ANTIFAUST VAINCRA [Quand j’entends le mot culture]

L’histoire a-t-elle un sens ?

Vulture - paru dans lundimatin#81, le 14 novembre 2016

L’histoire a-t-elle un sens ? Quand on pose cette question, on imagine comme un véhicule pesant, grosse cylindrée mondiale en marche sur l’autoroute de l’avenir, avec humanité embarquée, bon gré mal gré. Et on roule vite. Il semble même que l’on roule de plus en plus vite ; si vite qu’on n’a pas le temps de lire les panneaux ; si vite qu’on se demande si l’on n’a pas raté la sortie, si la route n’est pas finie, si l’on ne va pas dans la mauvaise direction. Vers où mène cette route ? Est-ce qu’elle s’arrête à un moment, est-ce qu’on va pouvoir descendre, se dégourdir les jambes, regarder un peu le paysage, jouir de l’immobilité ? Est-ce qu’on est sûr qu’il n’y a pas un sale endroit qui nous attend au bout ? Et puis la route va-t-elle vraiment tout droit ? Ou fait-elle une boucle ? Ou fait-elle tout le tour de la terre ? La route, on la discerne mal.

A bord, il y a tout le monde et en même temps, c’est comme s’il n’y avait personne. On ne sait pas très bien qui conduit, de toute façon. Certes, il y a bien quelques stewards. Dans leurs jolis costumes, ils nous disent que tout est normal, que cela va encore continuer, et qu’il faut surtout rester fixés sur la route, les yeux dans le progrès, et savourer, bien enfoncé dans son fauteuil, la sensation de l’accélération. On obtempère en maugréant. Certains essaient de faire la sieste. Sylvain Creuzevault, qui n’arrive pas à dormir, se faufile discrètement dans la cabine du conducteur. Il n’y a personne, juste une myriade de boutons, de voyants électroniques, d’écrans affichant des informations incompréhensibles. Et, de l’autre côté de la fenêtre, un rétroviseur. Alors, Sylvain Creuzevault y jette un œil curieux – après tout, à bord du grand véhicule de l’histoire, on ne regarde jamais en arrière.
Qu’y voit-il ? Qu’y verriez-vous ?

Pour le savoir, curieusement, il faut se rendre dans un théâtre, car Sylvain Creuzevault est aussi metteur en scène. Alors, du rétroviseur, il a fait une pièce de théâtre. Elle dure trois heures et demie, et s’intitule Angelus Novus Antifaust. Elle se joue en ce moment même, sur une idée originale de Walter Benjamin :

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

L’Angelus Novus, comme Sylvain Creuzevault, a regardé dans le rétroviseur de l’histoire. C’est une entreprise un peu contre-intuitive, surtout lorsqu’on s’imagine naïvement qu’en matière d’histoire, les obstacles sont devant nous. Mais qui, au juste, est cet Ange Nouveau ? Il est, chez Benjamin, la figure de celui cherche la rédemption pour tous ceux que l’ordre du monde a dû briser pour se maintenir jusqu’au présent. Cette rédemption, impossible tant que dure le règne des vainqueurs, fixe à l’historien sa tâche et sa méthode. La rédemption est à la fois un accomplissement et un anéantissement, car l’anéantissement est aussi, pour celui qui vécut écrasé, une délivrance. La rédemption est un achèvement aussi au sens où l’on achève quelqu’un pour le délester de sa souffrance. En se tournant comme l’Angelus Novus vers le passé, l’historien révolutionnaire n’entend pas simplement ramener à la conscience historique de ses contemporains les évènements tragiques qui structurent la « tradition des opprimés ». Il entend prendre chaque passé conservé en tant que passé et le mener à son terme, c’est-à-dire l’accomplir, de manière à ce que sa conservation devienne superflue, à ce qu’on puisse l’oublier plutôt que le commémorer.

Très concrètement, il s’agit de faire advenir le bouleversement auquel tant d’opprimés ont aspiré jusque dans leur échec. Et cela est difficile tant que souffle la tempête du progrès, c’est-à-dire tant que règne une conception de l’histoire tournée vers le futur, rendant impossible de prendre le temps d’aller chercher dans le passé tout ce qui doit être réparé ou modifié pour le mener à son terme. Conception bourgeoise et contre révolutionnaire qu’un Hollande résumait ainsi lors d’un voyage en Guadeloupe, où « passé » signifie « esclavage » : « On ne peut pas changer le passé, mais on peut changer le futur ». Le futur ne se change pas, car le futur n’existe pas. Le passé en revanche existe, et la rédemption est une des opérations par lequel on le transforme, en faisant germer les aspirations qu’il contient. Une fois cela accompli, le passé n’aura plus été une chronique des catastrophes, une sinistre addition d’injustices, mais le creuset d’une force historique latente capable de mettre en échec le gouvernement du monde. Mais l’Ange de l’Histoire, celui peint par Klee, s’il fait signe vers la rédemption, n’arrive pas à échapper au vent qui souffle vers le futur des vainqueurs. Il exprime la détresse de l’historien matérialiste.

Mais pourquoi et comment devient-il un Antifaust ? Tel est le questionnement profond de la pièce, qui est toute entière une méditation sur l’opposition entre ces deux thèmes philosophiques et politiques, que sont Faust et l’Ange de l’Histoire.
Ce ne sont pas des figures heureuses. Faust, c’est le grand savant qui se lasse de sa puissance de savoir et demande au Diable de lui permettre de vivre vraiment. C’est l’homme du progrès, finalement écrasé par le poids de son savoir, trop lourd pour lui donner accès à la fugacité du monde. C’est un mythe aussi allemand que possible, que depuis quatre siècles nous ressassons et recomposons, de l’Angleterre à l’opéra. L’Angelus Novus, lui, est aussi impuissant que perspicace ; il voit, il sait – ce qu’il y à faire, aux côtés de qui, contre quoi. Il connaît sans niaiserie la nature de l’histoire, la frénésie de ses épurations, l’unité de son drame. Mais, emporté par le vent sec du progrès, aussi tenace que pauvre, il ne peut donner aux morts et aux vaincus qu’une silencieuse attention, bouche bée, déjà parti. Et le poids de cette attention l’écrase lui aussi, comme il écrasait Benjamin.

Qu’en est-il dans cette pièce où se rejoue les destins croisés de ces deux figures ? Trouvent-elles la force de bifurquer ? Du côté de Faust, l’intrigue présente trois personnages, adultes brillants liés par un étrange triangle amoureux. Kassim est scientifique ; il est en quête des secrets de la mémoire, et tente d’animer par la force du souvenir une très inerte souris de laboratoire. Il découvre que « l’homme oublie, et parfois se souvient » ; et non l’inverse. Theodor, son meilleur ami, est compositeur ; il est passé à Nuit Debout, et s’est marié avec l’ancienne femme de Kassim, Marguerite. Marguerite est scientifique ; elle a reçu le prix Nobel pour avoir découvert des ciseaux génétiques permettant une manipulation peu coûteuse du génôme. Voilà nos Fausts. Kassim et Marguerite vont rencontrer leurs démons, et les suivre plaisamment, désertant le monde, leur rôle et le présent.
Les démons, Baal, Lilith et compagnie, sont comme une joyeuse troupe de théâtre à eux tout seuls ; ils se jouent des mots, sautent par-dessus les barrières, et paraissent bien plus bénéfiques que leur réputation judéo-chrétienne ne le laisse soupçonner. Ils n’agissent pas, comme dans la pièce de Goethe, pour prouver quelque chose à Dieu, mais suivent sans perversion leurs propres motifs mystérieux. Theodor, lui, ne déserte pas. Il va s’enfermer dans une curieuse fantasmagorie politique qui le voit remporter les élections de 2017 et instaurer enfin une vraie République de gauche vraiment de gauche, vraiment sociale et vraiment solidaire. Son démon, qui n’apparaît jamais, se nomme Frédéric Lordon. Les destins des personnages, qui tous se détournent de leur mission de progrès, s’enroulent et s’entrecroisent dans une trame serrée, complexe, parfois incompréhensible.

Mais voilà ; Marguerite et Kassim ont une fille. Quand ses parents disparaissent, elle ne perd pas le nord ; adepte de la tête de cortège, elle embrasse progressivement, jusqu’à l’identification, la figure de l’Ange de l’Histoire. Elle n’est pas seule à regarder vers le passé. Il y a aussi une historienne matérialiste, qui porte dans son lourd cabas les archives de l’histoire des vaincus, les annales de la catastrophe ; un marquis de ZAD peu convaincu par la République de Theodor ; un soldat inconnu toujours mort et toujours vivant ; et d’autres, à commencer par les guerriers costumés du printemps social.

La pièce est en deux parties. La première, assez longue, déploie le devenir des Fausts, avec en toile de fond, le mouvement social, l’agitation de rue, les guerres proches ou lointaines. Il y a des scènes limpides, d’autres oniriques, certaines sont hilarantes, d’autres inquiétantes. On se perd un peu dans les méandres de la narration, dans les digressions du fantasme, la superposition des temps. On souffre, car les Fausts échouent à être autre chose que « des imbéciles amoureux de leur faute » ; ils ont déserté le monde, le savoir, le pouvoir, mais se perdent à mi-chemin, comme Dante au milieu de sa vie, au milieu de sa forêt. La seconde partie, brève et dense, montre l’éclosion de l’Antifaust, et son devenir-Ange. Tournée vers le passé, comme il se doit, cette seconde partie commente la première, la résume et la récapitule. Au cours d’un mini-opéra saisissant, l’enfant des Fausts sort de sa chrysalide et devient l’Antifaust, contre les errements de ses parents. Papillon de l’histoire, l’Antifaust déploie lentement ses ailes, apaise, rassemble, médite, récite. « Ce n’est rien », dit-elle à ceux qui l’entendent, « j’y suis ; j’y suis toujours ».

Alors, comme notre généticienne avec ses ciseaux à ADN, Sylvain Creuzevault et ses redoutables acteurs découpent et recollent l’ADN de l’histoire et de la catastrophe, de la tradition des vaincus. Ils enchaînent les tableaux, les instantanés, les vidéos, les citations, recomposant, fragments par fragments, la vision fugitive du passé qu’a celui qui s’échappe du présent perpétuel. Benjamin, la ZAD, Rimbaud, Rémi Fraisse, Dante, le mouvement contre la loi Travail, Boulgakov, Mesrine, Politkovskaïa, Bosch, tout passe sous le regard de l’Antifaust. « N’est-ce pas tout confondre ? », dira sans doute le spectateur. « Mais n’est-il pas lourd, et s’alourdissant sans cesse, l’amoncellement des ruines ? », répond l’Ange de l’Histoire.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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