1er Mai (1/2) : la manifestation, pendant, après

Ce que l’on a vu c’est l’application, moins d’une nouvelle tactique de maintien de l’ordre, que de la stratégie politique de l’écrasement.

paru dans lundimatin#145, le 10 mai 2018

Temps 1 : préparation du terrain médiatique

La veille de la manifestation, le préfet de police communique : à l’inverse de ce que la presse semblait croire jusqu’à présent (qui titrait sur la désunion syndicale), ce 1er Mai sera exceptionnel. En effet, selon les renseignements de la préfecture, "des groupes extrémistes veulent faire de cette journée du 1er mai un grand rendez-vous « révolutionnaire »". C’est-à-dire "s’en prendre violemment aux forces de l’ordre ainsi qu’aux symboles du capitalisme". La préfecture livre un programme des événements aux journalistes : "démonstration d’extrême violence", "dégradations multiples", "s’en prendre violemment aux forces de l’ordre" (bis), "engins incendiaires", "black-blocs", "armes par destination", "individus tentant de se fondre dans la foule pour y commettre des exactions". C’est tout de même très aimable de la part du Préfet de Police, qui a permis à nombre de pigistes d’avancer l’écriture de leurs articles et d’ainsi pouvoir profiter pleinement de la "Fête du Travail" (comme on appelle ce jour férié depuis Pétain). Blague à part, ce communiqué de presse permettait évidemment de justifier a priori d’éventuelles violences policières ou l’échec du dispositif de maintien de l’ordre ou encore l’annulation de fait de la manifestation. On peut même supposer, au vu du type de dispositif mis en place (visant à éviter l’intervention des CRS au sein du cortège, et donc des affrontements trop violents, quitte à sacrifier quelques vitrines), que la préfecture savait qu’elle ne pourrait éviter certaines images de saccage, et qu’il vallait donc mieux annoncer la couleur et éviter autant que possible la stupéfaction des journalistes.

Au passage la Préfecture annonce qu’elle a demandé aux organisations syndicales "d’inviter les manifestants pacifiques à se désolidariser des individus violents susceptibles de créer des exactions". Dans le "susceptible" se cache le plus profond désir de la préfecture : qu’enfin, il se forme une séparation entre les manifestants masqués et vétus de noir et les autres. Qu’enfin la police puisse séparer physiquement la frange kwaytée du reste du cortège de tête, et ainsi réprimer l’une et désarmer (et dissoudre) l’autre. On ne sait pas si les organisations syndicales ont effectivement fait passer cette consigne, toujours est-il qu’elles avaient, avec la préfecture, prévu d’un parcours "bis", permettant le cas échéant de se débarasser de la tête (remuante) du cortège. Depuis quelques jours le parcours officiel de la manifestation était connu : extrêmement court, passant sur le pont d’Austerlitz, longeant le rutilant commissariat du XIIIe pour finir place d’Italie. En acceptant un tel parcours (on se demande encore quel fut l’argument de la préfecture pour interdire l’habituel départ place de la République), et en préparant un itinéraire de repli, les syndicats se tiraient une balle dans le pied : ils pouvaient toujours, après coup, se plaindre de la gestion préfectorale des événements, ils avaient effectivement participé à celle-ci. Toujours est-il qu’à la veille du 1er Mai, la fête des travailleurs commençait à ressembler à un genre de piège, au moins tactique, peut-être politique. Serait-il possible pour les manifestants de sortir de ce piège ?

Temps 2 : le confinement

A 14h30 la place de la Bastille est déjà bien remplie. Il faut dire qu’à midi une "manifestation syndicaliste révolutionnaire" s’élançait de Place des fêtes pour rejoindre le point de départ du cortège de la CGT, SUD et des autres. Et qu’un "bal populaire zadiste" était prévu dès 13h à Bastille. Comme attendu, les camions-ballons syndicaux sont déjà engagés sur le départ du parcours, c’est-à-dire le long du bassin de l’arsenal. C’est aussi là que sont placés différents "points fixes" par exemple des postiers en grève du 92 ou de la CNT construction. C’est là aussi que se pointe Olivier Faure, premier secrétaire du PS, accueilli par des "tout le monde déteste les socialistes" ou encore "souviens-toi la loi travail". C’est encore là, sous les arbres que se rassemblent de nombreuses personnes déjà de noir vêtues. Et c’est toujours par là qu’un flux ininterrompu et apparemment intarissable de manifestants avance vers la tête du cortège qui est en réalité déjà positionnée sur le pont d’Austerlitz.

A l’entrée de ce pont, on trouve déjà plusieurs centaines de k-ways. Au loin, sur le toit de l’institut médico-légal est allongé un photographe, très certainement fonctionnaire de police, muni d’un gigantesque télé-objectif. A l’avant des k-ways il y a encore toute une foule qui remplit l’intégralité du pont. Le départ de la manifestation a déjà pris beaucoup de retard, quand les k-ways et leurs multiples banderoles finissent par s’élancer vers l’avant, jusqu’à l’énorme rond-point reliant les quais Saint-Bernard et d’Austerlitz. Sur chacun de ces quais, à quelques dizaines de mètres sont disposés des lignes de CRS accompagnés de canons à eau. Tout le monde les pense prêt à tenter de scinder le cortège en deux. Après une longue hésitation sur le rond-point, où de nombreux pavés sont extraits de leurs logements, les banderoles et leurs k-ways reprennent leur route sur le boulevard de l’Hôpital.

Rue Buffon, passée l’entrée du Jardin des Plantes, on aperçoit encore des effectifs de police. C’est à peu près ici que se situe le désormais fameux McDonald’s dont les vitres seront très rapidement éventrées. Un cocktail molotov est envoyé dans la terrasse couverte, il y a pourtant des habitations au-dessus du restaurant, aux fenêtres desquels des individus se montrent. Le thème du jour ne sera donc pas la finesse. Après le saccage de l’intérieur de l’établissement et le pillage de jus de fruits et de nuggets certainement surgelés, d’autres manifestants masqués finiront par éteindre le début d’incendie.

Les saccages du boulevard de l’Hôpital ont été largement décrits dans la presse : notamment le sort réservé au Renault (vitres éclatées) ou aux deux voitures sans permis extraites du concessionnaire adjacent (brulées). On a aussi entendu parlé d’un Monop’ partiellement pillé.

De l’autre côté du boulevard, les barrières du chantier de la gare sont renversées. De l’autre côté, surprise !, se dévoile une pelleteuse, abandonnée. Elle est à son tour incendiée. Plus tard, une personne masquée ira y inscrire : "ZAD partout". Cette action provoquera l’intervention d’une petite unité de CRS, réfugiés dans la gare (qui avait été désignée par les services de renseignement de la préfecture comme une cible potentielle des "blacks blocs"). Ils sont séparés de la foule par une autre série de barrières, ce qui ne les empêche pas de tirer des grenades lacrymogènes. On assistera alors aux scènes les plus absurdes de cette journée. Des dizaines de k-ways lançant des centaines de cailloux, par dessus des barrières sur un ennemi qu’ils ne voient pas, et qui est d’ailleurs tout à fait hors de portée. D’autres caillassent une machine en flammes, d’autres un McDonald depuis longtemps mis hors d’état de nuire. Des gestes qui viennent démontrer que le dispositif policier, statique mais écrasant et omniprésent, est en passe de gagner, c’est-à-dire de diffuser l’impuissance. Il y a ici certainement beaucoup de volonté et de détermination, mais elle compressée dans un espace restreint où au fond règne la frustration et la peur.

Peut être parce qu’elle s’inquiète des incendies en cours, ou parce qu’elle avait préalablement décidé d’agir à ce moment-là, ou encore parce que la CGT commence à s’engager sur le pont d’Austerlitz (et qu’il vaudrait mieux qu’elle emprunte immédiatement son itinéraire de secours), en tout cas la police va finir par intervenir. Frontalement, par le chemin que la manifestation est censée emprunter, avec deux canons à eau et des dizaines de grenades lacrymogènes qui seront tirées sans interruption jusqu’à ce que la police regagne le contrôle de cet immense carrefour. Une partie des manifestants tente de résister avec des pierres et des cocktails molotov, une autre tente de s’enfuir par le jardin des plantes – en escaladant les grilles-portes qui seront finalement débloquées par les pompiers, une autre encore reflue par le pont.

Temps 3 : libération

Le préfet s’est expliqué le soir même à propos de cette intervention policière. Les forces de l’ordre ne pouvaient pas intervenir sur le pont d’Austerlitz (trop dangereux). Elles ne pouvaient pas intervenir après le pont (étant donné l’importance et la diversité du cortège de tête) – c’est pourtant le genre de chose qu’elle aurait tenté ces dernières années, mais avec les résultats qu’on connaît (de nombreux manifestants et policiers blessés, des polémiques). Il fallait agir autrement, de manière à disperser totalement la manifestation. Ce qui est marquant c’est moins l’intelligence tactique de la préfecture (n’importe quel habitué des manifestations parisiennes aurait pu souffler l’idée), que sa décision politique : d’annuler tout simplement la manifestation du 1er Mai. Car, contrairement à ce qui a pu être dit a posteriori, ce ne sont bien sûr pas les "blacks blocs" qui ont "annulé" le 1er Mai, mais le préfet de police, en accord (apparemment) avec les syndicats. On ne peut pas comprendre autrement le parcours, le communiqué de la préfecture, l’itinéraire bis, le positionnement des forces de l’ordre. C’est un genre de décision qui est en adéquation avec la politique macroniste vis-à-vis des antagonismes : l’écrasement. Après les tentatives d’écrasement de la ZAD, des grèves, voici celle du 1er Mai.

Il faut noter que c’est le même genre de stratégie qui fut appliqué quelques jours auparavant à Nantes, lors de la manifestation du samedi qui suivit le début des opérations sur la ZAD. La préfecture de Loire-Atlantique avait là aussi mobilisé un dispositif disproportionné (autant de CRS qu’à Paris pour moins de manifestants). Et avait fait disperser le cortège (tout en tentant d’en encercler une partie), au bout de quelques centaines de mètres. Le problème à Nantes c’est que cette dispersion précoce avait projeté des groupes de manifestants jusque dans le centre-ville (interdit depuis plusieurs mois aux manifestations). Et que divers cortèges ont pu se recomposer, se dissoudre et se recomposer encore, jusque tard dans la soirée.

C’est bien ce qui a failli se passer ce 1er Mai, et qui aurait donné raison à celles et ceux qui pensaient que le cortège de tête pourrait se jouer du traquenard préfectoral. En effet, à partir de l’intervention des canons à eau, la situation est devenue confuse. Des groupes de manifestants se sont retrouvés dans le Jardin des Plantes, évacué ensuite par les CRS, puis sur la voie express, bloquant la circulation. Rive droite, une partie des manifestants a pu rejoindre le cortège de la CGT, le service d’ordre les laissant passer et ralentissant les mouvements de la police. Une autre se tourna vers le bassin de l’Arsenal, passant derrière les lignes de policiers pour les harceler. Elle monta une barricade sur le boulevard de la Bastille, commença à déménager un concessionnaire Mercedes et un magasin de robes d’avocats. Puis se fit chasser par des policiers, arrivés de la Bastille, par la rue Jules César puis par l’avenue Ledru-Rollin. Il s’en suivit une manifestation sauvage qui remonta au moins jusqu’à la rue de Charonne, incendiant notamment des Autolibs. D’autres groupes se reformèrent sur Richard-Lenoir, de part et d’autre de lignes de policiers, avant d’être à nouveau gazés.

On peut considérer ces événements comme anecdotiques, toujours est-il que c’est la première fois depuis longtemps qu’un dispositif de maintien de l’ordre (surtout aussi massif et avec des directives aussi claires) se trouve momentanément débordé. Même lors de la manifestation du 14 juin 2016, qui avait elle aussi fait couler beaucoup d’encre (et travailler les vitriers), les manifestants s’étaient finalement contentés de défiler ensemble sur un parcours préétabli.

Temps 4 : apéro

Puisque nous fêtions les 50 ans - 2 jours du début de mai 68, différents collectifs avaient appelé à se retrouver dans le Quartier Latin, place de la Contrescarpe, épicentre de la nuit des barricades du 10 mai 1968. La police, elle aussi, avait envie de commémorer puisque c’est elle qui, à l’heure du rendez-vous (19h), occupait la place. Quelques centaines de personnes commençant à affluer, et donc à les encercler, les forces de l’ordre finirent par libérer le lieu de l’apéro. Là encore les événements devinrent confus. Du début de soirée jusqu’à 23h, différents groupes de manifestants se réunirent sur et autour de la place de la Contrescarpe. La police gaza, tabassa aussi, des barricades furent montées dans certaines petites rues. L’action visant à occuper le quartier devait avoir peu de sens pour bon nombre de personnes présentes, ou alors était-ce la frustration de ne pas avoir pu défiler l’après-midi, en tous les cas c’est surtout le réflexe de la "manifestation sauvage" qui gagna ce soir-là. Plusieurs cortèges s’élancèrent à différents moments de la soirée, dont il est difficile de retraver les trajets exacts. L’un d’entre eux a en tout cas déboulé à l’EHESS, poursuivi par la police.

Temps 5 : conséquence

On l’a précisé plus tôt, le préfet s’est montré heureux de la gestion policière de cette journée. Apparemment, et contrairement à ce qu’ont laissé entendre certains syndicats de police, les "troupes" seraient satisfaites elles-aussi, notamment de l’emploi de canon à eau et de ne pas avoir été envoyées au carton. On peut s’attendre à ce que cette stratégie soit réitérée (avec encore plus de policiers, a annoncé Gérard Collomb). Elle se résume à un chantage simple : s’il n’y a pas dissociation nette entre le cortège de tête et ses éléments masqués, le premier pourra être dissout à coup de lanceurs d’eau et de lacrymogènes (le cortège syndical acceptant l’idée de détourner le regard).

Le préfet s’est aussi félicité de la coopération de la justice :

La manifestation du 1er Mai a démontré la pertinence du dispositif de traitement judiciaire mis en place.

Pourtant les journalistes, qui accourraient pour voir au tribunal des "blacks blocs" sans cagoules, ont fini par décrire un "fiasco". Ainsi le journal Libération :

Il est vrai qu’une simple constatation arithmétique permet de relativiser l’efficacité du coup de filet policier : sur les 283 personnes arrêtées, seules 103 ont été ensuite placées en garde à vue. Vendredi, 47 d’entre elles avaient été déférées. 19 doivent être jugées en comparution immédiate, alors que 14 s’en sont déjà sorties avec un simple rappel à la loi. Enfin, la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris a prononcé ce vendredi en milieu d’après-midi une relaxe dans le premier dossier jugé et une condamnation – 1 000 euros d’amende pour un fumigène et deux bombes de peinture dans les poches.

Si le "bilan judiciaire" peut (malgré les 4 incarcérations et les mises en examen [1]) paraître bien faible comparé à l’usage politique qui en a été fait (sur le mode "on a même réussi à les interpeller"), il faut quand même retenir une chose de ces nombreuses garde-à-vue : la volonté de pouvoir déferrer des manifestants pour la seule raison qu’ils possédaient le "matériel" commun à nombre de participants au cortège de tête (sérum physiologique, masque à gaz, veste noir ou k-way). Et ce afin de les voir condamnés pour "participation à un groupement formé en vue de commettre des dégradations". On peut soit en déduire qu’il fallait pour cette journée-là un chiffre conséquent d’interpellations. Ou alors qu’il s’agit d’inciter par la répression à se détourner des pratiques du cortège de tête.

Nous ne reviendrons pas ici sur les si nombreuses "analyses" de ce 1er Mai parues dans les médias ni sur les diverses condamnations des partis politiques.

On s’arrêtera donc pour finir sur certaines critiques qui commencent à surgir de la part de participants (auto-proclamés, puisqu’il ne peut en être autrement) au cortège de tête.

D’abord dans un long article du Monde, écrit par pas moins de 7 journalistes, revenant spécifiquement non sur la tactique du black bloc mais bien sur le phénomène du cortège de tête, plusieurs témoignages interpellent. Toutes les personnes interrogées expliquent en quoi il est "vital" pour elles de fuir l’ambiance "merguez-ricard" et de venir se réfugier dans le cortège de tête : "là où ça se passe", où l’ambiance est "festive et revendicative", où l’on croise des "pratiques intéressantes", etc. Puis, le Monde s’intéresse aux "positions vis-à-vis du black bloc", quant à elles plus hétérogènes. Si certains soutiennent par exemple la casse ciblée, d’autres "ne veulent pas être assimilés aux black blocs", "ne soutiennent pas la casse", voire jugent cette dernière comme une appropriation "dégueulasse" du cortège de tête.

Dans un genre bien différent, et qui ne reprend pas ces arguments, un texte a été publié sur Paris-luttes intitulé Appel aux convaincu(e)s : une critique anti-autoritaire du Black Bloc. Ses auteurs et autrices jugent que le 1er Mai fut une défaite, considérant qu’il n’y a eu aucun retournement du rapport de force en faveur des manifestants (que ce soit dans le fait de saccager des commerces, dans les rares tentatives de résister à l’avancée des forces de police ; le début de débordement du dispositif et les manifestations du soir ne sont pas évoquées).

Le texte avance :

Le fait de s’être rués directement sur le Mc Do et les cibles adjacentes en début de manifestation a provoqué 1) le blocage de la manif qui n’a jamais pu avancer 2) une pression qui s’est reportée sur les manifestants non équipés et en partie acculés sur le pont 3) Un des plus gros cortèges de tête de l’histoire s’est dissout de fait et a perdu toute sa force potentielle 4) Les cortèges de syndicalistes se sont retrouvés à suivre l’itinéraire bis de la Préfecture de Police 5) Une répression très dure et de nombreuses arrestations 6) Une campagne médiatique dans l’opinion pour augmenter l’intensité de la répression.

Il nous apparaît qu’on a foncé tête baissé dans un piège tendu par la Pref sans se soucier de l’impact sur le reste du cortège, de l’intérêt stratégique de ce qui était fait, ni de la répression qui allait s’abattre sur tout le monde (plus de 200 arrestations !). Cela pose plusieurs problèmes.

Est-ce que cela était prévisible ? Oui ! Et, selon nous, c’était même évident.

Au-delà d’une critique de l’absence de sens tactique du black bloc dans cette manifestation, c’est la place prise par les blocs de k-ways dans le cortège de tête qui est mise en question :

Le cortège de tête est devenu lui aussi ritualisé et pourrait presque remplacer le cortège syndical car il est aujourd’hui aussi nombreux dans les manifestations. Au début de l’événement, le Black Bloc et quelques groupes précis prennent la tête avec leurs banderoles, posent pour les caméras et les photographes et donne le départ d’un pas assuré. Il y a donc bien une hiérarchie dans le fonctionnement actuel du cortège de tête et il faut prendre conscience de cela. Soyons inventifs pour remettre en cause cet ordre établi, pour montrer du doigt l’autoritarisme quand il existe chez nous, sans pour autant nous diviser !

Ce qui nous semble le plus urgent ce n’est pas la convergences des luttes mais l’extension des luttes. Pour cela, nous ne pouvons pas rester figés sur nos bases inébranlables de convaincus. Qu’elles volent en éclats avec les autres certitudes du vieux monde ! Le cortège de tête n’appartient à personne. Prenons la tête du cortège de tête !

On peut penser que personne ne dédaignera un appel à plus d’inventivité, ou à une diversification des pratiques au sein du cortège de tête. Encore faut-il garder à l’esprit les manoeuvres adverses. La préfecture assume que sa volonté est de pouvoir identifier et isoler au sein du cortège les groupes qui commettent ce qu’elle juge comme étant des exactions (pour l’instant elle n’évoque que la destruction et le fait d’agresser les forces de l’ordre ; pas encore – mais c’est l’étape suivante - le fait de redécorer les murs ou de se défendre face aux mêmes forces de l’ordre). Le fait même qu’elle ait produit deux chiffres différents – les 1200 énervés, les 14500 solidaires - comme résultat du comptage des manifestants en tête le prouve. C’est cette séparation qu’elle espère produire si par exemple une partie des participants du cortège de tête "oubliaient" de s’équiper contre les gazs, parce que cette pratique serait "criminalisée" (cf. les interpellations de cette semaine) ou entreprenait tout d’un coup de se construire une "bonne image".

Il est bon de se souvenir que le cortège de tête n’est pas apparu dans les manifestations parisiennes par magie. Ou simplement parce que des gens auraient commencé à se positionner "à l’avant". Le 24 mars 2016, lors d’une manifestation contre la Loi Travail, quand, pour la première fois, sous l’impulsion du cortège lycéen, un cortège de tête de quelques centaines de personnes s’est formé, que s’est-il passé ? D’abord, les doux rêveurs ont été ramenés à la réalité par quelques coups de savates portés par le service d’ordre (majoritairement composé de syndiqués de FO), qui leur intimait de retourner à leur place, c’est-à-dire à l’arrière. C’est le moment qu’a choisi la BIVP (un corps de police) pour intervenir avec matraques téléscopiques et gazeuses, et pour arrêter une personne. Ensuite les agents de la BAC (un autre corps de police) ont suivi la tête de cortège, et ont procédé, quand celle-ci est partie en manifestation sauvage, à de nouvelles interpellations. Dans les semaines suivantes, les bastons avec le service d’ordre ont été quasi systématiques. La BAC a du être dissuadée de revenir dans le cortège de tête à coups de batons et de pétards. La BIVP avec des pavés. Mi-mai 2016 un agent en civil de la préfecture de police sortait son arme de poing au moment où il était viré du cortège de tête. Enfin, ce n’est qu’à cause des nombreux affrontements, et des nombreuses polémiques qui les ont accompagnées que la préfecture de police a renoncé à faire suivre le cortège de tête par des lignes de CRS placées sur les côtés.

Vouloir séparer au sein de ce cortège une tentation "violente" et une autre festive et inventive n’a donc que peu de sens. La naissance du cortège de tête a été permise par ces événements qualifiés de "violents". Et son existence tient à la possibilité qu’ils se reproduisent. Prenons une action qui semble faire consensus au sein du cortège de tête et même au delà : la facilité avec laquelle est taggée l’intégralité du parcours d’une manifestation de slogans souvent inspirés, et régulièrement applaudis (on en a fait des livres...). Avant 2016, tagger, c’était se faire embrouiller par un service d’ordre quelconque, et prendre le risque de se faire arrêter. S’il est devenu si facile de décorer murs et abribus en manifestation c’est bien parce que les forces de l’ordre sont désormais tenues à distance du cortège.

Ca ne fait aucun doute : quand le cortège de tête aura été dékwaytisé, il cessera d’exister. Sortir le cortège de tête de son folklore, pouvoir y être plus malins et plus inventifs, cela ne passe pas par une division, mais par une multiplication, des k-ways comme des idées.

Photos

[1Pour être encore plus précis, jeudi 3 mai, 6 personnes sont passées au tribunal et ont toutes refusé la comparution immédiate, leurs procès auront donc lieu fin mai et mi-juin. En attendant, 2 d’entre elles ont été placées en détention provisoire, 3 sous contrôle judiciaire. Vendredi 4 mai, 7 personnes ont été mises en examen, 2 ont été convoquées ultérieurement, 13 ont reçu des rappels à la loi. 3 personnes ont accepté les comparutions immédiates (2 relaxes et une amende de 1000 euros pour le port d’un fumigène). Les autres passeront en procès ultérieurement. Certaines d’entre elles ont été placées sous contrôle judiciaire, et 2 autres encore en détention provisoire.

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