À Bure, nous n’irons plus aux champignons #étédurgence

La résistance sort du bois contre la poubelle nucléaire de l’ANDRA ! #Eté d’urgence en Meuse

paru dans lundimatin#65, le 15 juin 2016

À Bure, l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, travaille à enfouir 100 000 M3 de... déchets radioactifs. Des habitants craignant d’être incommodés s’organisent depuis de nombreuses années. Nous avons reçu cet appel, suivi d’un récit.

À Bure, nous n’irons plus aux champignons #Étédurgence

Dans une forêt, des machines arrachent, déracinent et jettent à terre des centaines d’arbres. Depuis quelques jours, des chenillards labourent un sol encore gorgé des pluies abondantes du printemps. Des vigiles traînent dans la boue leurs allures de mercenaires. Ce sinistre monde s’agite à l’abri d’une lisière de forêt subtilement préservée, mais ces quelques arbres ne suffisent plus aujourd’hui à cacher le désastre en cours.

Ces machines, ce sont celles de l’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, qui entend construire ici sa poubelle nucléaire. Cette forêt, c’est le bois Lejuc, bois communal du village de Mandres-en-Barrois. Elle a été volée l’été dernier au terme d’un échange absurde dont la légalité est contestée par les habitant.e.s qui ont déjà déposé deux recours juridiques. S’il s’agit d’un enjeu crucial c’est que l’Agence projette d’y creuser deux énormes puits. Ils recracheraient à jamais l’hydrogène dégagé par les colis mis à l’oubli dans les entrailles de la Terre.

Nous affirmons qu’une ligne rouge a été franchie. Cette nouvelle emprise territoriale marquerait le début de Cigéo, projet d’enfouissement de 99 % de la radioactivité française. Pourtant leur décharge atomique ne dispose d’aucune existence légale. Elle ne repose que sur les spéculations scientifiques les plus délirantes et la volonté politique la plus crasse de perpétuer la catastrophe nucléaire.

Vingt ans de colonisation intérieure, à coup de pognon, de pressions et de foutages de gueules camouflés sous le verbiage technocratique n’ont pas éteint les colères d’une région choisie pour sa faible densité. Le dernier simulacre de débat public, en 2013, a été joyeusement sabordé. Deux ans plus tard, des centaines de personnes ont afflué dans ce coin de la Meuse pour un camp anti-autoritaire et anti-capitaliste. Depuis, dans la rigueur de l’hiver, un nouveau lieu d’organisation a commencé à se construire. Nos cultures squattent maintenant un bout de terre accaparée par le projet. Début juin, plus d’un millier d’opposant.e.s se sont rassemblé.e.s devant le labo lors d’un week-end réjouissant entre concerts punk, randonnées actives et secouage de grilles.

Le bruit des arbres qui craquent sous les assauts de leurs machines nous est insupportable. Si nous sommes encore peu, nous avons été réactifs et multiplié ces derniers jours les balades dans le bois. Nous avons semé leurs vigiles, esquivé les poulets et fait face à une ligne de gendarmes mobiles. Sur la voie qu’ils pensaient toute tracée, nous avons tenté de monter des barricades, creusé des tranchées à la pioche et fait tomber leurs grilles. Ce que nous avons modestement ouvert dans cette forêt c’est un front, celui qu’ils avaient pris soin de ne plus nous offrir.

Nous devons l’investir ensemble. Tous les moyens sont nécessaires pour empêcher qu’un bois ne soit bientôt rasé et clôturé de barbelés tranchants. Sa destruction créerait un nouveau désert, condition indispensable à la prolifération nucléaire. Nous pensons pique-niques, balades, manifestations populaires. Nous imaginons sabotages, occupations, actions décentralisées.

Cette manche se joue dès maintenant et nous savons que cet été sera décisif. Notre seule limite, c’est le nombre. Certain.e.s commencent déjà à nous rejoindre. Comme nous l’a appris le mouvement de contestation en cours : quand on est nombreux, on fait c’qu’on veut.

Retrouvons-nous dès à présent et reprenons la forêt !
Et soyons nombreux.e.s le 19 juin
À partir de 11h, pique-nique interminable au départ de Mandres-en-Barrois...

Infos - vmc.camp / burestop.eu / burezonelibre.noblogs.org / pandor.at

Récit

La résistance sort du bois contre la poubelle nucléaire de l’ANDRA ! #Eté d’urgence en Meuse

Depuis mi-avril beaucoup de choses se passent dans ce territoire niché entre la Meuse et Haute-Marne en résistance contre un projet de méga-poubelle nucléaire promettant d’enfouir 100 000 m3 des pire déchets radioactifs, soit 99,9% de la radioactivité française, dans 300 km de galeries creusées à 500 m sous terres, pendant plus de 100 000 ans, pour 130 ans de mise en œuvre industrielle, un coût estimé entre 25 et 35 milliards voire plus, bref, le plus gros projet industriel d’Europe ! Début juin, juste après le grand rassemblement des 200 000 pas, l’ANDRA a accentué les hostilités dans un bois hyper stratégique : elle ne passera pas.

Jeudi 9 juin 2016, 5 h du matin. L’aube se lève peu à peu dans d’immenses flaques de brume. Bure se réveille bruissante d’activités. 35 personnes sont déjà sur place et une grosse vingtaine de renforts arrivent, répondant à un texto d’appel à renfort envoyé massivement la veille au soir. La foule se munit de pelles, pioches, enfile combinaisons blanches et masques de protection, prépare les banderoles, prend du bois pour les piquets, affute la caméra Super 8 du collectif des Scotcheuses qui tournent un film post-apocalyptique avec nous depuis le début de la semaine...

Objectif ? Arriver en masse dans le bois communal de Mandres-en-Barrois et bloquer les travaux préparatoires à la construction d’une des deux infrastructures cruciales de la poubelle nucléaire CIGEO : 300 ha de « zone des puits ». Ce bois, ce sont 220 ha de forêt de feuillus que l’ANDRA s’est accaparé depuis juillet 2015 au mépris de la volonté des habitant-e-s de la commune dont le recours juridique (non suspensif) est à l’étude depuis décembre 2015. À terme, les puits que l’agence entend y installer serviront à ventiler les rejets gazeux de la catastrophe en fûts entreposée 500 m en dessous dans 300 km de galeries. Depuis mai, alors que CIGEO n’a aucune déclaration d’autorisation de création ou d’utilité publique, des travaux de défrichement, de déboisement et de forages ont donc commencé ici. Des vigiles ont élu domicile, une large plateforme grillagée de barbelés-rasoirs abrite machines et bungalow, l’accès au bois est maintenant réglementé et les habitants doivent désormais montrer une carte d’identité pour passer les nouvelles barrières.

Promenons-nous dans les bois pendant que l’ANDRA n’y est pas !

5h40, le signal est donné, notre troupe d’une soixantaine de personne se met en mouvement, une quarantaine à pied et 4 voitures qui suivent. Différentes composantes de la lutte sont réunies dans une belle ambiance : ça faisait bien longtemps qu’un appel à action urgente n’avait plus réuni autant de monde – pour Bure - en si peu de temps. Nous ne sommes toutefois pas les seul-e-s à être matinaux : en surplomb le vrombissement d’un hélicoptère nous annonce que nous serons accueillis comme il se doit à l’orée du bois. Au loin le soleil rougeoie déjà dans l’horizon brumeux et laisse apparaître le tournoiement inquiétant des pales des éoliennes. Une dizaine de silhouette se dessinent en contrejour lorsque nous arrivons à hauteur du dernier carrefour. Les bleus sont déjà postés. Premier temps d’arrêt : que fait-on ? Va-t-on pouvoir passer ? Va-t-on vers la confrontation ? On continue d’avancer en passant à travers champ : nous les débordons sur les côtés. Ils n’ont visiblement pas consigne de nous bloquer physiquement le passage.


Quelques centaines de mètres plus loin nous arrivons à l’entrée du bois. Notre objectif est de s’avancer au plus proche de l’horrible plateforme grillagée qui abrite la logistique de chantier, pour empêcher l’accès des ouvriers aux machines. Deux fourgonnettes sont postées devant la barrière et nous empêchent l’accès au chemin principal, et donc à la plateforme. Encore une intimidation. Qu’importe, la contention des flux est plus difficile en forêt : nous nous enfonçons dans la parcelle d’à côté. Précisément celle qu’ils ont déboisé les jours précédents, prélude probable à l’installation d’énormes piquets de clôture sur tout le périmètre

Les flics semblent décontenancés par ce changement de terrain qu’on leur impose : « on se regroupe ! » avance l’un des agents ! « Non les gars, on s’écarte là, c’est du rural ! ». Les stratégies de pacification et de maintien de l’ordre ne semblent pas encore parfaitement affinées en campagne. Elles restent des machines rôdées à mutiler l’incontrôlé urbain. Mais là, nous sommes en forêt. Et l’histoire récente nous a confirmé que les pouvoirs ont toujours eu du mal à encadrer les peuples des forêts.

Après la parcelle déboisée, nous continuons d’avancer dans le taillis et contournons les keufs. Nous voici de l’autre côté, derrière la plateforme. Gendarmes en Robocop et vigiles aux chiens méchants sont à nouveau postés pour nous empêcher l’accès. Qu’à cela ne tienne : il est 6h30, nous nous installons pour un bon moment.

« Pas de foreuses dans nos forêts ! »

Le massacre perpétré par l’ANDRA a laissé sur le bas-côté des chemins de grandes piles de bois, cadavres entassés de ceux qui vivaient encore en début de semaine. En guise d’hommage nous en ferons de bien belles barricades. Il a beaucoup plu lors des derniers jour, les bois peinent à s’enflammer, tant et si bien que nos chercheurs barricadiers testent des méthodes alternatives pour réchauffer les bois mouillés en les plaçant à l’intérieur de larges tubes en aluminium préalablement démontés de l’énorme remorque grumière en contrebas.

Remorque de grumier ? Plus bas sur le chemin qui s’enfonce dans la forêt, derrière la ligne de vue des keufs, une grosse remorque rouge dédiée au chargement des arbres arrachés est stationnée, quasi vide, à demi de travers, balourde et incongrue. Ses grosses roues ont griffé le chemin d’énormes ornières boueuses. Des troncs entiers fraîchement coupés sont empilés pour qu’elle les charge. Probablement pour du bois énergie, même si on ne sait pas encore très bien où part tout le bois que l’ANDRA est déjà en train de raser. L’énorme remorque se fait donc dépouiller comme il se doit : les pneus sont dégonflés, les phares brisés, les barrières métalliques arrachées

Pendant ce temps là, une équipe de chercheurs d’or munis de pelles et de pioches entame une tranchée derrière la barricade. L’occasion de tester in situ nos propres forages subversifs et d’apprécier à sa juste valeur la qualité géologique de la couche superficielle : elle s’effrite en de multiples pierres calcaires dont il faudrait tester la qualité balistique. Mais aujourd’hui ça n’est sûrement pas l’enjeu.

Notre but collectif est d’empêcher, au moins par notre présence, le début des travaux. L’heure tourne et toujours aucun ouvrier à l’horizon, les machines restent bien gardées dans la large plateforme. En première ligne, une troupe de camarades entame un véritable show devant les keufs pour les humilier avec humour. Conférence gesticulée sur le nucléaire, chorégraphie « Je mets l’ANDRA devant, je mets l’ANDRA derrière ! », 1-2-3 soleil, etc. Les boucliers de quelques tristes vigiles sont d’ailleurs repeints comme il se doit.

On aperçoit une énorme de pile d’au moins 20 stères d’énormes tronçons dans la plateforme : cela ressemble furieusement à des grands piquets de clôture. On sait que l’agence se prépare à clôturer tout le pourtour du bois dans les semaines à venir, justement pour éviter de telles incartades subversives. On se serait attendu à d’énormes grillages métalliques, mais on est toujours étonnés de voir à quel point elle peaufine sont intégration paysagère. Finalement, clôturer une forêt de 220 ha pour la transformer en désert nucléaire, c’est comme clôturer une jolie petite prairie, n’est-ce pas ?

A 8h30, alors que certain-e-s ramènent une goûteuse cueillette d’asperge sauvage, on prend la décision de contourner les flics, par la forêt, pour accéder à la plateforme par derrière. C’est aussi l’occasion de tester nos déplacements collectifs dans les taillis. On se met donc en marche aux cris de « Et la forêt elle est à qui ? Elle est à nous ? » « ANDRA, dégage, résistance et sabotage ! ». On traverse un chemin boueux pour pénétrer dans la parcelle derrière la plateforme, les keufs traversent et manquent pour certains de glisser, ils ne semblent pas vraiment habitués à ce terrain.

On avance péniblement dans le taillis touffu et nous nous hissons sur les monticules de boue derrière la plateforme. Les flics et vigiles ont déjà eu le temps de s’y poster. Nous nous faisons face pendant une bonne dizaine de minutes avant de décider de repartir, non sans avoir lancé quelques capsules de peinture. Nous revoici sur le chemin principal, à côté de l’entrée de la forêt. Il est 10h, les travaux n’ont toujours pas commencé : l’objectif du matin est atteint. Nous refluons tranquillement en lançant quelques mottes de terres sur la ligne de flics pour perfectionner leur camouflage forestier car enfin, « c’est du rural », comme ils disent. Sans compter que la boue sur les visières empêche une bonne visibilité.

Au retour dans nos bases, un long débriefing au soleil conclut l’action et permet d’avancer sur quelques points de frictions, faire en sorte que tout le monde soit à l’aise pour les actions futures. Pas à pas, actions après actions, assemblées après assemblées, la constellation des groupes et individus luttant contre la poubelle nucléaire se transforme en mouvement.

Bloquer les travaux dans ce bois, c’est bloquer le début de la poubelle nucléaire de Bure !

Il faut être clair : si l’ANDRA parvient à grillager puis raser le bois de Mandres-en-Barrois, cela serait une première défaite contre la poubelle CIGEO, et plus seulement contre l’implantation du laboratoire de recherche qui s’est implantée lors des vingt dernières années. Toutes les conditions sont réunies pour s’opposer : les habitant-e-s du village sont furieux et certains d’entre eux s’organisent depuis près d’un an pour tenter de le récupérer (ce qui n’est jamais arrivé dans aucun village de la zone en vingt ans d’implantation de l’ANDRA), un flou juridique total encadre l’intervention de l’agence, et c’est la première attaque concrète contre une forêt communal dont tous les habitant-e-s ont l’usage ! Comme le résumait un des habitants résistant à l’accaparement du bois : « on y flâne, on y chasse, on y fait les affouages, on y cueille... elle fait partie de notre vie ».

Le temps est donc venu de résister physiquement à l’avancée sur le terrain de la méga-poubelle nucléaire. De trouver des cibles concrètes sur lesquelles avoir prise, se sentir fort-e-s ensemble, déjouer les stratégies d’impuissance affinées par l’ANDRA en vingt ans de colonisation et de politiques d’acceptabilité sociale. En 2013, lors du Débat Public sur CIGEO, des appels massifs à bloquer les sessions de cette parodie de « démocratie citoyenne » avaient largement circulé. On disait le mouvement anti-poubelle nucléaire moribond ? Il se réveilla avec une grande fougue, redynamisé par l’évidence de la cible (qui ne rêve pas de verser de grands seaux d’étrons sur les imbéciles heureux des « forums citoyens » ?). Enfin il était possible d’obtenir une victoire contre le rouleau compresseur des nucléocrates.

Depuis lors on parle de « renouveau de la lutte », marqué par les multiples temps forts des dernières années : campement anticapitaliste en août 2015, manifestations larges en juin 2015 et 2016, actions d’occupation agricole des terres de l’ANDRA, etc. Mais disons-le clairement : le « renouveau » lutte à Bure ne suffira pas s’il se contente de manifestations ou d’occupations symboliques de terres, c’est-à-dire s’il ne transforme pas en un mouvement se fixant stratégiquement des objectifs clairs de blocage de l’avancée de l’agence atomique ; en parallèle de l’énorme travail juridico-communicationnel et de l’ancrage local. S’il ne cherche pas à prendre à bras le corps, collectivement, des cibles logiques de la colonisation du territoire par l’ANDRA.

Sur le terrain tout le monde le dit, un peu comme une manière de conjurer les défaites sur les autres plans : « de toute façon ça finira sur le terrain à bloquer concrètement les machines ». Encore faut-il s’en donner les moyens et s’y préparer dès maintenant, en multipliant, sous différentes formes, des actions de blocage, de présence collective sur les lieux des travaux, etc.

D’autres appels suivront. D’ores et déjà un prochain rendez-vous public circule pour se retrouver toutes et tous le dimanche 19 juin à 11h, là où tout à commencé : dans le village de Mandres-en-Barrois, près du lavoir. Un pique-nique et une grande ballade vers la forêt est prévue. Venez en masse, il y a plus que jamais besoin de monde sur place d’ici au 19, et tous les jours et semaines à venir !

La résistance sort du bois : l’ANDRA ne creusera pas son trou atomique dans la forêt de Mandres-en-Barrois ! ANDRA, dégage, résistance et sabotage !

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