Comment se faire un cœur entier
qui n’a pas peur de rougir,
qui n’a pas peur de sa terre, brûlante de défaites,
souillées de victoires. Comment nommer ?
Mon langage est plein de miasmes.
Je n’arrive même plus à penser contre mon temps,
je ne fais qu’articuler des paroles convenues
où le corps se tasse. Ne plus pouvoir bouger...
Ne plus pouvoir sentir...
Comment transformer la normalité écrasante
en rage
pour sortir des peurs maussades dans lesquelles
le couvent social nous enferme ?
Partir. Partir. Partir.
S’en aller du destin criard placardé sur les murs.
Aller contre les platitudes des langues autorisées,
contre les appâts du privé qui remplace
l’imprévu du lendemain par des denrées subventionnées.
Voyager dans des phrases inusitées où la lenteur
s’oppose à la destruction, où la littéralité
défit l’idéalisation !
Persister dans son être... L’entêtement d’une âme
pour résister aux canons du bien lire, du bien comprendre,
du bien répondre... L’entêtement d’un corps à dire !
Je prends de l’âge comme on va prendre l’air.
Respirations mêlées à d’autres respirations.
Je n’écris pas seule. J’écris avec.
Manières d’être vivant au plus près, au plus vif.
Bouger à nouveau, sentir à nouveau.
L’ouïe se tend comme un muscle pour palper
l’intérieur des images et des sons, et j’entends,
j’entends le tissu du chant des oiseaux déchiré,
ma mémoire déchirée. Et je reste.
Je reste. Je reste.
Pour rien au monde je ne renoncerai à ma tête de vieille,
à ma tête d’enfant... aujourd’hui, l’une et l’autre,
piégées dans la culture de masse.
Je garde les deux, contre l’oubli à volonté,
contre le leurre d’une version améliorée de soi-même
prête à consommer.
Vivre terrestrement – fracture ouverte.
La mémoire du vécu ne supporte pas les retouches,
c’est une fêlure dans l’histoire, une brèche
dans le continuum des représentations,
une chaoïde d’enfance dans les schémas préétablis,
une sève.
La mémoire comme un chemin, une clairière,
un aboutissement des cendres dans nos bouches-interprètes.
Ne plus pouvoir faire taire cette question :
que va-t-il se passer si plus rien ne pousse ?
Vivre terrestrement – fagots de rien
noués ensemble pour alerter...
le tiers inclus comme un langage, le tiers
secrètement inclus... brûlot de sens.
Se parler.
Se parler.
Se parler.
À Paris, février 2026
Natanaële Chatelain






