Alex Jeffrey Pretti - Du témoin exécuté à la terreur comme gouvernement

Sylvain George

paru dans lundimatin#506, le 27 janvier 2026

Le 24 janvier 2026, à Minneapolis, Alex Jeffrey Pretti, citoyen américain de trente-sept ans, infirmier diplômé, employé aux services de soins intensifs des vétérans de guerre du Department of Veterans Affairs, est abattu [1] par des agents fédéraux de l’immigration et des frontières des États-Unis, lors d’une opération dite « ciblée », menée dans le cadre de ce que l’administration américaine nomme Operation Metro Surge. Sa mort survient dix-sept jours après celle de Renée Nicole Good, [2] tuée dans des circonstances analogues dans la même ville, et quelques jours après la blessure par balle de Julio César Sosa-Celis [3] lors d’une autre intervention de l’ICE. Trois événements distincts, mais inscrits dans une même séquence politique, une même grammaire de la violence, désormais trop cohérente pour être interprétée comme une suite d’incidents isolés. Ce qui se joue ici excède largement la question d’un usage disproportionné de la force. Il s’agit du franchissement d’un seuil politique, d’une transformation qualitative du rapport entre pouvoir fédéral, territoire urbain et corps civils.

L’exécution du témoin : une grammaire de la violence

Alex Pretti n’était ni un suspect recherché, ni une cible désignée. Il ne fuyait pas. Il ne menaçait pas. Les éléments désormais établis - vidéos authentifiées, analyses indépendantes, témoignages, déclarations d’autorités locales - convergent vers un fait simple et pourtant décisif : il observait. Il filmait des agents fédéraux en opération dans l’espace public. Il se tenait là comme témoin, dans ce rôle devenu central, fragile et désormais dangereux, de celui qui documente, qui regarde, qui enregistre, qui refuse de détourner les yeux. Ces simples gestes, tenir un téléphone, maintenir une image, persister dans l’attention, se sont trouvés requalifiés, en quelques minutes, en menace létale.

Les images [4] montrent un homme maintenu au sol par plusieurs agents, puis visé par une salve d’au moins dix tirs, dont la majorité alors que son corps ne manifeste plus aucun mouvement. Cette chronologie est décisive. Elle interdit la qualification de légitime défense au sens strict et oblige à nommer autrement ce qui s’est produit. Employer le terme d’exécution ne relève donc ni d’une inflation rhétorique ni d’un geste militant. Il désigne une configuration précise, l’usage de la force létale sur un corps déjà dominé, immobilisé, rendu inoffensif, suivi d’une entreprise de clôture narrative et procédurale. Comme dans le cas de Renée Nicole Good, la mort n’est pas seulement produite. Elle est immédiatement racontée, requalifiée, absorbée dans un récit officiel qui précède toute enquête et en neutralise d’emblée la possibilité.

Le Department of Homeland Security affirme que Alex Jeffrey Pretti était armé, qu’il a « violemment résisté », qu’un agent a tiré « en défense ». [5] Or, là encore, les images contredisent frontalement cette version. Elles montrent un téléphone, non une arme brandie. Elles montrent un corps plaqué au sol, non une charge offensive. Elles montrent une scène de domination, non une situation de danger imminent. Cette disjonction entre la matérialité visuelle et la narration institutionnelle n’est pas un accident. Elle constitue la structure même de l’événement. La parole étatique ne vise pas d’abord à établir ce qui s’est passé, mais à neutraliser à l’avance toute contestation, à saturer l’espace public d’une justification immédiate, à transformer une exécution en acte défensif. La vérité n’est pas recherchée, elle est administrée.

La souveraineté sans visage : une violence topologique

Ce point est central. Ce qui est visé ici n’est pas seulement un individu, mais une fonction : celle du témoin. Alex Pretti ne se trouvait pas au cœur de l’opération. Il n’était ni la cible de l’arrestation, ni l’objet de la procédure. Il observait. Il documentait. Il persistait à maintenir une image là où le pouvoir exige le contrôle du récit. Dans une époque saturée d’images, où la légitimité de l’action policière repose de plus en plus sur sa capacité à contrôler le récit, le témoin non aligné constitue une menace. Il introduit une faille dans l’économie de la preuve, une dissidence dans le régime de visibilité. Renée Nicole Good observait. Alex Pretti filmait. Julio César Sosa-Celis se trouvait là, pris dans une logique d’intervention qui ne le concernait pas directement. Tous trois ont été traités non comme des sujets de droit, mais comme des obstacles.

Il faut insister sur ce déplacement. La violence fédérale ne frappe pas en fonction de la dangerosité réelle des corps ou de la moralité des victimes, mais en fonction de leur position dans la scène. À partir du moment où un individu occupe la place du témoin non aligné, il devient inadmissible. Peu importe alors sa citoyenneté, son casier judiciaire, son statut social ou sa conformité aux normes dominantes. Alex Pretti cumulait pourtant tous les marqueurs de respectabilité que l’État prétend valoriser : infirmier, travailleur du soin, sans antécédents judiciaires, détenteur légal d’un permis de port d’arme, engagé auprès des vétérans... Cela n’a joué aucun rôle. La violence n’est pas morale, elle est topologique.

C’est ici que la notion de souveraineté sans visage [6] prend toute sa portée. Les agents impliqués apparaissent masqués, encagoulés, indistincts. La décision létale ne s’énonce pas comme un choix personnel, mais comme une nécessité impersonnelle, technique. Le pouvoir ne se présente plus comme responsable, il se présente comme automatique, il se donne comme fonctionnement. Dans cette configuration, l’exécution n’a pas besoin d’être revendiquée. Elle est absorbée dans la normalité opérationnelle de l’appareil.

Mais la séquence ne s’arrête pas au tir. Elle se prolonge dans ce qui suit immédiatement, l’empêchement de l’enquête. [7] Comme après la mort de Renée Nicole Good, les autorités locales du Minnesota sont entravées dans leur accès à la scène, malgré des mandats judiciaires. Ainsi, l’État fédéral ne se contente pas de produire un récit, il confisque les conditions mêmes de la preuve. Cette obstruction n’est pas un simple conflit de compétences. Elle institue un régime d’exception pratique dans lequel la force fédérale prétend conserver le monopole non seulement de l’usage de la violence, mais aussi de l’instruction de cette violence. Autrement dit, le pouvoir tue, puis organise activement les conditions de son propre non-jugement.

Minneapolis, laboratoire de la terreur

Ce point permet de comprendre pourquoi Minneapolis ne peut plus être pensée comme un simple théâtre local. La ville fonctionne désormais comme un laboratoire. Un espace-test où s’expérimentent des formes avancées de gouvernement intérieur : déploiement d’une police fédérale d’immigration comme force d’occupation urbaine, usage létal dans des interactions ordinaires, criminalisation du témoin, neutralisation des contre-pouvoirs locaux, saturation immédiate de l’espace public par un récit sécuritaire.

Les déclarations du président Donald Trump comme de la procureure générale Pam Bondi marquent ici un seuil supplémentaire. [8] En accusant publiquement le gouverneur, le procureur général et le maire de Minneapolis d’avoir « alimenté » le désordre, en qualifiant les manifestations d’« extrêmement organisées », cette dernière ne décrit pas un fait, elle désigne un ennemi intérieur. La capacité collective à se protéger, à se coordonner, à produire un langage commun devient un indice de dangerosité. La contestation est ainsi requalifiée non comme dissensus, mais comme menace structurée.

L’émission de subpoenas fédéraux [9] visant les autorités locales participe d’une stratégie de discipline verticale, par laquelle l’État fédéral signifie que toute demande d’enquête indépendante pourra être requalifiée en entrave. La violence ne s’exerce plus seulement sur les corps exposés, elle s’exerce sur les institutions elles-mêmes.

C’est à ce point précis que la notion de terreur devient opératoire [10]. Non pas seulement la terreur comme excès spectaculaire, mais comme technique de gouvernement. La terreur se définit ici par sa fonction qui est de produire un état de peur durable, diffus, incorporé, qui reconfigure les conduites ordinaires et rend la violence à la fois imprévisible et incontestable. La mort d’Alex Pretti fonctionne ainsi comme un opérateur de terreur précisément parce qu’elle frappe là où l’on ne s’attend pas à être frappé. Elle signifie que nul statut ne protège, que regarder peut suffire. La terreur ne vise pas seulement ceux qui meurent, elle vise aussi ceux qui restent, ceux qui comprennent qu’ils doivent désormais ajuster leurs présences, sous peine d’exposition mortelle.

La terreur agit aussi par la gestion du temps. Là où la démocratie suppose un temps différé, contradictoire, ouvert (celui de l’enquête, de la preuve, de la contestation), la « séquence Pretti » impose un temps martial, immédiat, unilatéral. La légitimité est proclamée avant l’examen. La présomption précède la preuve. Le temps est fermé.

L’État contre le regard

Dans ce contexte, l’hypothèse d’un recours à l’Insurrection Act  [11] ne relève pas de la spéculation fantasmatique. Elle s’inscrit dans une logique déjà documentée : désigner les résistances locales comme insurrectionnelles, qualifier les manifestations de menaces à l’ordre national, puis justifier une militarisation accrue de l’espace intérieur. Minneapolis apparaît alors comme une scène d’anticipation. Il s’agit de tester les réactions, de mesurer les seuils d’acceptabilité, d’observer jusqu’où l’opinion peut être travaillée par la peur et le récit sécuritaire.

Ce qui relie alors Alex Jeffrey Pretti à Renée Nicole Good et à Julio César Sosa-Celis n’est ni leur trajectoire personnelle, ni leur identité sociale, ni même la proximité temporelle ou géographique, mais leur exposition commune à un régime où le pouvoir ne tolère plus la présence civile non contrôlée. Tous deux meurent à l’endroit précis où l’État décide que voir, filmer, rester là devient une faute. Leur mort n’est plus un scandale, mais un coût acceptable. Leur mort ne vise pas seulement des corps, elle vise une possibilité, celle d’un espace public encore habitable, regardable, partageable. Leur mort s’accompagne de l’impunité qui n’est plus un dysfonctionnement, mais la condition même du fonctionnement.

Penser ces morts comme des « symptômes », et non comme des anomalies, ne revient pas à en atténuer la gravité. C’est au contraire refuser leur banalisation. C’est reconnaître que ce qui s’est joué à Minneapolis en janvier 2026 n’est pas un accident local, mais une scène américaine avancée d’un processus plus large : celui d’une thanato-politique [12] qui s’exerce au nom de la sécurité, de l’ordre et de la souveraineté, et qui transforme progressivement l’espace démocratique en zone d’exception permanente.

Alex Jeffrey Pretti est mort parce qu’il incarnait, à cet instant, une limite. Une limite à la souveraineté narrative de l’État. Une limite à son pouvoir de décider seul de ce qui doit être vu et de ce qui doit disparaître. Nommer cette mort pour ce qu’elle est - une exécution - et nommer ce qui s’installe autour d’elle - la terreur comme mode de gouvernement [13] - n’est pas un geste excessif. C’est la condition minimale pour refuser que l’exception devienne la norme, et que la disparition du témoin s’installe comme technique ordinaire du pouvoir.

Alex Jeffrey Pretti est mort parce qu’il regardait, et persistait à faire exister une image là où le pouvoir exige l’opacité.

Qu’advient-il d’une société où témoigner devient une faute, et où regarder peut devenir mortel ?

Sylvain George

[1Bora Erden, Devon Lum, Helmuth Rosales, Elena Shao and Haley Willis, « Timeline : How the Shooting of Alex Jeffrey Pretti Unfolded », in New York Times, January 24, 2026 :
https://www.nytimes.com/interactive/2026/01/24/us/minneapolis-shooting-alex-pretti-timeline.html ;
https://en.wikipedia.org/wiki/Killing_of_Alex_Pretti ;https://en.wikipedia.org/wiki/Minnesota_ICE_shootings

[2Sylvain George, « Renee Nicole Good ou le crime de regard », in Lundimatin#504 - Lundi 14 Janvier 2026. https://lundi.am/Renee-Nicole-Good-ou-le-crime-de-regard-anatomie-d-un-thanato-eugenisme-d-Etat.

[3Matt Gutman, « Dueling accounts of ICE shooting of Venezuelan migrant in Minneapolis », in CBS News, January 15, 2026. https://www.cbsnews.com/news/dueling-accounts-of-ice-shooting-of-venezuelan-migrant-in-minneapolis/ et https://en.wikipedia.org/wiki/Operation_Metro_Surge#Second_shooting

[4Devon Lum and Haley Willis, « Videos Show Moments in Which Agents Killed a Man in Minneapolis », in New York Times, January 24, 2026 : https://www.nytimes.com/2026/01/24/us/minneapolis-shooting-federal-agents-video.html ;

[5Katie Rogers and Hamed Aleaziz, « Trump and Federal Officials Try to Blame Minnesota Authorities and Slain Man », in New York Times, January 24 : https://www.nytimes.com/2026/01/24/us/trump-administration-minneapolis-shooting.html ; The Editorial board, « The Trump Administration Is Lying to Our Faces. Congress Must Act », in New York Times, January 25, 2026 : https://www.nytimes.com/2026/01/25/opinion/alex-pretti-minneapolis-shooting-border-patrol.html

[6Voir notamment : Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975 ; Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers, Paris, Les éditions de Minuit, 1990, p. 240-247

[7Anthony Blair, « Trump-appointee judge orders DHS to preserve evidence in Alex Pretti shooting after suit by Minnesota », in New York Post, January 25, 2026 : https://nypost.com/2026/01/25/us-news/trump-appointee-judge-orders-dhs-to-preserve-evidence-in-alex-pretti-shooting-after-suit-by-minnesota/

[8Katie Rogers and Hamed Aleaziz, « Trump and Federal Officials Try to Blame Minnesota Authorities and Slain Man », opus cité ; The Editorial board, « Trump calls on Minnesota to allow ICE raids after fatal shooting of Alex Pretti in Minneapolis », in TRT World, January 24, 2026 : https://www.trtworld.com/article/bc8036777edc

[9Sam Levine, « US justice department subpoenas Minnesota Democrats accused of impeding ICE efforts », in The Guardian, January 21, 2026 : https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/20/minnesota-democrats-subpoenas-justice-department ; Un subpoena est une assignation à comparaître devant le tribunal à titre de témoin. Ce document indique quand vous devrez vous présenter au tribunal pour témoigner, soit pour la partie poursuivante, soit pour la partie défenderesse. https://www.uscourts.gov/administration-policies/judiciary-policies/subpoena-regulations

[10Hannah Arendt, Le Système totalitaire - Les Origines du totalitarisme - Tome 3, Paris, Points, coll. Essais, 2005 ; Michel Foucault, Il faut défendre la société- Cours au Collège de France 1976, Paris, Seuil, 1997 ; Enzo Traverso, Mélancolie de gauche, Paris, La Découverte, 2016 ; Tzvetan Todorov, Face à l’extrême, Paris, Seuil,1991 ; Giorgio Agamben, Etat D’exception, Paris, Seuil, 2003.

[11Rédaction, « Minneapolis : Donald Trump menace d’invoquer l’Insurrection Act, qui lui permettrait de déployer l’armée », in Le Monde, 15 Janvier 2026 : https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/insurrection-act-explained ; Promulgué en 1807, l’Insurrection Act (10 U.S. Code § 251-255).constitue l’exception souveraine au principe fondateur de séparation entre armée et police. Cette loi autorise le président à déployer les forces armées à l’intérieur des États-Unis pour « supprimer » toute insurrection, rébellion contre l’autorité fédérale ou troubles civils d’une ampleur telle qu’ils dépassent les capacités des forces de l’ordre locales. Elle est l’outil légal d’une militarisation ultime de l’espace politique intérieur. Cette loi a été utilisée environ 30 fois dans l’histoire des États-Unis, et notamment durant la Guerre de Sécession, ou en 1992 lors des émeutes de Los Angeles après le verdict relatif à l’affaire Rodney King, un adolescent tué par la police ; Joseph Nunn and Elisabeth Goitein, « The Insurrection Act, Explained », in Bren Center for Justice,November 12, 2025 : https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/insurrection-act-explained

[12Sylvain George, « Renée Nicole Good ou le crime de regard », opus cité  ; Sur le nécropolitique et le thanato-eugénisme, voir : Achille Mbembe, « Nécropolitique » in Raison politique, n°21, Paris, Presses de Sciences Po 2006, pp- 20-60 ; Judith Butler, Ce qui fait une vie : Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Paris, Ed. Zones/La Découverte, 2010 ; Ann Laura Stoler, La chair de l’Empire : Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, Ed. La Découverte, 2013.

[13Hannah Arendt, Le Système totalitaire - Les Origines du totalitarisme - Tome 3, Paris, Points, coll. Essais, 2005 ; Michel Foucault, Il faut défendre la société- Cours au Collège de France 1976, Paris, Seuil, 1997.

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