À La Chapelle, tu feras l’impossible

Pétards, boxe et victuailles
Une nouvelle hétérotopie QLF

paru dans lundimatin#515, le 8 avril 2026

Depuis maintenant deux ans, un spectre hante les universités d’Île-de-France : QLF. Partisans de la piraterie et de la malice, ils organisent régulièrement des hétérotopies surprises à base de nourriture gratuite, de combats de boxe semi-clandestins et de pyrotechnie. La semaine dernière, c’est le campus flambant neuf de La Chapelle qui accueille désormais 3500 étudiants exilés de Tolbiac qui a été pris pour cible. Récit et analyse.

Paris 1 a ouvert son campus La Chapelle. 3500 étudiants sortis de Tolbiac ont été envoyé dans un nouveau site 100 % neuf 100 % Sim City. Cette architecture, réfléchie par la fac pendant 10 ans, n’a rien à envier à un aéroport ou une clinique privée, elle dégage une ambiance de Purgatoire où rien ne peut arriver…

« Imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque. »

« Rendez-nous Tolbiac » est le cri le plus diffus parmi les tags des WC de La Chapelle. Pourtant, le béton armé de Tolbiac était austère, en plus d’être vertical. Que regrette-t-on vraiment ? La brutalité de l’architecture de Tolbiac faisait depuis les années 70 une forteresse à conquérir, facilement retournable par les foules. Sous la tour, des lieux comme « la fosse » ou « l’amphi N » étaient (presque) habitables. Dans le gris de Tolbiac, les couleurs proposées par les ascenseurs étaient les repères quotidiens et la prise de guerre des étudiants bloqueurs pour attraper le petit monde universitaire pour qu’il mette les mains dans la vraie politique. Pour des générations d’étudiants, il suffisait d’être assez (peu) nombreux à être motivés pour tout faire bugger. Contester, se rencontrer, s’organiser, c’était bloquer les ascenseurs, devenus, une fois peuplés de tables et de chaises, les ronds-points étudiants d’une journée ou d’un printemps.

« Université d’excellence de surveillance ». À La Chapelle, la forteresse est conçue pour être imprenable. Ce campus est « moderne » et « agréable » car bâti à l’aide d’un verre plus lisse et contrôlable que le béton armé. Le verre est un matériau sur lequel rien n’a prise. Rien de vivant ne peut y proliférer autrement qu’autour ou à côté. Dedans ? À condition de se conformer. Au travers ? À condition de le casser. Rien ne peut lui être souterrain, il n’a pas d’angle mort. Ils ont construit un aquarium pour étudiant, un petit laboratoire de bienséance et de discrétion. Sous ses allures d’open space, on passe dans des couloirs dépourvus de bancs, où on est assis par terre, cernés par des barreaux et bien sûr par un tas de caméras. Dans un espace dans lequel rien n’est à faire, on a juste à suivre les nudges  [1]. La Chapelle est un aquarium-supermarché. Un Campus bâti sur l’angoisse de sa propre négation.

« Quoi de mieux qu’un lieu sans âme pour nous faire perdre la nôtre ». La Chapelle donne à voir et subir quotidiennement un lieu chewing-gum qui ressemble à un supermarché plutôt qu’à une fac. Entre ses rayons vertigineux, sous ses néons aveuglants, le supermarché est une forme qui tient en respect les corps qui le parcourent, sans zone invisible. Dans sa fonction économique, la forme-supermarché n’est organisée que pour empêcher le vol, pour empêcher le fait de faire ses courses sans avoir à bosser pour un patron. Un supermarché sans caméra est aujourd’hui inimaginable. Un campus sans un vide aussi bien programmé que celui de La Chapelle, ça le devient tout autant. Il faut reconnaître l’intelligence de l’ennemi qui a su rendre les foules « solitaires » pour mieux régner. Mais déjà, en 1532, un maniaque florentin osait les mots suivants pour parler de la difficulté à briser l’ingouvernabilité d’un territoire :

« Et qui devient Seigneur d’une société accoutumée à vivre libre et ne la détruit point, qu’il s’attende d’être détruit par elle, parce qu’elle a toujours pour refuge en ses rébellions le nom de la liberté et ses vieilles coutumes, lesquelles ni par la longueur du temps ni pour aucun bienfait ne s’oublieront jamais. Et pour chose qu’on y fasse ou qu’on y pourvoie, si ce n’est d’en chasser ou disperser les habitants, ils n’oublieront point ce nom, ni ces coutumes... »

Quelle méthode peuvent proposer les QLF à La Chapelle et partout ailleurs face à la multiplication des aquariums, et des galères ?

D’abord, on ne peut rien regretter politiquement, sinon déprime, ou on périme. Il faut accepter et faire avec les nouvelles conditions de lutte. Il faut comprendre la continuité des techniques de pouvoir qui sont à chaque fois plus vicieuses lorsqu’elle se mettent à jour. La Sorbonne millénaire a tellement été martyrisée par la contestation à Tolbiac qu’on se retrouve maintenant avec un bâtiment Black Mirror pour nous calmer. Et qui ne peut être débloqué que par l’intervention de la police depuis la rue. Respect aux générations passées qui ont détruit la serrure de Tolbiac, maintenant à nous de trouver les outils contre La Chapelle.

Le mardi 31 mars, aux alentours de 11h, la présidence de Paris 1 a été vue en train de visiter la BU presque vide du campus La Chapelle, qu’on voit à travers le verre, depuis la rue, occupée. Avec son état-major, Christine Neau-Leduc [2] s’arrête un instant, derrière la vitre, face à l’hétérotopie anti-police qui commence devant son campus, pendant que s’installent voiture de condés en carton, distribution alimentaire, football, crêpes chocolatées… À ce moment-là, on ne comprend pas ce que la présidente dit à ses collaborateurs. Plus tôt dans la matinée, la sécurité de la fac avait été aperçue avec la police en train de prendre en photo les belles affiches QLF hostiles à la flicaille, et à son racisme. Pourtant, ce jour-là, La Chapelle a ouvert ses portes normalement. Les étudiants s’y sont engouffrés, comme chaque jour. Mais si l’institution n’a pas été empêchée dans son fonctionnement, elle s’est vue piratée. Par une force qui lui est extérieure. La Piraterie étudiante. À chaque pause clope, ou arrivée et sortie de cours, surtout au moment ensoleillé du midi, c’était des centaines d’étudiants qui ont fuité de l’institution, comme une fuite de donnée, pour entrer dans un lieu qui n’était ni vraiment la fac, ni vraiment la rue. D’où sa force. Plus la fac se vide, plus son envers se remplit.

Musique. Fumée de barbecue. Du monde dans tous les sens. Et quelques bêtises. L’hétérotopie est un petit univers, en expansion. Une fête glorieuse qui régale tout le monde. « Gratuité » pour nous ne veut pas dire seulement que recevoir ne coûte rien, mais qu’un échange autre que marchand peut motiver le don, comme le fait d’alimenter un lieu habitable, éphémère. Peut-être pour s’organiser. Ou au moins pour partager un instant de sérénité. Le mardi 31/03, tout le monde s’est étonné de la facilité qu’il y a à s’approprier l’espace public devant une fac, pour y composer une autre réalité. Où on est tous QLF.

À La Chapelle, ce qui est empêché par l’intérieur était composé, étendu et revendiqué par l’hétérotopie, à l’extérieur, dans le souci d’un consensus sur le tracé d’une ligne, entre Eux et Nous. D’un côté, la présidence déjà inquiète derrière vitres, grilles, vigiles, portiques, et de l’autre les QLF, qui, ouverts, joyeux, multiples, sont ceux qui expérimentent avec le bitume. Le mardi 31/03, l’hétérotopie anti-police proposée par QLF à Paris 1 a été une menace pour l’institution, portée par une forme jamais vue, ni par beaucoup d’étudiants, ni par la fac elle-même, et répétable.

Même si l’institution impose un circuit fermé, une rotation constante dans le Système, – depuis l’enfance, dans la scolarité, au travail, – malgré ses postures statiques, elle n’est pas toujours stable. Son autorité peut tomber à tout moment, même si le rapport de force qui donne son pouvoir à la Loi est plus fragile par moments, et moins à d’autres. Maintenant, ce qui nous manque c’est une autre méthode. Sous ses formes renouvelées, où tout circule, l’institution nous lance un défi. Une rencontre, c’est toujours le renversement de ce qu’on pensait stable. Pour continuer à lutter, même dans des lieux invivables, il faut repartir à la base de tout lien, la convivialité, ce besoin d’aller vers les autres, déjà, pour ne pas rester isolé dans ses galères, et puis, parce que c’est qu’à plusieurs qu’on devient plus forts. Entrer dans un groupe, s’ouvrir à d’autres, c’est devenir plus que soi. Se démultiplier. Augmenter sa puissance d’agir. Mais un réseau de complicités devient politique quand on cherche, à travers lui, une forme pour repousser l’emprise de la Règle. De là naissent des questions stratégiques et se révèlent des ennemis. « QLF » n’est que le nom d’un archipel politique.

Les QLF ne revendiquent pas un passé idéal, ou une tradition avec laquelle renouer. Les QLF n’ont rien à imiter, ni à promettre. Ce qu’il faut, dans une situation mondiale de guerre et de désespoir, c’est que les noyaux révolutionnaires encore en vie, ou naissants, tentent de nouvelles connexions. Sans proposition, le risque est de se disperser. Inventer, c’est s’armer. Asymétriquement à l’institution.

À leur échelle, les QLF proposent une autre manière de lutter contre les espaces de galère. La méthode QLF est généralisable à tout contexte localisable où se pose la question de l’organisation : un lycée, une université, une résidence CROUS, une grève, un quartier, un rond-point, une occupation. Il s’agit d’un équilibre à produire entre la formation d’un attroupement festif, le déclenchement d’une riposte face à l’ennemi, et la répétition de gestes quotidiens d’ouverture aux autres. Des guérilleros disaient qu’il fallait réussir à tenir le tract dans une main et le revolver dans l’autre. À nous de composer avec un matériel de base (canapés, enceintes, chichas, pétards), qui, entre nos mains, permettent des alliances durables et fassent éclater au grand jour la puissance détonante que cachent les foules.

Nous retenons que les mouvements populaires les plus impressionnants du XXIe siècle répandent des formes insaisissables par les institutions. Ils ne s’inscrivent dans aucune prophétie politique. En émergeant de manière horizontale, localisée mais contagieuse, ils mettent en chantier un nouveau communisme moins calculable, plus diffus, que les schémas et programmes du XXe siècle. Ils n’ont pas de sujet révolutionnaire clairement défini, ni d’institution qui centralise, ou modère leur action. Ils abattent la séparation entre les micro-politiciens, les militants, et les autres. Ils abattent un vocabulaire et une forme folklorique de la politique. Ils abattent la passivité et l’hésitation. L’ennui aussi. Bref, ce que semble réclamer l’époque c’est un archipel de subversion qui sait s’organiser  : ni une avant-garde autoproclamée, ni des groupuscules anarchistes bornés. Qui dit nouveau communisme, dit nouvelle politique, nouveaux complices et nouvelles inventions ?

« Vous ne me direz pas que j’estime trop le temps présent ; et si pourtant je n’en désespère pas, ce n’est qu’en raison de sa propre situation désespérée, qui me remplit d’espoir. »
Karl Marx

Photos par @oeilko et bapptou

[1Série d’outil conçue pour modifier nos comportements au quotidien, sous la forme d’une incitation discrète, presqu’inconsciente. Cela se traduit par des « coups de pouce » et consiste à faire marcher les choses et les gens tous seuls.

[2La présidente de Paris 1 depuis janvier 2021, en second mandat depuis avril 2025.

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