À l’aune de gaza

Lapid au FID
Natacha Samuel

paru dans lundimatin#524, le 16 juin 2026

Pour ce troisième article (!!!) autour de l’annulation de la présence de Nadav Lapid, Natasha Samuel propose quelques pistes quant à tout ce que la polémique nous autorise à éluder.

Le grand mérite de l’affaire Lapid au FID, c’est de soulever questions prises de conscience et réflexions. Il y aura un avant et un après, quelque chose de notre responsabilité personnelle et collective se trouve engagé là. Qui invite à se déniaiser, à prendre la mesure politique de nos productions comme de nos réceptions. Quelques pistes et remarques du jour, que je partage en vrac, avant sans doute de les poursuivre ou amender dans les jours qui viennent parce que la réflexion est en cours et ne se précipite pas à la conclusion : 

  • Je comprends qu’il s’agit avec le boycott d’un dispositif situé qui vise à pallier au vide politique face à la politique criminelle d’Israël qui enfle exponentielle sans rien pour l’arrêter. Et qu’il procède d’une urgence : que vaut le souci d’un film ambigu quand des enfants meurent sous les bombes et qu’un état se délire en empire biblique tout-puissant, ne cessant d’étendre le champ de ses carnages et destructions sans être inquiété ? C’est précisément cette urgence qui tente de se mettre à l’ordre du jour, et demande qu’on change de paradigme. En déplaçant sur le terrain confortable de nos salles de cinéma et autres festivals chics le champ de la lutte, le boycott veut heurter nos aisances - et c’est bien ce qu’il vient de faire et pour ça qu’on évoque enfin ce qu’il réclame : penser, exister, produire, montrer, désirer à l’aune de Gaza, et non dans son oubli complice 
  • Il y a quelque chose de très sain dans cet appel au réel, qui demande de ne pas couper une oeuvre de ses conditions matérielles de production et de circulation, de ne pas envisager seulement la partie émergée de l’iceberg mais bien l’ensemble de ce qui la soutient et aussi ce qu’elle fabrique en sous-texte de connivences et d’alliances, même involontaires 
  • Il n’est en revanche pas si simple que ça de mesurer l’action d’un film. On dit : on ne se préoccupe pas de l’œuvre, seulement des conditions de production et de circulation. Mais on a beau écrire des chartes et autres manifestes, les lignes restent des lignes et leur interprétation demeure à mener en situation. Est-on sûr que les films de Lapid contribuent à dorer l’image d’Israël état démocratique qui admettrait en son sein sa propre contestation ? Que Oui - et les films précédents de Lapid - ne participe pas plutôt à déconstruire et dégrader l’image du pays auprès de ceux qui y étaient encore attachés - pays qui semble aujourd’hui d’évidence même pour des yeux attendris courir à sa fin et à sa perte ? Cette parole de l’intérieur n’autorise-t-elle pas ceux qui craignent de critiquer Israël à s’en détacher ? Comment établir alors la balance des comptes ? Ce boycott là est-il donc réellement productif politiquement ? Et je dis ça sans avoir aimé Oui, dont je ne comprends pas le regard de loin et en auto-apitoiement moral face à Gaza, et dont la seule (et longue) scène de pleurs concerne le 7/10 (en voiture vers la colline d’où on pourra apercevoir Gaza en arrière plan, avant de s’en détourner très vite pour revenir à une vague histoire d’amour). Comment s’intéresser à la faillite morale des Israéliens pendant que les Palestiniens meurent réellement et symboliquement ? Il n’empêche que le geste ne me semble pas infécond, qui dégueule sa société comme Visconti les Damnés 
  • On critique Lapid qui a fait circuler son film en Israël : mais c’était justement une de ses intentions : placer un miroir en face de la société israélienne. Et j’ai lu que les Ophirs (genre de Césars en Israël) auxquels on lui reproche d’avoir participé sont menacés depuis la dernière édition par le ministre de la culture qui veut les supprimer. On déplore assez que la critique soit trop faible à l’intérieur. Mais si on ne soutient pas les opposants, comment imaginer qu’elle puisse pousser ? Pourquoi ne pas plutôt saisir toute perche critique pour l’inciter à se radicaliser ? 
  • J’ai dit plus haut qu’il y a quelque chose de très sain dans cet appel au réel, à considérer l’ensemble de ce que produit et sous-tend un film. Mais le boycott ne peut alors s’exonérer de ce regard sans angles morts sur lui même. Oui Gaza est une urgence. Mais des urgences aujourd’hui ici il y en a aussi d’autres. Des inconséquences il y en a d’autres. Les films sur les sans papiers qui prennent l’argent des télés et des régions avant de se faire acclamer aux Césars pendant que leurs acteurs retrouvent la plus grande précarité. L’absence de mobilisation alors que l’Europe vient de mettre officiellement fin au droit d’asile et de donner naissance, sous le doux nom de « solidarité européenne », au permis de déporter et de bannir, achevant de profaner la loi et l’idée des droits humains. Et c’est ici que ça se passe, dont nous sommes citoyennement comptables. Comme un génocide aussi, mais en douce : on organise la mort aux frontières, on ne sait même pas dire combien sont les engloutis tant il est gigantesque chaque jour, le nombre des enfants et pas seulement qui meurent au fond de l’eau qu’on va savourer cet été - puisant nous aussi notre confortable consistance à la mort réelle et symbolique de l’autre
  • Que l’appel au réel du bds sonne donc comme un électrochoc pour nous mettre en état d’urgence aux côtés de Gaza mais aussi comme une invitation à changer globalement de paradigme, dans un pays un monde qui mène une guerre à la vie à l’égalité et à la circulation. Qu’il marque une entrée générale en résistance contre les suprémacismes et leurs louvoiements, et trace des perspectives conséquentes depuis la lutte avec les Palestiniens pour nous mobiliser contre nos aveuglements et inconséquences en prenant leur juste mesure politique - ce serait ça aussi, penser et agir à l’aune de Gaza

Natacha Samuel

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