AUTOMNE ARABE II – Bahreïn

L’insurrection oubliée.

paru dans lundimatin#16, le 30 mars 2015

L’insurrection oubliée.

Le Bahreïn est un petit archipel situé dans le Golfe persique, à l’est de l’Arabie saoudite, dont on entend rarement parler – bien que depuis quatre ans maintenant, des militants antigouvernementaux profondément hostiles au pouvoir mènent des offensives dans l’ensemble du pays.

Le Bahreïn est une monarchie sunnite contrôlée par la famille des Al-Khalifa, continuellement au pouvoir depuis leur arrivée en 1783. Le roi Hamed II (Hamed ben Issa Al-Khalifa) dispose de la majorité des pouvoirs ; son oncle est premier ministre, son fils ministre de la défense, un de ses cousins est ministre des affaires étrangères et un autre ministre de la justice.

Cela n’aurait certes rien de très différent des autres monarchies du golfe, si ce n’est non seulement que le Bahreïn est un pays possédant peu de ressources énergétiques, mais surtout que cet archipel contrôlé par des sunnites est habité à plus de 75 % par des chiites, qui se concentrent dans l’ouest et le nord de l’île et terminent ce que certains appellent l’arc chiite (qui s’étend de la Syrie jusqu’à Bahreïn en passant par l’Iran).


Alors que l’Arabie saoudite et ses pays satellites du Golfe tentent d’imposer leur influence dans la région, l’Iran s’impose comme le principal concurrent. Riyad refuse d’avoir un pays chiite à ses portes, pays qui pourrait s’approcher de l’Iran et permettre à Téhéran de contrôler la quasi totalité du Golfe persique, golfe par lequel transite environ 40 % du pétrole mondial. Cette opposition avant tout géopolitique a été confessionalisée par la famille régnante de Bahreïn. Pour l’Arabie saoudite, qui possède une influence énorme sur le pays, mieux vaut que la très loyale famille Al-Khalifa reste au pouvoir plutôt que de risquer de transformer le pays en démocratie.
Sûre de son soutien saoudien et très dépendante de cette source de financement (le Bahreïn ne produit presque plus de pétrole), la famille Al-Khalifa mène une politique favorable à plusieurs familles sunnites, et plus généralement à une grande partie de la minorité sunnite. La politique des Al-Khalifa est particulièrement sévère à l’égard de la majorité chiite. Un chiite ne peut accéder à un poste à responsabilité ni à un emploi dans l’armée ou la police.

Le 14 février 2011, dans le sillage des révolutions égyptienne et tunisienne, les Bahreïniens sont descendus dans la rue. Certains sunnites se joignent aux revendications chiites, et tous demandent des réformes – notamment la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Afin d’étouffer ce qui pourrait devenir une révolution bahreïnienne, les Al-Khalifa (qu’on imagine paniqués) annoncent le 11 février 2011 la distribution de 1 000 dinars bahreïniens à toutes les familles du pays. Mais les Bahreïniens décident d’occuper la place de la Perle, au centre de Manama, la capitale ; ils y installent une cité de tentes et manifestent malgré la très forte présence policière.

Quelques jours plus tard, l’armée lance un important assaut contre la place, faisant usage de véhicules blindés et tirant à balles réelles. Sept manifestants sont tués, la place évacuée. Peu de temps après, le 19 février, la place est reprise et grâce à une grève générale en solidarité avec les manifestants, la police reçoit l’ordre de ne pas intervenir.

Persuadés qu’ils vont recevoir une aide internationale, les manifestants sont particulièrement attentifs aux discours des dirigeants américains, britanniques et français, qui ont dit soutenir les révolutions dans la majorité des pays arabes de la région. C’est sans compter l’intérêt géopolitique que représente le pays. Pour les États-Unis, le nord du Bahreïn abrite le siège de la Ve flotte américaine, en charge de l’ensemble des opérations navales dans le Golfe, et représente une menace non négligeable pour l’Iran dans la région – et de ce fait un gage de sécurité pour l’Arabie saoudite, dépendante de la sécurité américaine. La présence militaire s’est d’ailleurs accrue dans le Golfe persique, particulièrement stratégique, puisqu’on peut y voir en ce moment naviguer un porte-avion français ; la Grande-Bretagne y a aussi ouvert une nouvelle base navale le 8 décembre dernier. Les pays occidentaux ont d’ailleurs tous des intérêts économiques importants au Bahreïn : la France par exemple, avec GDF Suez et la vente d’armes. Pour les Occidentaux, le Bahreïn n’est donc pas l’Égypte ou la Syrie : aucun soutien ne sera envoyé aux manifestants.

Malgré une répression particulièrement violente, les manifestants ont choisi de demeurer pacifiques, et de grandes grèves, notamment des transports, sont organisées en solidarité sur l’ensemble de l’archipel. Le milieu étudiant est le fer de lance du mouvement, avec en première ligne les étudiants diplômés qui ne trouvent pas de travail (certains rapports parlent de plus de 30 % de chômage en 2011). Les femmes jouent aussi un rôle essentiel, avec des militantes charismatiques comme Zaïnab Al-Khawaja.

Le mouvement n’obtient pas satisfaction et commence à se radicaliser. Certains oser parler de République ... Du jamais vu dans la petite monarchie. Les manifestants effraient de plus en plus les Al-Khalifa et l’Arabie saoudite. D’autant que les forces de l’ordre bahreïniennes sont mal entraînées et peu habituées à ces situations. La situation devient rapidement ingérable ; en sous-effectif, les policiers font usage de leurs armes. Une dizaine de manifestants sont tués.

Pour les pays du golfe et en particulier l’Arabie saoudite, il est hors de question que ce petit pays devienne non seulement un pays démocratique, mais qui plus à majorité chiite. Pour elle l’alternative était simple : ou garder un allié inféodé, ou risquer d’avoir à ses frontières un pays incontrôlable et probablement hostile. Le Conseil de Coopération des pays du golfe (CCG) qui rassemble les monarchies sunnites de la région pour décider d’actions communes, décide en conséquent d’envoyer le 14 mars 2011 entre 3 et 5 000 militaires au Bahreïn pour mater l’insurrection – ou, officiellement, pour « contrer les velléités de l’Iran dans la région ». Des centaines de Hummers américains et autres véhicules blindés traversent la frontière avec à leur bord des militaires saoudiens et émiratiens. Leur action est décisive. Il faut rappeler que la majorité du pétrole saoudien se situe dans une province à majorité chiite, marginalisée par le pouvoir. Et pour une monarchie, il n’est jamais bon d’avoir un voisin révolutionnaire.

A partir de cette intervention, les tirs à balles réelles se multiplient, et l’usage de la torture par les forces de sécurité se banalise. Tout rassemblement de plus de 10 personnes peut aujourd’hui être légalement considéré comme un crime. Face à la répression et à l’intervention étrangère la contestation durcit. Le parti Al-Wefaq, principal parti d’opposition, sert de soupape de décompression au régime, mais s’y oppose de plus en plus ouvertement. Alors qu’il est crédité de 65 à 70% des voix, il n’a jamais eu accès à une majorité parlementaire du fait d’un découpage électoral favorable au gouvernement sunnite. Il décide finalement de boycotter les élections du 21 novembre dernier, rendant finalement tout simulacre de démocratie caduque. La tension monte alors d’un cran, et le chef du parti est arrêté à la fin de l’année dernière. Le mouvement, au départ strictement social, devient confessionnel et l’armée s’en prend spécifiquement aux chiites.

Aujourd’hui la police utilise massivement des gaz lacrymogènes lors de la moindre manifestation, tirant parfois dans les maisons des quartiers chiites. Au moins 39 personnes sont mortes des suites d’une exposition prolongée à ces gaz. Ceux-ci sont d’ailleurs vendus par la France, et des CRS français sont régulièrement envoyés au Bahreïn afin de former les forces de sécurité locales. Les manifestants ont désormais systématiquement recours au cocktails Molotov, et on note une multiplication des attentats contre les forces de l’ordre dans le pays.

https://www.youtube.com/watch?v=3n1-l_CAPzg

https://www.youtube.com/watch?v=U4AUS_DZl5U

L’attirail de la répression est aussi vaste que varié. Le gouvernement a recours à la déchéance de la nationalité pour les opposants les plus actifs. Le 31 janvier dernier, 72 personnes ont ainsi perdu leur nationalité. Le gouvernement avait préalablement établi dans cette liste noire des membres de l’État islamique et des opposants politiques afin de présenter ces derniers comme des terroristes et de permettre un amalgame. Le gouvernement s’est aussi attaqué à des symboles telle que la place de la Perle. Celle-ci était devenue l’équivalent de Tahrir ou de Taksim.

Les autorités ont donc tout simplement décidé de la raser. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un carrefour.

ps : Sur les armes françaises utilisées, un article de 2013 de Jean-Marc Manach

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