À nouveau, l’anarchisme

Josep Rafanell i Orra

paru dans lundimatin#501, le 16 décembre 2025

Tout le monde s’y accorde, l’horizon politique actuel en France est franchement déprimant. D’un côté, une fascisation évidente de la bêtise, de l’autre le revival kitch d’une gauche léniniste. On en arriverait presque à oublier que pendant presque 15 ans, disons du mouvement anti-CPE en 2005 au mouvement des Gilets jaunes en 2019, se sont déployées une pensée et une pratique anarchistes et destituantes autrement plus joyeuses et vivaces. La défaite (passagère) des uns fait toujours les choux gras des autres. Quoi qu’il en soit, ce qu’il y a d’heureux dans l’Histoire c’est que tout est toujours à re-penser et à recommencer, c’est ce que propose une nouvelle revue en ligne À bas bruits, des paysages anarchiques dont nous publions ici l’un des premiers articles signé Josep Rafanell i Orra que les lectrices et lecteurs de lundimatin connaissent bien. Une soirée de lancement est prévue le 24 janvier prochain à Paris.

L’anarchisme s’est toujours affirmé comme la ligne de fuite de la communauté contre la cage de fer sociale. Plus que jamais il vient troubler notre actualité et le temps vectorisé du désastre.

Commençons par le début, c’est-à-dire par le milieu. Par exemple dans un quartier d’exils, de migrations et de passages : tôt le matin au Jardin d’Éole dans le 18e arrondissement de Paris, un terrain clôturé par la mairie pour empêcher l’installation de migrants harassés, condamnés à errer dans la rue, un espace longé par une ferme urbaine avec quelques moutons pour donner une touche écolo à ce quartier où zonent des exilés, mais aussi des crackeurs tels des zombies, les uns et les autres harcelés par des dispersions policières. Il y a aussi le bâtiment d’une annexe du théâtre de la Villette barricadé derrière des murs grillagés où sont placardés des portraits voulant représenter « la diversité du quartier », manière d’exprimer gauchement l’intégration de l’équipement culturel dans cette géographie populaire. C’est dans ce lieu, à l’intérieur d’autres grillages, que des migrants se retrouvent pour prendre un petit déjeuner. Là trône un lourd module Algeco dont la laideur est dissimulée tant bien que mal par une couche de peinture. Dedans, des étagères où sont rangés des denrées alimentaires, des produits d’hygiène, un évier et un plan de travail avec une plaque de cuisson électrique. Et puis Latifa, la cinquantaine, devant une grande marmite, maitresse d’œuvre de la préparation du repas entourée d’autres personnes confectionnant les petits déjeuners qui vont être proposés ce matin. Dehors, dans le froid glacial de février, sous une bruine de pluie insistante, un groupe d’Afghans s’affaire pour monter des barnums sous lesquels aura lieu la distribution. De jeunes hommes et de jeunes femmes du quartier, des membres de collectifs disparates, parfois venant de loin, s’attellent à disposer la nourriture, les fruits, les thermos de café et de thé sur les tables, des dons proposés par les magasins des alentours. La collation a lieu, des conversations s’engagent au sein de cette petite foule composite de migrants, de crackeurs, de bénévoles. Quelqu’un active le haut-parleur de son téléphone portable et des musiques venues d’autres mondes entrainent quelques danses impromptues. Cela dure depuis bientôt dix ans. Toute une constellation de liens s’est instaurée reposant sur le palimpseste de l’histoire du quartier, ses luttes et solidarités, sa tradition d’entraide. Mais reste l’asymétrie troublante, le risque terrible d’instituer l’abjection d’un système de charité.

La vie d’un quartier qui demeure vivant se compose de « trafics d’influences », disait Isaac Joseph avec drôlerie dans la préface à Explorer la ville de Ulf Hannerz. Elle est la composition de déterminations qui déjouent les répertoires sociaux déjà donnés. Des formes de communauté que la figure de l’étranger rend respirables, inscrites dans les interstices des géographies existentielles. Des devenirs ingouvernables surgissent dans ce tissage obstiné composant un patchwork de relations, d’affections, de liens, de lieux, de pratiques, de formes de survie, de conflits, d’entraides, d’attentions où émergent les régimes mouvants de sensibilité qui font la texture d’une ville habitée. Il y a toujours des contre-cartographies potentielles qui résistent sourdement à l’asphyxie d’un espace administré et quadrillé par ses polices. Et il y a là de nouvelles formes de connaissance que des enquêtes peuvent faire surgir si l’on traverse les seuils entre des mondes disparates. Des connaissances portant non pas sur des identités et leurs représentations, mais sur des modes d’existence de l’expérience où se nouent des attachements et des interdépendances malgré l’adversité. Et où, parfois, soudainement, surgit avec éclat le soulèvement.

S’il faut ici parler de connaissance, c’est d’une connaissance migratoire dont il s’agit (David Lapoujade, Fictions du pragmatisme). Celle qui surgit dans des frontières sans cesse repoussées : « Mosaïque de petits mondes » où les passages d’un monde à un autre défont la totalité sociale. Société des sociétés, disait Landauer, ou la résurgence de la communauté qui sommeille dans les enclosures du corps social avec ses assignations et ses sujets. C’est la pornographie de la représentation qui est alors conjurée. C’est l’imagination qui est alors revitalisée. Car qu’est-ce que l’imagination si ce n’est l’expérience d’un devenir-autre, celle des métamorphoses, défaisant l’identité à soi et pour soi, lorsque nous rencontrons celles et ceux qui nous rendent étrangers à nous-mêmes ? Inestimable avantage que de pouvoir devenir étrangers dans un monde envahi par la démente prolifération de connexions entre des moi atomisés, où la surexposition des images repose sur la négation de la présence, anéantissant l’expérience du partage qui fait exister les lieux de la communauté, les éthopoïétiques des mondes animés.

Dans ces mondes en train de se faire, si nous nous y engageons, il est toujours question d’animation, là où nous pouvons nous faire une âme lors des rencontres avec d’autres âmes. Mais pour cela il faut sortir de la détestable familiarité qu’impose la représentation, entravant les devenirs de ce que nous ne sommes pas encore.

Sortir des taules de l’identité pour ne pas perdre le monde au profit des sujets représentés. La désidentification, devient la condition de la communauté où nous pouvons devenir un peuple ambulant de relayeurs (Gilles Deleuze et Felix Guattari, Traité de nomadologie : la machine de guerre).

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Deleuze et Guattari nous disent encore : lorsque la pensée emprunte sa forme au modèle de l’État, elle est captive des deux pôles de la fondation de sa souveraineté – en tension mais complémentaires. Le muthos, la fondation archaïque qui opère par capture magique. Et le pacte ou le contrat entre « des gens raisonnables », c’est-à-dire soumis à la rationalité de l’État (« obéissez toujours, car plus vous obéirez, plus vous serez maîtres... »). Voici le fascisme qui sommeille. Or l’une et l’autre ne peuvent exister sans un « dehors » parcouru par des pensées nomades qui conjurent les deux universaux, celui de la totalisation comme horizon de l’être et celui du Sujet comme condition de l’assujettissement (ou de « l’être pour-nous » du contrat social.)

Mais on peut trouver d’autres commencements, le surgissement d’autres temps qui partent à la dérive. Ainsi avec le soulèvement des Gilets jaunes, lors des centaines de blocages dans tout l’Hexagone. Ces moments où d’innombrables ronds points occupés devinrent des assemblées sauvages où les gens se retrouvèrent, partagèrent des histoires, construisirent des récits et des cabanes, s’entraidèrent et ourdirent des conspirations.

1er décembre 2018, comme les semaines précédentes et celles qui suivirent, des dizaines de milliers de personnes débarquent dans les beaux quartiers de la capitale. Dès le matin, une myriade de rassemblements se forme. Il en est de même dans des dizaines d’autres villes, sans qu’aucune organisation n’ait donné des consignes si ce n’est un surgissement d’appels désordonnés qui se propagent comme une trainée de poudre. Les Champs-Elysées attirent des foules en liesse. Des magasins de luxe sont pillés, des barricades en feu scandent les déambulations imprévues. Tantôt on flâne, tantôt on s’engage dans des courses effrénées affrontant ou fuyant les charges policières, au milieu de l’air saturé de gaz lacrymogènes et des explosions assourdissantes des grenades de désencerclement et des tirs de flash-ball. Ça discute, ça raconte des histoires, ça chante, ça hurle, des blagues fusent, des milliers de tags laissent la trace de cette déferlante. L’Arc de Triomphe est saccagé. Ailleurs, partout, des bâtiments sont attaqués, incendiés, pillés : des préfectures, des péages, des gendarmeries, des magasins et des supermarchés… Lors de ce mouvement insurrectionnel qui dure plusieurs mois, des dizaines de milliers de munitions sont utilisées contre les manifestants et les émeutiers. La cohorte de mutilés par les armes de la police se multiplie. A Marseille, Zineb Redouane, une femme de 80 ans, est tuée par des CRS à la suite de l’impact d’un tir de grenade sur son visage. Depuis, nous le savons, les braises ne se sont pas éteintes, l’émeute sommeille. Elle peut à tout moment se réveiller, comme lors de l’été 2023 à la suite de l’assassinat de Nahel Merzouk par la police. Ou en Nouvelle Calédonie, où le récent soulèvement s’est soldé par l’assassinat d’au moins dix kanaks.

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Néo-fascisme. Libéral-fascisme. Capitalo-fascisme. Techno-féodalisme. Cyberfascisme... Le champ sémantique s’accroît pour tenter de répondre à l’incrédulité face au basculement qui précipite le monde dans une monstrueuse cacophonie, avec les coups d’éclat et l’excentricité brutale des têtes de gondole qui trônent dans les scènes du pouvoir. Il y a bien sûr des atavismes nationaux qui donnent leur coloration singulière à ces nouveaux fascismes, mais il n’en reste pas moins que les logiques de destruction, sur toutes les latitudes, charrient avec elles des formes d’homogénéisation, un nouveau contrat que le mot « occupation » pourrait bien résumer. Occupation absolue de la Terre par la marchandise dévastant les manières singulières de l’habiter, mais aussi occupation des âmes, en en faisant des êtres atomisés préoccupés par eux-mêmes, captifs d’une folle intranquillité.

À n’en pas douter, notre époque sait faire durer son stade terminal. Dans la planète libérale, le contrat social s’est fait hacker par les machineries socio-techniques avec des nazillons aux manettes qui remobilisent une arkhè fantasmée. L’ordre juridique international est devenu la serpillière avec laquelle on ne nettoie même plus le plancher où gisent les massacrés. Les anciennes coordonnées de l’énonciation politique, les conventions policées du régime de communication publique sont en train de s’effondrer. N’a-t-on pas pu entendre que la bande de Gaza, transformée en champ de ruines par des psychopathes surarmés, après les dizaines de milliers de massacrés, après la déportation à venir de ses habitants, pourrait être transformée en un parc d’attractions, en un nouveau plan d’investissement pour une bourgeoisie planétaire disjonctée ?

Des masses d’atomisés sont les proies de fusions identitaires dans toutes les géographies mondialisées. Même le Parti socialiste français, jamais en retard d’une ignominie, proposait il n’y a pas si longtemps de débattre sur l’identité des français. Les anciens antagonismes portés par un sujet de classe, instituant la division, se sont volatilisés ; n’en déplaise aux émancipateurs auto-proclamés qui s’agitent dans leur bocal médiatique, s’obstinant à imposer dans un paysage social dévasté leurs sujets fantasmés pour ainsi tenter d’exister. Mais dans le jeu de la propagande, le fascisme cybernétique aura désormais toujours le dessus. Avis aux néo-gauchistes : c’est peine perdue que de vouloir concurrencer Elon Musk et ses affidés dans le domaine tapageur de la représentation, via des plateformes numériques, nouvelle polis démente où se jouent les processus de reconnaissance absorbés par les logiques prédatrices d’un marché de la réputation.

Mais il se peut que la scène du politique porte en elle depuis toujours les germes de sa propre décomposition. Que la polis grecque ait été dès ses origines hantée par des prédateurs, ces « citoyens programmés, nous disait Marcel Detienne dans Les dieux d’Orphée, dressés à s’entretuer autour de leurs autels ensanglantés ». Aujourd’hui le démos avec ses autels sacrificiels, se déploie derrière un écran tactile envoûtant, dans la course folle aux followers, dans des pratiques de séduction qui perforent des fragments de l’espace publique, qui se veulent politiques mais qui ne font en fin de compte que contribuer à un esseulement universel. Royaume absolutiste d’une politique de la communication, métapolitique qui assassine le langage et la présence avec ses zones d’opacité. Dans leur obsession pour la communication mimétique les nouveaux gauchistes se condamnent alors à quitter les régions où se déploient les langues du peuple, celles de la communauté, « toute cette part d’ombre, d’indéterminé et de nuance, cette sorte de frisson qui ne peut s’exprimer que dans la langue du peuple et la langue du cœur » (Landauer). N’en déplaise aux apparatchiks néo-bolchéviques, la communauté ne peut être que si elle est pluralisée.

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Sortir du présentisme imposé par la gouvernementalité avec ses projections vers un futur qui est déjà présent. Projections en faillite des vieilles institutions en ruines de l’État, faillite de la planification, auxquelles se substituent celles des machineries algorithmiques qui dépeuplent le monde, qui font du monde un monstrueux amoncellement de poubelles où s’entassent des clichés. Sortir des prisons de ce qui est pour retrouver ce qui diffère. Et pour cela s’aventurer dans « la bordure du temps qui entoure notre présent, qui le surplombe et qui l’indique dans son altérité », là où naissent les devenirs inactuels qui dissipent l’identité « où nous aimons nous regarder nous-mêmes » (Michel Foucault, L’Archéologie du savoir).

Les formes de vie deviennent des modes d’existence anarchiques lorsqu’elles cessent de réclamer leur fondation, refusent l’enchaînement déterministe des causes et des effets, lorsqu’elles ne se complaisent plus dans la circularité morbide d’un statut de dominés, lorsqu’elles sont en mesure d’affronter la dépossession et se risquent alors à rejoindre des zones transitives de l’expérience entre les êtres, là où surgit ce qui en propre les propriétés relationnelles – devient singulier, et où des régions de sensibilité s’instaurent lors des rencontres qui permettent de tisser à nouveau une multiplicité de temps.

Il nous faut faire archive des formes communales où s’enchevêtrent des manières d’exister, des interdépendances qui seules nous permettront d’échapper au temps du désastre vectorisé. Comment rendre possible leur héritage ? Comment recueillir des traces de ce qui n’a pas pu avoir lieu, ce qui aurait pu être, parfois dans le prolongement de ce qui fut pour en retrouver ses virtualité ? Rester éveillés malgré l’aveuglement d’un trop plein de lumière projeté sur le monde qui nous fait fermer les yeux. Jean-Christophe Bailly évoque ces cartographies singulières, en partie effacées, en partie à venir, qui surgissent lorsque nous regardons un regard. C’est alors que la communauté s’instaure : « communauté des regardants » dont les regards rendent présents des fragments du monde, nous invitent aux franchissement des frontières – à commencer par les frontières du moi – et nous engagent dans les devenirs de ce que nous ne sommes pas encore. Vieille comme la pensée révolutionnaire, voici que l’intempestive et radicale pluralité du monde peut ressurgir si nous y prêtons attention, si nous en prenons soin. Mais ces lignes des temps pluriels, leurs bifurcations qui rendent présents des milieux de vie singuliers, ne nous sont pas données : elles sont à faire. C’est cette œuvre à jamais inachevée que nous appelons (à nouveau) anarchisme. Rapport au monde, entre les êtres, sans origine ni le commandement d’une raison qui nous précède. L’actualisation des virtualités révolutionnaires sont aujourd’hui, comme elles le furent jadis, des gestes de désertion de ce à quoi les machineries de gouvernement veulent nous assigner : à l’identité de notre statut de sujets.

Des résurgences et des insurgences peuvent à nouveau se nouer. Telle fut l’histoire des anarchismes qui avec leurs éclats interrompirent le cours du temps pour instaurer de nouveaux commencements. Mais c’est aussi l’histoire de la lenteur des formes communales, de la transmission, des liens créés parcimonieusement contre l’impitoyable brutalité socialisée qui conduit à l’atomisation et à l’obéissance. Il nous faut mettre à l’épreuve les manières d’en hériter dans une ère où c’est l’habitabilité de la Terre qui est mise en danger. Nous affirmons que les formes de vie anarchiques ne seront plus sociales. Elles seront cosmologiques. Peuplées d’une infinie variété d’êtres et de milieux. Habitées par des étrangers, les émigrants qui transportant une pluralité de mondes habités par des êtres-autres qui empêchent la reproduction du même. C’est dans les pénombres, loin de la clarté à laquelle prétendent les représentants avec leurs catéchismes et leurs clichés, que naissent de nouvelles manières de nous lier, de nouvelles sensibilités.

« J’ai l’impression que les vraies luttes, c’est toujours des luttes avec l’ombre. Il n’y a pas d’autres luttes que la lutte avec l’ombre. Les clichés sont déjà là, ils sont dans ma tête, ils sont en moi. » (Deleuze, Sur la peinture)

En 1919, année où Landauer fut sauvagement assassiné, Martin Buber dans un essai sur la communauté rappelait les mots de Ferdinand Tönnies avec lesquels il prenait acte de la mort de la culture, celle qui avait sombré sous les effets conjugués de l’entreprise marchande et des appareils d’État qui avaient conduit aux massacres industrialisés. Mais il disait aussi l’espoir de l’épanouissement discret d’une nouvelle culture à partir des germes dispersés, ensevelis mais toujours vivants, de la communauté. Nous en sommes là, à nouveau. À cultiver cette discrétion. C’en est fini du bavardage autour des monumentales théories sociales. Nous fuyons les scènes tapageuses des avant-gardes que des entrepreneurs politiques veulent ressusciter. Nous voulons cultiver l’attention vers l’expérience vulnérable de la communauté qui se loge dans des mondes ordinaires, mouvants, qui ne se laissent pas représenter. Et c’est ainsi, dans la présence, le partage, l’entraide, dans la mutualisation, que nous ferons vivre des lieux qu’il est bon d’habiter.

La communauté n’est pas exceptionnalité, elle est enchevêtrement des liens pleinement vécus dans des mondes ordinaires. Mais elle est aussi hospitalité : l’accueil de l’anomalie, de l’irrégularité, de ce qui lui est étranger, de ce qui la fait différer. Comment pourrions-nous ne pas prêter attention à l’engagement partagé qui fait tenir une équipe médicale exténuée après une nuit passée dans les urgences d’un hôpital de la Seine-Saint-Denis ? Ou à cette auxiliaire de vie qui ayant fui un Haïti ensanglanté, après dix ans de peines pour obtenir ses papiers, prend soin des vieux en fin de vie dans un Ehpad géré par une mafia qui cotise au CAC 40 ? Ou à cette enfant fracassée par des violences familiales qui mobilise une petite foule de travailleurs sociaux perplexes face à ses étranges crises de transe ? Ou à ces fous excentriques qui errent dans la ville, ayant échappé aux filets de la psychiatrie ? Où à ce bar kabyle dans l’angle d’une rue de mon quartier, où un vieillard mutique, avec ses longs cheveux blancs et ses airs de prophète, y a trouvé un lieu de vie se substituant à une institution psychiatrique qui l’aurait assigné à son statut de schizophrène, l’abrutissant avec des neuroleptiques ?

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Il nous faut témoigner des mondes dans lesquels on peut partir à « la reconquête de nos relations » (Landauer) pour « nous emparer de quelque chose d’extérieur et d’étranger » (W. James). Prêter attention à ce qui diverge dans les quotidiennetés incertaines : c’est là que se trouvent les potentielles migrations qui sont l’arrière paysage des insurrections.

Il ne s’agit pas de convoquer une mystique de la communauté, mais la puissance des liens génératifs en lieu et place de la reproduction sociale de sujets atomisés. Il s’agit de convoquer des communautés hospitalières, prenant soin de la vulnérabilité, attentives à ce qui les fait différer – qui fuient et conjurent les cages sociales où l’on veut nous assigner. Dans des paysages anarchiques, des alliances peuvent avoir lieu sans condition d’identité. Les différences communiquent avec les autres par des différences de différences, disait Deleuze. « Les anarchies couronnées se substituent aux hiérarchies de la représentation ; les distributions nomades, aux distributions sédentaires de la représentation ». Cultiver des rapports à l’altérité c’est apprendre que les autres ont toujours leurs autres. Que notre ici aura toujours des ailleurs avec leurs propres ailleurs. Et ainsi de suite...

C’est ainsi que naissent des communautés ouvertes qui rendent le monde habitable.

L’anarchie n’a pourtant rien de cette évidence, de cette froideur, de cette clarté que les anarchistes ont cru pouvoir y trouver ; quand l’anarchie deviendra un rêve sombre et profond, au lieu d’être un monde accessible au concept, alors leur ethos et leur pratique seront d’une seule et même espèce.
Gustav Landauer, « Pensées anarchistes sur l’anarchisme », in Gustav Landauer, une pensée à l’envers, p. 166.

Josep Rafanell i Orra

Lancement de la revue A bas bruit

Contre le gigantisme d’une destruction planétaire, face aux nouveaux fascismes mondialisés, au sein de l’anéantissement de ce que fut sous certaines latitudes l’État social, ne restent que nos expériences et les nouveaux liens qu’elles permettent de créer. Cela serait dérisoire, mais nous disons au contraire que c’est l’attention portée aux mondes ordinaires invisibilisés, qui nous permettra de combattre la dépossession. La lutte contre l’écrasement de la sensibilité en est le point cardinal.

Nous voulons mener des enquêtes qui témoignent des formes d’entraide, d’attention à la vulnérabilité, du soin porté aux milieux de vie, des luttes et des résistances contre l’atomisation et ses fusions identitaires. Nous le savons, l’arme la plus redoutable contre le fascisme qui vient et qui est déjà là, c’est l’hospitalité, l’accueil de ce qui nous est étranger pour ne pas rester asphyxiés dans les cages de fer de l’identité.

L’émancipation n’a jamais été un enchaînement de causes et d’effets se déployant dans une seule ligne du temps qui attendrait ses interprètes autorisés. Elle naît de l’enchevêtrement anarchique d’une pluralité de lignes de vie qui se déploient dans des lieux singuliers.

Nous disons que la pensée est avant tout un acte de sympathie. Et que la sympathie est toujours une migration, le passage entre des mondes.

Avec À bas bruit nous voulons susciter des rencontres. La première aura lieu le 24 janvier prochain à la MJC des Hauts de Belleville. Par la suite, des rendez-vous réguliers seront proposés.

Après la présentation de la revue et un moment d’échanges, nous vous proposons de nous retrouver autour d’un verre.

La rencontre aura lieu le 24 janvier à partir de 19 h,
à la MJC des Hauts de Belleville
43 rue du Borrégo, 75020 Paris

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