A Paris, les exilés ont froid

Reportage au camp de réfugiés de Jaurès

paru dans lundimatin#136, le 5 mars 2018

La récente vague de froid venue de Sibérie n’a pas épargné les campements de fortune qui abritent les exilés de la capitale. Bien que la préfecture ait déclenché le plan Grand Froid, plus d’un millier de réfugiés n’ont toutefois pas eu d’autre choix que de dormir dehors. Le traitement tout particulier de leur situation en cette période difficile a retenu l’attention d’une photographe, lectrice de lundimatin. Reportage.

Jeudi 8 février 2018, 18h. Les dizaines de tentes alignées le long du canal Saint-Martin sont silencieuses. La veille, il a neigé toute la journée, mais malgré cela, ils sont presque une centaine à avoir dormi dans les abris de fortune du camp Jaurès par des températures qui ont parfois avoisiné les -6 degrés dans la nuit. Pourtant, dès le lundi 5 février, la Préfecture de Paris a activé le plan Grand Froid, auquel peut prétendre sans distinction toute personne à la rue, qu’elle soit sans domicile fixe ou migrante. Plus de 1600 places d’hébergement d’urgence ont été ouvertes depuis le mois de novembre, dont 675 supplémentaires depuis une semaine mais selon Médecins Sans Frontières, ils seraient actuellement 1300 disséminés dans 34 camps du nord et de l’est parisien à dormir dehors, dont 3 présenteraient des pathologies préoccupantes non-prises en charge.

Un épisode qui a conduit à ce que de nombreuses ONG qualifient aujourd’hui de « fiasco » et qui prête à s’interroger sur les estimations du gouvernement concernant le nombre de personnes en situation de rue ainsi qu’aux moyens réellement mis en œuvre pour protéger les plus vulnérables, quelque soit leur provenance.

Les quelques tentes fournies par les associations le long du quai de Valmy au 8 février 2018.

La « sur-responsabilisation » des citoyens pour pallier aux manquements de l’Etat

Ce soir-là, en guise de repas, quelques maigres portions de riz partagées autour d’un feu rudimentaire et un café tiède apporté par des riverains touchés mais aussi un peu désemparés. «  On vient, on apporte des vêtements secs et des boissons chaudes mais on voit bien que cela ne suffit pas. On est plusieurs petits groupes à se relayer tôt le matin ou après les cours mais on se demande quand est-ce que des mesures officielles vont être prises. » s’interroge Mona, une étudiante. Une représentante des Restos du Cœur passe, elle souhaite organiser une soupe populaire le soir du samedi 10 février. Elle sollicite l’aide des quelques volontaires présents, en prenant soin de préciser qu’il s’agit là d’une initiative personnelle sans appui de l’organisme pour lequel elle travaille. Dans le campement, on s’étonne et on se questionne : comment s’organiser efficacement si l’implication matérielle et logistique repose sur les simples épaules des citoyens ? «  En 2015 et 2016, je servais des petits déjeuners et je voyais bien que tout le monde se mobilisait. Là, la seule impression que j’ai, c’est non-seulement une désolidarisation du gouvernement qui place tous ces gens en situation de non-assistance à personnes en danger ; mais aussi de l’opinion publique. Les gens ne se sentent plus autant concernés » gronde Mona.

Pourtant, les efforts de la société civile sont bien présents, et non-négligeables. Ils sont même ce qui permet aux réfugiés de survivre, que ce soit grâce aux dons ou aux hébergeurs qui prennent le risque d’abriter chez eux les migrants le temps d’une ou plusieurs nuits. Le souci, c’est que tout le monde est débordé après cet épisode de froid de grande envergure. De plus, malgré l’intensification des maraudes quotidiennes par les collectifs de solidarité et la création de nouvelles places en centres d’hébergement, les informations peinent parfois à circuler. «  On a réquisitionné 20 chambres d’hôtel le mois dernier et 30 supplémentaires dès le lundi 5 février, explique Corinne Torre, chef de la mission France de MSF, on compte maintenir le dispositif pendant encore 15 jours à 3 semaines. ». L’autre difficulté réside dans la complexité de la situation qui «  mélange les genres  », comme l’explique Emmanuel Ollivier, travailleur social à l’Armée du Salut « D’habitude on me demande d’ouvrir des gymnases lors de l’évacuation de squats, auquel cas les individus sont orientés vers un C.A.O [1]] puis une demande d’asile ; ou bien dans le cadre de l’application de mesures hivernales pour les personnes à la rue en situation de grande précarité. Là, c’est un peu tout à la fois. De plus, on constate un retour du milieu associatif sur le terrain de l’humanitaire. On doit faire des concessions. J’ai récemment dû refuser l’ouverture d’un gymnase mixte ou encore d’un gymnase destiné à l’accueil des familles car je savais que des conditions d’accueil dignes ne pourraient être garanties. » En effet, à 4 sanitaires pour 100 en moyenne, la situation est déjà suffisamment préoccupante pour ne pas en rajouter.

Au 14 février, le gymnase ouvert par Emmanuel Ollivier a permis la réorientation de 61 migrants, qui pourraient éventuellement être relogés un peu partout sur le territoire français. Mais chaque jour, de nouveaux arrivants viennent s’entasser sous des tentes trempées, trouées et sommairement raccommodées à l’aide de bâches ou de couvertures de survie. Certains d’entre eux ont parfois déjà des titres de séjour ou même des contrats de travail mais leur exclusion du droit commun favorise l’inertie de leur situation. « On n’a pas d’argent, rien. Même pas de quoi se payer une douche, il y a des poux et on a tous peur de tomber malade » explique un des réfugiés sur place. En effet, le manque d’eau courante, de sanitaires salubres et la prolifération des rats augmente le risque d’infections. «  Moins que le froid, c’est davantage le manque de salubrité qui est problématique », appuie Mona. Et pour cause, parmi les pathologies préoccupantes remarquées, aucune ne serait pour l’heure directement liée au froid, indique MSF, à l’exception d’engelures.

Le feu, point de ralliement du camp, est la seule source de chaleur pour une cinquantaine d’individus. La police passerait régulièrement pour l’éteindre.

Des mineurs isolés mais également invisibilisés

Autour du feu, Zahran, jeune Afghan arrivé à Paris en 2009, se fait interprète pour le groupe et les journalistes qui passent par là. En effet, à l’exception de quelques migrants pachtounes, la majorité des exilés du camp du quai de Valmy fuient les régions du nord de l’Afghanistan et du Pakistan occupées par les talibans et s’expriment en ourdou. Zahran explique avoir parfois du mal à traduire les histoires des réfugiés qu’il rencontre, tant celles-ci lui rappellent la sienne et des « moments qu’il aimerait oublier ». Il nous confirme la présence de mineurs sur le camp, dont le plus jeune a treize ans et souffre d’une angine mal-soignée depuis plusieurs jours. Il cherche où passer deux ou trois nuits au chaud « La difficulté, c’est qu’il ne peut être séparé de sa famille alors forcément, aider un adolescent, les gens veulent bien. Mais s’il y a deux ou trois autres personnes qui suivent derrière, tout à coup tout le monde se retire. Et c’est pareil pour les associations », explique Zahran. Corinne Torre confirme « Mélanger mineurs et majeurs dans les centres d’hébergement, c’est malsain. Il faut trouver une solution pour chacun, de façon individuelle ». Alors forcément, cela complique la donne.

Rahim, un autre réfugié, prend la pose devant l’objectif mais refuse de donner son âge. Il nous confie que son souhait le plus cher est de rester en France et qu’il a hâte de retourner à l’école. Demain, dès 5h du matin, il fera la queue avec son grand frère au 127 boulevard de la Villette devant France Terre d’Asile, dont la plateforme parisienne a permis, en deux ans, à 30.000 personnes d’entrer dans la procédure de demande d’asile. « Il y a beaucoup de jeunes, même de très jeunes personnes ici. Mais ça ne change rien » lâche Zahran. Cela ne change rien, car, en dépit de la prise en charge de 1400 mineurs et jeunes majeurs isolés étrangers annoncée par la Mairie de Paris, ceux contraints de survivre au milieu des ordures, du verglas et des rats qui pullulent, semblent avoir été purement et simplement oubliés durant cette nuit glaciale du mardi 7 au mercredi 8 février. Rahim, lui, fait probablement partie des nombreux adolescents bloqués dans la « zone grise », ces jeunes de 15 à 17 ans dont la reconnaissance de minorité a été déboutée par les autorités et qui ne peuvent donc être inclus dans le dispositif d’urgence pour mineurs. Mais, lorsqu’on appelle le 115 (Samu Social), on apprend que le dispositif de mise à l’abri est non-seulement réservé aux majeurs mais également saturé.

Alors que faire ? Corinne Torre évoque des alternatives, mais déplore une situation dans l’impasse : « On procédait déjà de la même manière en janvier-février 2017. On leur propose de passer dans notre centre de Pantin [2]], on les loge pour la nuit puis on tente de les remettre dès le lendemain dans le dispositif de droit commun. Mais à partir de 17h, lors les maraudes quotidiennes, on est obligé de les mettre dehors, de préférence dans des lieux sûrs ».

« On réoriente les mineurs vers des centres spécialisés pour une prise en charge spécifique, précise Emmanuel Ollivier, mais pour ceux qui ont 16 ou 17 ans, c’est plus complexe. Bien souvent ils n’ont pas de papiers alors on fonctionne au déclaratif.  » Et s’ils se déclarent majeurs, alors les voici pris dans les rouages d’un système d’aide sociale noyé sous l’ampleur de la catastrophe, ce qui explique pourquoi au 13 février 2018, environ 128 mineurs étaient encore à la rue sans avoir bénéficié d’une prise en charge efficace. L’association Utopia 56, qui se focalise sur la mise à l’abri des personnes les plus vulnérables, travaille conjointement avec Médecins Sans Frontières pour l’accueil de jour des mineurs et dispose d’une liste d’hébergeurs auprès de laquelle se référer lors des « remises à la rue » le soir. De nouvelles familles se proposent parfois sur place pour les accueillir mais la solution arrache des grimaces à plusieurs travailleurs sociaux : en effet, des cas d’abus sur mineurs ont été recensés par le passé, mais l’urgence de la situation ne permet ni de contrôler, ni de « valider » les familles au cas par cas.

Zahran, au centre, se fait l’intermédiaire entre les réfugiés et les journalistes, associations etc…
Ahmad ne parle ni anglais, ni français, seulement l’ourdou. Dans des cas comme le sien, la présence de Zahran est indispensable pour mener à bien les formalités administratives par exemple

Indifférence des hauts-responsables et politique de la peur

Aux 9 et 10 février 2018, la situation n’a guère évolué sinon que la mobilisation citoyenne semble s’être intensifiée. Lorsqu’on contacte les adjoints à la mairie de Paris, il est explicitement signifié que quelques places peuvent être débloquées çà et là mais qu’« il existe des priorités autres que les réfugiés » et qu’il faut donc s’activer seul à l’échelle des quartiers ou trouver des hébergeurs ponctuels. La mairie du 10e arrondissement a néanmoins installé 50 lits d’hébergement et l’Armée du Salut gère l’accueil de migrants dans un gymnase ouvert à proximité. Il accueille environ 104 personnes dont 98% de migrants, estime Emmanuel Ollivier. L’hébergement est proposé par les équipes de maraude de France Terre d’Asile, Adoma etc... « Il n’y a aucune obligation, on est pas sur un mode opératoire d’évacuation. Au gymnase, les personnes sont accueillies et prises en charge par des travailleurs sociaux professionnels, puis orientées vers un centre d’évaluation sociale. » Leurs empreintes sont relevées, mais L’Armée du salut demande une garantie de non-retour à la rue.

Malgré cela, plusieurs d’entre eux n’acceptent pas cette mise à l’abri d’urgence. « Les contrôles sont de plus en plus fréquents depuis la circulaire Collomb [3]] alors beaucoup refusent d’être pris en charge et les camps se démultiplient dans la capitale. On est dans une politique de la peur. » confie une source* cadre dans une ONG. L’association Utopia 56, qui craint un durcissement des mesures notamment des expulsions accélérées, observe quant à elle une répression policière qui s’accroît de jour en jour : porte de la Chapelle, les tentes sont trouées et lacérées, les couvertures aspergées d’eau, des témoignages qui se confondent avec ceux de certains réfugiés du camp Jaurès qui évoquent parfois des gazages nocturnes. Emmanuel Ollivier reconnaît lui aussi que la donne a changé depuis peu. Il existerait une injonction tacite au tri entre « bons » migrants et « mauvais » migrants ; populations de passage telles que les Erythréens ou Soudanais auxquelles on n’avait pas à faire il y a encore deux ans etc... Ainsi, beaucoup de réfugiés acceptent de passer une nuit à l’abri mais choisissent le retour à la rue dès le lendemain, par crainte des contrôles inopinés de la préfecture dans les centres d’accueil, rendus possibles par la circulaire.

En effet, l’irrégularité de leur situation pourrait leur valoir une incarcération et le spectre de la « dublination » plane, cette procédure qui consiste à déposer une demande de Visa dans le pays de primo-arrivée et qui empêche l’examen d’une éventuelle demande en France sauf conditions particulières. « Regarde, ça ce sont mes photos-souvenir en Italie. J’aime bien l’Italie, mais pas autant que la France, il n’y a pas d’aussi beaux parcs que les Buttes-Chaumont » plaisante Chazeb qui a laissé femme et enfant en Afghanistan et dont les empreintes ont été relevées quelques semaines plus tôt en Italie : il craint le retour à la case départ dans un pays qui ne l’a pas vraiment conquis et dont il ne parle pas du tout la langue. Hassan, lui, est plus confiant : sa demande d’asile a des chances d’être examinée car son oncle réside à Malakoff depuis plusieurs années. Il dispose donc d’arguments supplémentaires pour « prouver sa bonne foi ». Pour un autre occupant du camp, qui refuse de donner son nom, l’épuisement et le sentiment d’abandon ont laissé place à la résignation : «  Les conditions sont très difficiles ici, les gens passent devant nous et viennent nous photographier mais au fond la plupart s’en fiche, ils ne nous donneraient même pas un café. Moi je n’en peux plus alors si je dois m’en aller ailleurs, tant pis. Là c’est vraiment trop dur ».

Les discussions vont bon train, les positions du nouveau gouvernement quant aux questions concernant l’immigration ne sont pas inconnues des réfugiés sur place alors on se prépare encore et toujours au pire. Le banc sur lequel est réuni le campement craque tout à coup et se brise en deux. « On ne veut vraiment rien nous donner, même le Ciel refuse de nous laisser notre banc ! » ironise Rahim. La bonne humeur n’aura au moins pas été entamée.

[1[Centre d’accueil et d’orientation

[2[centre d’accueil pour mineurs non-accompagnés qui a ouvert le 5 décembre dernier

[3[Circulaire en date depuis novembre 2017, qui organise la surveillance des migrants dès le tout début de leur parcours ; et est venue renforcer l’arsenal de mesures prévues à cet effet

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