Au commencement

Ghassan Salhab, depuis Beyrouth

paru dans lundimatin#241, le 4 mai 2020

« Ils veulent que nous nous écrions haut et fort, ensemble : nous avons vaincu l’ennemi ! Et tant pis pour le prix à payer. Les sacrifiés sont toujours les mêmes, de plus en plus nombreux. »

Pour accompagner notre article sur la reprise du soulèvement libanais, cet autre texte qui nous arrive de Beyrouth.

Les conditions de la vie furent changées quant aux relations matérielles, mais l’amour fut toujours de même le privilège de peu de gens, disposés à courir toutes les aventures et à risquer le peu de vie consentie aux mortels dans l’espoir de rencontrer enfin l’adversaire avec lequel on marche côte à côte, toujours sur la défensive et pourtant à l’abandon.

Robert Desnos

Trouble, accès, malaise, marasme, détresse, pénurie, poussée, maladie, dépression, danger, convulsion, atteinte, angoisse, péril, récession, tension, transe, paroxysme, attaque… Autant de mots pour dire cet autre mot : crise. Pas une fin donc, pas la fin du monde tant redoutée, tant espérée, non, un ensemble de phénomènes se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal. Marquant une rupture assurément. Je n’ai pas reproduit toute la définition que ce dictionnaire donne de ce substantif. Il l’aborde tout d’abord sous l’angle des pathologies, d’une maladie. Mais nous savons bien aujourd’hui que le corps humain et la (ou les sociétés) qu’il (l’humain) a bâti, ne font qu’un, qu’ils sont interdépendants, l’un affectant l’autre, durablement, profondément. Une extension sans plus de limites, formant un même grand corps atteint dans toutes ses composantes, qui n’en finit plus de tomber, de se relever, de tomber de nouveau.

Un ensemble de phénomènes donc, à la fois simples et complexes, généraux et locaux, spontanés et provoqués, et qui n’ont rien de mystérieux, d’occulte ou d’aberrant ; révélateurs autant que conséquences de l’expansion tentaculaire de nos civilisations, de l’insatiable et démesurée emprise des différents pouvoirs (y compris dans leurs adversités et/ou leurs alliances). La somme aussi de tous nos assujettissements, et grands dieux, ils sont innombrables. Un ensemble de phénomènes qui se manifestent de façon brusque et intense. Soit rapidement, brusquement, sèchement, brutalement, abruptement, crûment, autant d’adverbes que ce système économico-politico-financier (quelles que soient ses variantes) manifeste tous azimuts, jour et nuit, directement ou indirectement. L’intense n’étant pas donné à tous, tant le temps imparti pour vivre intensément, pleinement, sa vie en ce monde est denrée rare, qu’il nous faut véritablement l’arracher aux nécessités, aux contraintes et interdits de toutes sortes, ce peu de vie qui nous est consentie.

Un ensemble de phénomènes qui se manifeste de façon brusque et intense, laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal. Mais pendant une période limitée, nous précise-t-on. « En bien et en mal », aurait été plus judicieux, cet inséparable tandem de toujours, à l’instar de ce grand corps, l’un entretenant l’autre, l’un ne se pouvant sans l’autre, même par-delà.

La « période limitée » que l’on entend de toute crise (quelle que soit son importance, il y a après tout des petites crises, et même des moyennes) pourrait nous faire croire que c’est juste une phase, à durée variable donc, qu’en temps normal c’est tout autre chose, et qu’un changement décisif va effectivement advenir. Or notre monde moderne — en gros depuis la révolution industrielle, et encore plus depuis les années cinquante du siècle précédent, n’en finissant plus de se précipiter — n’est-il pas crise permanente, ouverte, plaie sur plaie, sans trêve autre qu’apparente ? D’un cycle à l’autre si l’on veut, mais avec des temps de répit qui sont en réalité ces périodes limitées, fort limitées. Nous faut-il vraiment dresser la liste des crises qui se sont succédées, ici et ailleurs, ne serait-ce que depuis le début du vingtième siècle ? Longue comme un jour sans pain.

Non seulement notre monde est crise permanente, ouverte ou sourde, il s’en alimente quand cela parvient à un paroxysme, il s’en empiffre, s’y reconstitue à chaque fois. Ce changement décisif ne vaut que pour lui permettre cette régénérescence de lui-même, plus précisément des consécutifs pouvoirs qui le « dirigent », l’astreignent à souhait (même s’il y aussi des victimes de leur côté, essentiellement dû aux luttes de pouvoir, entre eux en somme). Ce système économico-politico-financier (dans ses variantes, j’insiste) en est autant le produit que, si j’ose dire, la source. Il se perçoit telle la création-même de cette planète née du chaos, le chaos originel. L’ordre issu du chaos ! Et nous sommes constamment enjoints de ne pas l’oublier. Cette fatalité du chaos duquel il nous faut sans cesse émerger. Consciemment ou non, les pouvoirs imposent ces cycles de chute et de relèvement. Ils se l’imposent autant qu’ils nous l’imposent. Cette affaire est d’abord la leur. Il leur faut mériter cette régénérescence. L’erreur serait de voir que du cynisme en eux. Certes, ils veulent effrontément nous entendre crier notre soulagement une fois sortis de « la » crise, mais ils veulent avant tout notre reconnaissance, ils la veulent mordicus. Ils veulent que nous nous (eux et nous autres, mortels) écrions haut et fort, ensemble : nous avons vaincu l’ennemi ! Et tant pis pour le prix à payer. Tant pis pour ceux qui le paieront ! Les sacrifiés sont toujours les mêmes, de plus en plus nombreux.

Trouble, accès, malaise, marasme, détresse, pénurie, poussée, maladie, dépression, danger, convulsion, atteinte, angoisse, péril, récession, tension, paroxysme, transe, attaque… nous dit-on.

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