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1967-2017. À mes amis - Par Ivan Segré

Par Ivan Segré

paru dans lundimatin#108, le 13 juin 2017

Celui-là seul est dialecticien qui pousse la reconnaissance du principe de la contradiction principale jusqu’à celui du devenir principal d’une contradiction secondaire.
Alain Badiou, Les Années rouges

Les Pingouins de l’universel. Antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme, paru aux éditions Lignes au mois d’avril, est la dernière étape d’un parcours commencé il y a près de dix ans, lorsque je rédigeais sous la protection de Daniel Bensaïd une thèse de doctorat intitulée « La Réaction philosémite à l’épreuve de l’histoire juive », thèse qui donna lieu à un livre paru chez Lignes en 2009 : La Réaction philosémite.

L’enjeu de ce premier livre était de mettre à jour la manière dont une idéologie réactionnaire s’est emparée du nom « juif ». Analysant un corpus de textes, je montrais que ce qui se présentait sous les atours d’une « lutte contre l’antisémitisme » était structuré par une argumentation d’inspiration inégalitaire, policière et xénophobe, et qu’en guise de « défense d’Israël » on faisait propagande pour la défense de l’Occident. Et je citais en exergue Alain Badiou, rappelant que « Occident » avait été le nom d’un groupuscule d’extrême droite. Cela me valut quelques solides amitiés, et des inimitiés plus solides encore.

Dans L’Intellectuel compulsif. La Réaction philosémite, 2 (Lignes, 2015), j’abordais de front la situation israélo-palestinienne, mais toujours sous le même angle, celui de l’analyse d’un discours réactionnaire. Alain Finkielkraut a accusé le documentaire israélo-palestinien Route 181 d’Eyal Sivan et Michel Khleifi d’être « un appel au meurtre des juifs », son argument étant, en dernière analyse, que l’idée d’un Etat commun israélo-palestinien est un projet d’anéantissement (de l’Etat) d’Israël. Comme on le voit, Finkielkraut joue avec la parenthèse : projeter un Etat commun en lieu et place de l’Etat d’Israël, fait-il observer avec bruit et fureur, c’est une manière de projeter l’anéantissement d’Israël.

En soutenant que l’idée d’un Etat commun israélo-palestinien recèle par définition le désir d’anéantir le nom « Israël », Finkielkraut valide le postulat de sa secte, à savoir qu’un nom n’a de consistance qu’à la condition de prendre la forme d’un Etat, en l’occurrence d’un Etat « juif ». Disons que Finkielkraut appartient à la secte des hégéliens d’extrême-droite, ceux-là même qui, à la tête de l’Etat d’Israël, entérinent l’occupation depuis un demi-siècle.

A leur argumentaire, la réponse progressiste est la suivante : l’idée d’un Etat commun étant celle d’une égale reconnaissance des noms « Israël » et « Palestine », « israéliens » et « palestiniens », il n’est pas davantage question d’anéantir le nom « Israël » qu’il n’est question d’anéantir le nom « Palestine ».

C’est sur cette base que j’ai noué des amitiés dans le champ marxiste, progressiste et égalitaire. Hélas, d’une idée claire et distincte, on ne se fait pas toujours, les uns et les autres, la même idée. J’en fis bientôt l’expérience.

Des disciples d’Alain Badiou ayant fondé un collectif « Israël-Palestine, un seul pays, un seul Etat », je les ai rejoints. Et il s’est alors très vite avéré que, outre des questions de linguistique, nous divergions sur l’intelligence du principe qui devait nous orienter.

Pour ma part, l’idée d’un Etat commun du Jourdain à la mer est la suivante : l’égale reconnaissance des noms « Israël » et « Palestine », « israéliens » et « palestiniens », suppose un Etat israélo-palestinien assurant des droits égaux à tous ses habitants, et ouvert à l’immigration des Juifs et des Palestiniens ; autrement dit, cela suppose d’étendre aux Palestiniens dispersés dans le monde la « loi du retour » que l’Etat d’Israël accorde aux juifs dispersés dans le monde. Autrement dit encore : de même que l’Etat israélien est ouvert à l’immigration des Juifs (et de même qu’un Etat palestinien serait ouvert à l’immigration des Palestiniens), l’Etat israélo-palestinien sera ouvert à l’immigration des Juifs et des Palestiniens, des Palestiniens et des Juifs, où qu’ils se trouvent dispersés dans le monde.

Mais les disciples d’Alain Badiou, eux, ne l’entendaient pas de cette oreille : le droit au retour des Palestiniens, oui, disaient-ils, le droit au retour des Juifs, non. Autrement dit, l’Etat commun israélo-palestinien qui supplantera l’Etat d’Israël sera ouvert à l’immigration des Palestiniens, fermé à celle des Juifs.

Nous ne partagions donc pas la même idée, eux et moi. Le champ des amitiés s’est réduit, celui des inimitiés s’est étendu. Restait à clarifier la nature de ce nouvel antagonisme, ce à quoi le livre Les Pingouins de l’universel a servi. Quant au silence qui entoure sa sortie, le mieux est de citer un petit opuscule paru en son temps aux éditions La Fabrique :

Quand Ivan Segré, juif de l’étude qui vit avec sa famille à Tel-Aviv, a écrit le livre le plus rigoureux, le plus rationnel, le plus calme et le plus documenté sur la logique de nos inquisiteurs et les ressorts véritables de la traque aux « antisémites », livre titré La Réaction philosémite, le boycott a été complet sur cet ouvrage capital, et quand parfois il en a été question, ce fut dans le style « Si un juif, qui plus est religieux et qui vit en Israël, a pu écrire des choses pareilles, la seule chose à faire est de ne pas le lire et de ne pas en parler ». Bref ; tenons pour rien ce genre de juif [1].

[1Alain Badiou et Éric Hazan, Antisémitisme partout, La Fabrique, 2011, p.52.

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