Tu sais ce qu’il a fait pendant quarante-sept ans ?
Tu sais ce que la langue interdite fait au corps ?
Tu sais ce que la prison veut dire sous Khamenei ?
Tu sais comment on introduit une bouteille en verre dans l’anus des prisonniers ?
Tu sais comment on murmure les menaces à l’oreille ?
Tu sais comment on arrache les ongles ?
Tu sais comment on te pisse dessus en isolement ?
Tu sais comment on t’enferme dans le silence ?
Tu sais comment on te dégoûte des mots, de la poésie, de la musique, de l’amour ?
Tu sais ce que « dégoûté de vivre » veut dire ?
Tu sais comment, après coup, on prend du crack pour survivre ?
Tu sais vraiment ce que trauma veut dire ?
Tu sais ce que le corps effrayé peut faire ?
Tu sais ce que signifie être privé des choses les plus banales ?
Tu sais ce que peut faire une balle de guerre ?
Tu sais quelque chose de la guerre ?
Tu sais quelque chose de la peine de mort ?
Tu sais ce que la censure arrache ?
Tu sais qu’il est prématuré de mourir à seize ans, à dix-huit ans, à vingt ans ?
Tu sais qu’il est triste de mourir avant même de mourir ?
Tu sais ce que fait voir un ami vidé de son sang ?
Tu sais ce que tout perdre veut dire ?
Tu sais ce que fuir pour survivre veut dire ?
Franchement, tu sais ce que l’exil veut dire ?
Tu sais comment on s’étouffe avec une corde autour du cou ?
Tu sais ce que ça veut dire : devenir le sujet barré de sa propre vie ?
Tu sais ce que ne pas parler fait à la vie ?
Tu sais ce que ne pas oser fait à la vie ?
Tu sais comment l’angoisse enracinée ravage une vie ?
Tu sais ce que le persan veut dire ?
Tu sais ce que la femme iranienne veut dire ?
Tu sais ce que les corps mitraillés veulent dire ?
Tu sais ce que contiennent des cimetières entiers ?
Tu sais ce que le deuil non vécu te fait ?
Tu sais ce que refouler te fait ?
Tu sais ce que la vie veut dire ?
Ta posture n’est pas propriétaire de la vie des autres.
As-tu déjà eu le courage de voir un cœur implosé ?
As-tu déjà eu la décence de te taire ?
Qu’est-ce que tu fous au juste ?
Tu es triste parce que Khamenei est mort ?
Tu es devenu campiste ? Anti-impérialiste ?
Quel exploit.
Quel courage.
La vie des gens n’est pas un jouet pour amuser les imbéciles déconnectés de la réalité.
Ta posture, mets-la où tu veux.
Mais la vie n’est pas une posture.
Ali Khamenei est mort.
Et la vraie vie reste à venir.
Ali Khamenei est mort, mais…
Le ciel de Téhéran est ensanglanté.
La République islamique a assassiné Téhéran, et chaque coin de l’Iran — une fois, deux fois, des milliers de fois.
Le ciel de Téhéran est noir.
Israël et l’Amérique déversent maintenant sur l’Iran des bombes qui étaient censées rendre le monde sûr et libre.
Or, un jour,
le ciel de Téhéran n’était pas ensanglanté.
Le ciel de Téhéran n’était pas noir.
Et cela veut dire :
je ne me tiendrai ni derrière l’un, ni derrière l’autre.
Je reste aux côtés de mon ami
qui respire du poison.
Et qui, en cet instant même, sans Internet,
ne peut même pas dire qu’il n’arrive plus à respirer.
Je me tiens aux côtés de mon Téhéran,
qui un jour n’était pas noyé
dans le sang et dans la pluie acide.
Et je fixe cette impasse
qui nous fixe droit dans les yeux et semble nous dire :
le miracle n’est pas de ce monde.
La bombe tue, certes, mais elle ne fait pas de miracle.
La bombe ne bouche pas le manque.
La bombe ne bouche pas le trou.
La bombe ne change pas, d’un coup de baguette magique, le fascisme en liberté.
La bombe ne pardonne pas la lâcheté.
Non, la bombe, ce n’est rien.
La vie des Iraniens n’est pas rien.
Et pourtant, depuis des décennies, on s’est moqué de leurs vies — piétinées, écrasées, anéanties, bombardées, censurées, torturées, exécutées, humiliées.
La seule voie,
la seule, vraiment,
c’est nous-mêmes.
Tous ceux qui ne veulent pas
que le ciel de Téhéran soit ensanglanté et noir.
Tous ceux qui veulent
femme, vie, liberté.
Vraiment.
Parham Shahrjerdi






