. mais qui n’en pensent pas moins. On a beau être marié avec une femme dont le grand-père a été décoré par l’armée française pour avoir participé à la guerre d’Indochine et d’Algérie, on a beau avoir des grands-parents qui ont versé leur sang pour libérer la France quand d’autres se planquaient ou collaboraient avec l’ennemi, rien de tout cela ne suffit. Les belles paroles de liberté, d’égalité et de fraternité, tout cela c’est pour les hommes, les droits de l’Homme, c’est pour les hommes. Mais quand on a été déshumanisé, on ne vous considère plus comme un homme, on vous traite comme un chien voir plus mal qu’un chien, étant donné qu’on s’émeut d’avantage d’un reportage de 30 millions d’amis sur un caniche mort.
Ce qu’il y a de saisissant et de significatif dans votre situation, c’est que la matrice antiterroriste se déploie dans une nouvelle dimension. Disons que depuis les années 90 et le procès Chalabi, on s’accorde sur l’idée que l’état de droit peut se retourner sur lui-même et condamner une intention supposée, une complicité supposée d’intention, etc. C’était le paradigme Bruguière qui consistait à assumer d’arrêter et d’emprisonner à peu près n’importe qui par capillarité au prétexte de resserrer l’étau sur la menace terroriste. Ce paradigme n’a évidemment pas disparu mais la nouvelle dimension à laquelle s’étend l’état d’exception, c’est celle du temps. Alors que le Droit et tout le système punitif se sont constitués sur l’idée d’une peine qu’il s’agit de purger pour expier ses fautes et être autorisé à revenir parmi les « hommes », dans votre cas, la punition n’a pas vocation à « corriger » un comportement mais à réduire une existence. La peine n’est pas non plus censée payer le tribu d’un mal fait à la société afin de pouvoir à nouveau la réintégrer. Si le propre de l’incrimination d’association de malfaiteurs n’est pas de punir des faits mais de réprimer une intention malfaisante supposée, votre assignation à résidence perpétuelle nous dit quelque chose d’autre. En l’occurrence, qu’une « mauvaise intention » est en quelques sortes inextinguible et infinie dans le temps. Quoi que vous fassiez ou disiez, la police vous considérera éternellement comme potentiellement dangereux et le pouvoir administratif qui lui est dévolue vous punira tout aussi éternellement. Pour le dire plus simplement, il n’y a rien que vous puissiez faire ou dire qui pourrait mettre un terme à la privation de liberté que vous subissez. Au cœur de l’état d’exception, le temps n’existe plus.
Tout à fait, c’est un supplice de Sisyphe. Et c’est la même problématique avec les djihadistes français qui ont été arrêtés par les Kurdes en Syrie ou en Irak. L’État ne veut pas qu’ils reviennent car il considère que ces gens ne s’amenderont jamais, qu’en réalité la déradicalisation ne fonctionne pas et que le seul but de ces personnes est de détruire notre civilisation raffinée. C’est d’ailleurs ce que Pharaon disait de Moïse, comme quoi en quelques millénaires, la situation n’a pas beaucoup changé. Quand on voit des polémiques comme celle récente autour de Mennel, cette pauvre jeune fille qui ne ressemble pas à une arabe mais qui s’est faite attaquée pour deux tweets et un foulard, c’est vraiment le summum du ridicule. On se dit que les élites françaises, du moins ceux qui se prétendent comme tel, ont vraiment sombré dans la folie. Je me souviens que les intellectuels et politiques français avaient beaucoup critiqué les États-Unis au moment des Patriot Act 1 et 2, que tout le monde critiquait Guantánamo… mais là ce que je vis, c’est un Guantánamo light. Je ne subis pas de torture physique mais c’est une torture blanche. Ma fille on l’appelle la fille d’Al Quaeda depuis la 6e, elle est en 2nde aujourd’hui. Ma femme elle est considérée comme la « pute » du terroriste. Excusez-moi d’être aussi cru mais c’est comme cela. Mon fils de 3 ans, il veut être policier, vous devez bien vous demander pourquoi ? Eh bien c’est parce que la dernière fois que la police a débarqué à l’improviste pour tout perquisitionner chez nous et me déplacer à 500 KM, il a compris que c’était un policier qui conduisait mon escorte, et donc il voudrait lui, pouvoir me conduire.
Vous parlez de folie, mais tout de même, on ne peut pas imaginer que ces méthodes relèvent de la démence. Ceux qui les mettent en place opèrent à partir de paradigmes parfaitement réfléchis et évalués. Tout cela répond à une logique bien particulière.
Quand je dis que c’est de la folie, c’est que l’on essaie d’enserrer les gens dans une sorte de folie et de psychose. Mais évidemment que ceux qui jouent sur cela, eux, savent très bien ce qu’ils font. C’est vraiment la théorie du chaos. On va attiser vos peurs jusqu’à ce que vous soyez malléables à merci et que l’on puisse faire passer tout ce que l’on veut jusqu’à faire de vous les esclaves d’une espèce d’économie globalisée dans laquelle il y a des individus sélectionnés et d’autres surnuméraires. Cette logique s’applique à quasiment tous les domaines et toutes les échelles. Il suffit de prendre l’exemple récent de la réforme de l’accès à l’université. Aucune loi n’est encore passée mais on demande déjà à des présidents d’université d’imaginer des algorithmes pour trier les bacheliers. Au prétexte, évidemment que l’université serait en crise mais en réalité ce que l’on veut c’est affaiblir toujours plus les prolétaires. Je veux pas avoir un discours marxiste [rires] mais de fait, ceux qui sont visés sont ceux qui n’ont rien, rien d’autre que le travail de leurs mains pour pouvoir survivre. Il y a quand même un retour hallucinant, c’est un 3e Retour vers le futur mais à l’époque de la féodalité. On a beau avoir les plus hautes technologies, si finalement c’est pour qu’il y ait des maîtres et des esclaves, à quoi peuvent bien servir ces prétendus droits, cette prétendue culture. En réalité, ce sont eux les vrais barbares, ce sont eux les vrais terroristes.
Avez-vous un mot à ajouter pour clore cet entretien ?
Oui, je vois bien que le ton de mes réponses peut paraître pessimiste. Mais je ne voudrais pas que cela soit perçu comme tel, parce que je crois encore… enfin l’Histoire nous a montré que même aux époques où l’on croyait que tout était perdu, il y a toujours eu un souffle qui est venu tout bouleverser. Il ne faut pas croire que ce système est une fatalité et qu’il sera éternel. Dans le fond, c’est le sens de mon geste. Il faut garder à l’esprit que l’homme est capable du pire mais qu’il est aussi capable du meilleur lorsqu’il reconnaît l’humanité dans l’altérité ; lorsqu’il est capable de reconnaître l’humanité d’autrui sans nécessairement partager quoi que ce soit. Se reconnaître dans l’autre, c’est ce qui permet aux hommes d’avancer et de déclencher de grandes rébellions. Il s’agit simplement de revenir à notre essence première qui est faite de choses simples : pouvoir manger, aimer, boire, avoir une maison, pouvoir donner une éducation correcte à ses enfants, pouvoir s’exprimer librement… enfin tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas enchaîné. Sachez bien que si je fais cette grève de la faim et de la soif, je la fais en souriant et en leur faisant un gros doigt pour leur dire : « si vous voulez me fossoyer, si vous voulez m’enterrer vivant, vous n’y arriverez pas. Je préfère crever de moi-même dignement que de vous laisser me déshumaniser complètement. »
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